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Auteur Sujet: Le vieux qui croquait des lunes.  (Lu 1750 fois)

Hors ligne Le nuage goéland

  • Troubadour
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Le vieux qui croquait des lunes.
« le: 13 Juin 2021 à 15:07:55 »
Autan jouait sur la plage, ce matin-là. Des vents frais câlinaient les vagues qui frisaient. Il courait derrière eux, à son habitude. Parfois, tout son corps donnant prise à leur caresse, il se prenait pour un de ces oiseaux qui rasaient les dunes ou les flots. Il ne se rendait peut-être pas compte qu'avec son pull marin et ses bottes, même s'il écartait les bras et tournoyait sur lui-même pour, pensait-il, décoller et s'accrocher aux nuages qui vagabondaient, les volatiles devaient s'en amuser. Pour autant qu'un oiseau puisse s'amuser d'un bout d'humain. Mais Autan fermait les yeux et avait la sensation grisante de décoller du sol pour un vol de grande envergure ! Pouvait-il prévoir que l'aventure, ce matin-là, allait fondre sur lui ?

Une bourrasque d'une grande violence vint agiter le dessus des eaux et Autan s'écria :

- Vent ! Cette fois je vais t'attraper par la queue ! Tu rugis mais tu ne m'échapperas pas !

Et il se mit à courir. On aurait cru qu'il avait du feu dans ses petites jambes. Et du souffle ! Mais la bourrasque se jouait de lui et l'égarait dans des zones où, à l'ordinaire, il ne s'aventurait jamais. Il se retrouva à escalader une ligne de roches acérées. Il ralentit mais la bourrasque le poussa de nouveau. Il manqua perdre l'équilibre. Il glissa et crut qu'il allait s'étaler et se faire très mal et puis, pour dire le vrai, il sentit qu'il était porté, comme un de ces oiseaux qu'il admirait tant, dans un autre espace.

- Je sais, s'époumona-t-il en en levant son petit poing, c'est ma vieille amie, la Déesse des Quatre-Vents, qui décide de me faire une farce. Une drôle de farce ! Où vais-je atterrir ?

La Déesse des Quatre-Vents, qu'il avait rencontrée, il le savait, n'était pas méchante. Mais elle était fantasque. Elle avait de grands pouvoirs, régnait sur les vents qui planent sur la terre et pouvait se montrer farceuse, en tout cas, pour le moins, d'humeur changeante. Et en effet Autan se retrouva dans un lieu dont il n'aurait jamais pu envisager l'existence, même avec l'aide de son père. Il venait de quitter sa plage, ses deux vieux parents, son monde imaginaire, tout ce qu'il aimait, pour se retrouver dans notre vrai monde !

Le pauvre gamin en fut tout déboussolé.

C'en fut fini de courir librement ! Autan se retrouvait dans une petite ville assoupie. Un soir d'hiver. Mais que connaissait-il des villes des hommes ? Il eut toutefois l'instinct de suivre la chaussée qui courait devant lui. La nuit naissante l'aveugla. Il jugea, le temps d'un éclair, qu'il avait rapetissé et qu'il se trouvait à l'intérieur d'un énorme kaléidoscope. C'était un curieux jouet que ses vieux parents lui avaient offert  alors qu'il était à peine plus gros qu'un bébé. Un vertige s'empara de lui. Il croyait qu'il était happé par toutes sortes de lumières inconnues : le halo humide des réverbères qui s'élevaient aussi haut que les arbres teintait les branches dénudées par la saison d'une fantastique couleur orange. Dès qu'il relevait un peu les yeux, il voyait clignoter dans l'ombre les grands feux rouges. Ou bien verts, orange... Il ne savait plus. Les voitures qui sillonnaient l'avenue dans les deux sens avec un grondement permanent lui ébranlaient le crâne et l'éblouissaient sans qu'il n'y ait de fin à ce manège. Enfin les boutiques grouillant d'illuminations jetaient au sol des éclats si vifs qu'il ne savait plus s'il marchait droit. La pluie s'était tue peu avant son arrivée sur ce morceau de chaussée et on entendait encore sa chanson qui résonnait dans les gouttières.

Autan, pour tenir debout, tant il était abasourdi, se mit à fixer le sol : il voyait aller et venir, entre les ombres et les lumières, la pointe de ses bottes. Les flaques d'eau tirèrent ses regards. Au creux de la chaussée. Elles étaient nombreuses. Pour sa petite imagination ce n'était plus que des écailles luisantes (on aurait dit d'un poisson) incrustées dans le goudron et condensant, comme de prodigieux miroirs, tous les reflets insaisissables de cette ville inconnue - ses lueurs passagères et ses contractions infinies ressurgissant dans les rides de l'eau. Il s'amusait un peu, malgré son effroi, à patauger. Outre les lueurs, il distingua dans l'une de ces flaques la silhouette tremblante d'un platane. Mais il se plaisait trop au jeu des reflets, il ne releva pas la tête. Il faisait confiance à l'eau, lui qui venait des bords de mer, pour le guider. Dans l'une des mares, il eut juste le temps de distinguer le bord d'un chapeau avant de se sentir saisi au collet.

- Tudieu ! lui cornait dans les oreilles un vieux monsieur, je vais être trempé comme une soupe à cause de toi. Je n'y vois déjà pas bien clair !

Le vieux monsieur, enveloppé d'un long pardessus noir, brandissait sa canne devant Autan. Le gamin eut tout loisir de dévisager ses traits car la lumière tombait du réverbère. Une bonne bouille, ma foi ! Ronde comme la lune avec quelques cheveux de neige par-dessous le chapeau. Sa peau blanche et ridée était celle d'un pierrot. Deux yeux d'un bleu profond, les pupilles fendues lui donnaient un air de bonté volontiers rieuse. La bouche, sans doute bavarde à ses heures, bien rouge, animait le visage. La canne retomba et Autan sentit qu'il pouvait faire confiance à l'homme.

- Tudieu, gamin ! Je ne t'ai jamais vu par ici ! Comment te nommes-tu ?

- Je m'appelle Autan.

- Eh bien, Autan, comme je te disais, je n'y vois plus assez clair. Tu vas me guider jusque chez moi.

Le vieux lui mit la main sur l'épaule. Ils suivirent la rue bras dessus, bras dessous. Les passants devaient les prendre, malgré l'étrangeté du couple, pour deux vieux copains. Un camion roulant dans une énorme flaque les aspergea tous les deux.

- C'est un bahut, ça ! dit le vieil homme. Tu vois je ne suis pas tranquille. Je ne suis pas en sécurité. Viens avec moi, si tu n'as rien de pus pressé à faire.

Le vieux monsieur fit obliquer Autan dans une ruelle.

- Je suis monsieur Tudieu ! Tu peux me tutoyer Autan.

Autan se frottait à la chaleur du pardessus encore humide. Il régla son allure sur le pas de monsieur Tudieu. Du coin de l'oeil, il observait l'humeur du vieil homme (Autan était un enfant hypersensible) pour bien s'assurer qu'il ne le  contrariait en rien. Il guettait les mouvements de ses curieux sourcils en forme d'accents circonflexes. En même temps, il jetait un coup d'oeil à la rue : elle était paisible et n'avait pas de quoi inquiéter son esprit. Elle montait vers un petit pont qui enjambait le chemin de fer. Autan, bien sûr, ne connaissait rien de tel. Pour l'heure, il voyait quelques carreaux allumés, aux maisons basses, déjà plus ou moins endormies. Il se demandait dans laquelle logeait son guide. Mais auparavant, de là où il était placé, il saisit le tremblement de terre et le courant d'air causés par le passage d'un train rapide.

- Monsieur Tudieu ! Monsieur Tudieu ! Qu'est-ce que ce serpent de lumière, aussi rapide qu'une flèche ! On ne m'en avait jamais parlé !

- Décidément, Autan ! Tu n'es pas d'ici !

Il entraîna le gamin, qui volontiers se laissait faire, au-dessus du petit pont.

- Oh ! dit Autan. On croirait une vallée où grouillent des serpents de fer ! C'est cela le chemin du train ?

- Oui, cher petit, lui répondit monsieur Tudieu.

Au même moment, comme recraché par le fond des ténèbres, un nouveau train fila sous les yeux d'Autan.

- Bravo ! Où vont-ils ?

- Eh bien, Autan, tu n'es pas d'ici ! Ils vont partout en Europe. La France, l'Angleterre, l'Allemagne...

- Oui ! répondit Autan, mon père a déjà prononcé de tels mots devant moi.

- Viens ! dit monsieur Tudieu, en levant sa canne. Nous allons devenir amis. Et il décrocha les mains d'Autan qui se tenait au parapet. On rentre à la maison. Je t'emmène ! Sers-moi fort ! Je t'offre l'hospitalité d'un très vieil homme !

La maison de monsieur Tudieu était un peu en retrait du pont. Il fit jouer la clef dans la vieille serrure et ils franchirent, s'épaulant l'un l'autre pour ne pas tomber, une cour aux pavés disjoints. Autan, de son oeil vif, avait distingué les deux étages et la curieuse porte d'entrée, protégée par une petite loge avec des colonnes. 

- Voyez-vous, monsieur Tudieu, vous ne pouviez, d'après mes idées, et bien que je ne vous connaisse pas beaucoup, habiter dans nul autre endroit que cette noble maison !

Autan savait bien tourner ses compliments.

- Noble demeure, oui ! Tu as raison ! Tudieu ! Tu peux me tutoyer Autan. Tudieu c'est mon nom mais c'est aussi bien un vieux, beau et vigoureux juron que j'ai souvent entre les dents...

Posant sa canne, il poussa le petit Autan dans un salon assez vaste tout illuminé, car monsieur Tudieu, comme bien des vieillards, peut-être pour lutter contre la solitude, négligeait d'éteindre les lumières quand il sortait. Autan était trop fatigué pour remarquer le grand miroir qui occupait tout un mur, face à une fenêtre non moins haute. Mais il se précipita, émerveillé, vers une maquette ferroviaire où le modèle réduit d'un de ces trains qui l'avaient si fort étonné tournait à bonne allure et en boucle.

- Assieds-toi, lui commanda monsieur Tudieu, tu as vu assez de trains pour aujourd'hui ! Tu vas te retaper avec mon chocolat chaud...

Autan escalada la chaise, un tout petit peu trop haute pour lui, et, naturellement se brûla la langue avec le chocolat.

- Ce n'est pas grave ! dit monsieur Tudieu. Tu meurs de fatigue ! Finis ton chocolat et viens te pelotonner comme un chat mouillé sur mon vieux canapé. Cela fera l'affaire pour une nuit. Je vais te donner des couvertures.

Le vieux monsieur Tudieu se démenait pour le gamin, lentement et à pas vacillants. Autan n'était pas trop dépaysé.

- Je ne vous cause pas trop de fatigue, monsieur Tudieu ?

C'est qu'Autan était prêt à prendre ses aises mais il savait toujours se montrer compatissant aux peines des autres.

- Je te le dirai ! répondit monsieur Tudieu, faussement bourru. Je t'ai dit que tu pouvais me tutoyer !

- Comme il vous plaira, monsieur Tudieu.

- Toi ! Toi ! Mon petit chat perdu, tu comprends vite ! lui dit le vieil homme.

D'un effort herculéen vu son grand âge, il lui jeta, plutôt qu'il ne déposa, une longue couverture, douce et bien chaude. Sur une petite table basse il lui servit également un jus d'orange.

- Si tu as soif, garçon ! Maintenant, attention ! J'éteins les lumières et on dort  !

Le vieux partit prendre ses quartiers dans sa chambre qui atenait au salon. Autan se détendait. Le vieux monsieur n'avait pas tiré les volets et la clarté pâle de la rue entrait dans la pièce. De là où il se trouvait, il voyait le train miniature  à l'arrêt. Il faudra, songeait Autan, que je demande à monsieur Tudieu comment il se met en route. Mais j'ai peur qu'il n'y ait pas de trains pour rentrer chez mes chers parents, en tout cas il faudra que je me renseigne auprès de ce monsieur Tudieu et que je le remercie bien fort de toute la gentillesse dont il fait preuve. Autan divaguait un peu. Mais tous les bruits s'étaient tus à l'exception d'une rumeur qui parvint jusqu'à ses oreilles curieuses. Il se redressa et se mit à l'écoute : oui ! La rue dormait mais la voix de monsieur Tudieu, un peu frêle, poussait la chansonnette.

- L'a-t-il écrite ? songea Autan déjà engourdi. Aurait-il ce art gentil de faire des musiques ?

Il repéra le refrain, qui revenait souvent :

- Quand je serai mort,

Souvenez-vous en,

Je chanterai encore !

Mes yeux pétilleront dans les étoiles,

Et le vent sera ma voix...

Sur ce, Autan sombra dans un profond sommeil coloré de quantité de rêves. Juste avant de plonger, il s'était fait cette remarque que monsieur Tudieu n'avait pas quitté son pardessus de la soirée et que les poches lui avaient paru très boursouflées !


- Tudieu ! s'écria Autan en baillant, le lendemain matin.

Il se dressa sur son séant et ouvrit bien l'oeil.

- Voilà que je parle comme monsieur Tudieu, s'avisa-t-il en s'étirant.

Sans se lever immédiatement, il explora du regard le salon. Il en goûtait le calme rassurant qui régnait en maître. Le soleil frappait au carreau et Autan eut l'impression que monsieur Tudieu, en lui ouvrant sa porte alors qu'il était perdu dans la ville, l'avait transporté au coeur du soleil lui-même. Les aiguilles d'une vieille pendule grignotaient le temps. Autan savait lire l'heure : dix heures ! Il se leva et, sans chausser ses bottes, il arpenta le salon, flairant, à l'affût de toutes les curiosités. Dans le grand miroir qui reflétait la fenêtre il se vit lui-même et s'étonna de sa mine.

Ses cheveux étaient en bataille et son pull marin fripé. Il se réajusta le mieux qu'il le put, s'octroya un sourire bienveillant, puis tira la langue et courut vers le buffet où stationnait toujours le train miniature. Le fit-il exprès ou bien s'agit-il d'un hasard ? Il appuya sur l'interrupteur qui donnait le mouvement au train. Autan eut peur : le vacarme allait alerter tous les habitants de la rue. Monsieur Tudieu lui-même serait perturbé dans son sommeil.

Justement, celui-ci jaillit de la chambre : monsieur Tudieu avait bien ôté son chapeau et Autan découvrit le crâne au trois quarts chauve mais il observa aussi que monsieur Tudieu n'avait pas quitté son pardessus. Les poches étaient toujours aussi gonflées. Il se tenait un peu voûté et glissa sur les tapis, sans un bruit, jusqu'au gamin.

- Eh bien, Autan ! claironna-t-il en nasillant, c'est un bien beau jour qui commence ! Qui sait si nous ne bavarderons pas tous les deux ! Car tu n'es pas d'ici mon petit, je le sens bien... Et moi, c'est peut-être toi que j'attendais...

- Allez-vous me montrer un chemin qui ramène à ma plage et à la petite maison de mes parents ?

- C'est là-bas que tu gîtes, cher Autan ?

- Tudieu, oui ! monsieur Tudieu.

-  A quoi passes-tu tes journées ? Tu vas à l'école, au moins ?

- Oh, non ! C'est mes deux braves vieux parents, mon père, qui m'apprend tout, me montre tout, parle de tout car il a des gros livres ! Mais pour cela, non ! Je ne vais jamais à l'école ! Surtout par des beaux jours comme celui-ci...

Le visage du vieil homme, y allant de toutes ses rides, se plissa et le gamin fut gratifié d'un large sourire. Il lui posa la main sur l'épaule. Le petit train faisait toujours des boucles. Mais le gamin se laissait maintenant absorbé par les prunelles de son hôte.

- A quoi passes-tu ton temps temps, tudieu de garnement, quand tu n'es pas avec ton père ?

- Pour tout vous dire, répliqua Autan en soutenant le regard, je fonce vers les vagues, je cours après les vents de passage, je me cache dans la brume... J'ai d'autres jeux, encore...

- Lesquels ? interrogea monsieur Tudieu.

- Eh bien, par exemple l'autre jour, avant que je ne sois propulsé dans votre ville, je jouais à l'oiseau et rêvais de m'accrocher aux nuages comme eux. Sans cette affaire, je ne serais pas ici, peut-être... Pas chez chez vous !

- Les vagues, les vents, les oiseaux sauvages sont tes amis, cher Autan !

- Je crois que oui répondit le gamin sans une hésitation.

- Je te l'ai déjà dit, souffla le vieillard à son oreille. Tu n'es pas d'ici ! Mais je crois que tu mérites une belle récompense...

- Tudieu ! Laquelle ?

- Je suis vieux, Autan ! J'ai laissé, depuis longtemps déjà, tous mes amis sur la route. Peut-être que tu es un ami de passage. Je voudrais, avant que tu ne retournes là d'où tu es venu, te présenter et te faire découvrir les nouveaux compagnons que je me suis fait au fil du temps !

Monsieur Tudieu, de son pas lunaire, alla se munir de sa canne et dissimula sa calvitie sous le chapeau qu'il repoussa en arrière d'une simple pichenette. Autan, lui, remettait ses bottes. Du coin de l'oeil il vit que son vieil ami, lui aussi, faisait des mines devant le miroir. Il moulinait l'air avec sa canne et, cessant brusquement, Autan le vit entreprendre un audacieux contraposto sur la pointe de ses chaussures parfaitement cirées. L'envol fut bref et le vieil homme qui avait frôlé la chute retomba sur ses pieds, non sans se tirer la langue comme l'avait fait Autan. Un fou rire quelque peu enroué clôtura l'exercice. Autan l'entendit fredonner le même refrain que la nuit passée :

- Mes yeux pétilleront dans les étoiles,

Et le vent sera ma voix...

Ils étaient maintenant dans la rue. Dehors il faisait un beau froid sec, le soleil s'étalait dans un ciel bleu dépourvu de nuages. Autan tenait le bras du vieil homme qui, silencieusement, marmonnant peut-être un tudieu d'aise ou de bonheur de temps à autre, emmenait le gamin à l'orée d'un petit parc. Ils repassèrent le pont du chemin de fer et, lentement mais irrésistiblement, monsieur Tudieu entraîna Autan vers les profondeurs de la ville.

Ils pénétrèrent dans le parc. L'air était doux comme une aile de papillon. Monsieur Tudieu effleura du revers de la main la joue du jeune garçon. Elle était douce aussi.

- Tu as vu tous ces grands arbres, petit Autan ? C'est eux que nous allons saluer !

Un sourire identique se transmit du vieil homme à l'enfant. Autan, lorgnant le visage de son compagnon, remarqua qu'il avait le bout du nez un peu rouge. De plus, se dit-il, ses yeux sont comme deux grands lacs bleus et les sourcils en accent circonflexe sont pareils à deux montagnes qui les surmontent.

Puis il regarda les arbres. Ils étaient dépouillés, toute leur parure s'était éclipsée. Ils cheminèrent dans le parc, l'allée principale se dispersait en petits sentiers qui contournaient des pelouses.

- N'est-ce pas qu'ils sont gracieux, petit Autan ? dit monsieur Tudieu, faisant écho aux pensées du gamin. Je leur ai donné des noms, tellement, au cours de mes promenades, ils me sont devenus familiers. 

De temps en temps, ils se reposaient sur l'un des bancs de bois. Alors monsieur Tudieu désignait tel ou tel des grands arbres du bout de sa canne et lui donnait son nom.

- Le gros là-bas, petit Autan, c'est Fourchu ! Cet autre, Patibulaire !

- Quel drôle de nom pour un arbre ! s'écria Autan. Qu'est-ce que cela veut dire ?

- Que je pourrai t'y pendre si tu poses d'autres questions !

- Vrai ? demanda Autan, un peu inquiet.

- Mais non ! Tu n'es pas d'ici, cher Autan ! C'est juste ce qu'on appelle une plaisanterie. Tu es si gentil avec moi que je sens bien ce matin que je les verrai verdir encore une fois. Chaque arbre possède sa propre personnalité, si tu regardes bien. Tu as vu comme les branches filent haut et s'élancent ? On dirait qu'ils veulent cueillir des nuages ou s'abandonner aux oiseaux.

- On dirait, monsieur Tudieu, qu'ils veulent bouger, s'arracher comme moi pour retrouver ma maison. Ils sont d'une souplesse incroyable, je jurerais qu'ils dansent. Ils sont pétrifiés mais dansants.

Le gamin s'agitait sur le banc : il voulait faire la connaissance de chacun et connaître leurs noms.

- Celui-ci, monsieur Tudieu, je vous en supplie, je voudrais savoir comment il se dénomme.

- Crocodile ! répondit le vieil homme en étouffant un petit rire.

- C'est bien plus curieux que le reste encore ! Quel rapport avec les crocodiles ?

- Observe bien son écorce, gamin, elle est profondément sillonnée et on dirait que le tronc est recouvert d'écailles. Hérissé même, je dirais. Comme tes monstres aquatiques ! Il a la peau d'un dur depuis le temps qu'il s'expose à tous les vents et à toutes les saisons.

- Je voudrais tous les connaître !

Autan, soudain, pris d'une folle impatience, se détendit comme un ressort.

- On ne peut pas en rester là, monsieur Tudieu ! Montrez-moi maintenant lequel de tous ces arbres est votre meilleur ami...

Le vieil homme prit appui sur sa canne et posa son autre main sur l'épaule d'Autan. Il tentait de s'extirper du banc. Une fois debout, il suivit l'enfant qui trottait si bien qu'il eut de la peine à rester dans sa roue. C'est qu'Autan était un être qui absorbait l'énergie des autres quand elle dégageait de l'enthousiasme. Autan pouvait tout voir, tout connaître, tout fourrer dans sa petite tête : ce ne serait jamais un être blasé ! Il avait repéré l'enthousiasme chez monsieur Tudieu. Dans le coeur de son vieil ami une chose sommeillante mais vitale reprenait de la vigueur, malgré l'âge et la fatigue. Autan lui prêtait sa force.

- Ho ! Hisse ! monsieur Tudieu ! Hauts les coeurs ! J'ai le tempo ! Mon père m'a, un jour, montré ce que c'était.

- Bien, mon petit garnement d'Autan : mais moins vite ! Au fond du parc, presqu'en bordure de route, se dresse mon arbre fétiche. Il s'appelle Révérence.

Le vieux monsieur Tudieu trottait maintenant à pas menus dans l'allée, oscillant entre sa canne et le gamin qui s'efforçait de ne pas trop tirer. Ils échouèrent encore une fois sur un banc de bois. Monsieur Tudieu reprit ses esprits.

- Regarde, gamin ! Nous y sommes...

Fièrement, il pointa l'arbre avec sa canne. Autan en siffla d'admiration, tant il le trouvait original.

- On jurerait que celui-ci porte un manteau, dit-il, sans cesser de le caresser du regard.

- Oui, s'exclama monsieur Tudieu avec des lèvres aussi rondes que sa bonne bouille de vieux pierrot. Son écorce est revêtue d'un manteau de lierre.

Tous deux contemplaient la silhouette fort et élégante de l'arbre. Le tronc massif se divisait, au tiers de la hauteur, en quatre nouveaux troncs grêles qui semblaient indiquer tous les points cardinaux, tous les possibles... La cime, elle, malgré la fantaisie des branches qui donnaient le tournis, s'arrondissait contre le ciel bleu. Mais pourquoi Révérence ?

- Regarde bien les basses branches, gamin ! Tudieu ! Toi qui n'es pas d'ici, tu vas comprendre.

Les basses branches s'envolaient et retombaient comme des arcs subtilement brisés.

- Je comprends ! dit Autan. Elles font vraiment un salut, une révérence, elles sont presqu'à ma hauteur, monsieur Tudieu.

Le vieil homme et l'enfant s'attardaient sur le banc, avec en pount de mire l'arbre. Monsieur Tudieu souleva son chapeau comme s'il saluait vraiment, démêla soigneusement ses mèches non peignées puis posa la pointe du menton sur ses mains qui serraient la canne. Le soleil filtrait à travers les branches de Révérence, l'ombre de l'arbre s'allongeait jusqu'à leurs pieds. Autan, lui, sentait son excès de vigueur s'apaiser. Les deux amis se ressourçaient auprès de leur curieux compagnon. L'enfant laissait cavaler librement sa petite imagination et il crut bien que l'arc si délicat des branches était comme une ouverture vers d'immenses forêts pleines de prodiges.

Monsieur Tudieu, qui flânait dans son antique mémoire, rompit le premier le silence.

- Petit Autan, je vais te dire, cet arbre-là, ce copain-là, ne m'abandonne pas et veille sur moi en toute saison. Offrant ses bourgeons naissants au printemps ou ses feuilles vermeilles en automne, il me reste fidèle. A chaque promenade je pose les yeux sur lui et le découvre chaque fois différent.

- Vous a-t-il déjà particulièrement étonné ? questionna Autan, toujours en quête de sensations neuves ou de choses insolites.

- Tudieu ! Je vais te raconter, c'était pendant l'hiver, il y a déjà bon temps, une neige toute fine avait habillé ses branches. Et puis le soleil est revenu ! On aurait dit qu'il avait soif, qu'il voulait boire cette neige toute fraîche, alors elle s'est mise à fondre. Mais le froid a ressurgi et a emprisonné l'arbre dans une gangue de gel. Je n'ai jamais vu mon arbre plus beau : il paraissait avoir été taillé, sculpté, dans la glace elle-même. C'était devenu le gardien étincelant d'un royaume gelé ! Il resplendissait, petit Autan... Cela t'aurait pus, toi qui n'es pas d'ici et qui rêves toujours !

- Bien sûr ! s'écria Autan, dont l'imagination croissait à mesure qu'il entendait les paroles de son ami. Un arbre de glace, des cristaux à la place des bourgeons... Cela devait être très joli à voir ! 

A cet instant, ils se serrèrent les mains car ils purent observer un écureuil qui exécutait des voltes aériennes dans les hautes branches de l'arbre. Puis tous deux se levèrent et reprirent les petits sentiers du parc.

- Grâce à toi, garnement d'Autan, j'ai savouré ma minute de bonheur ! Avant de te rencontrer j'étais sec comme le désert ! Une goutte, une minuscule larme ont suffi pour que mes vieilles pensées reverdissent, pour que ma vieille peau se relâche. Sois en remercié !

Monsieur Tudieu fit part de son désir de regagner la maison. Il souhaitait être reconduit par Autan. Le gamin, non sans tendresse pour son ami, le rassura en lui disant qu'il n'avait pas oublié le trajet. Il avait bonne mémoire ! Ils rebroussèrent chemin, laissèrent le petit parc et Révérence derrière eux et empruntèrent les mêmes rues que la veille, là où les bolides, les voitures fonçaient à une allure qui fascinait Autan.

- Elles font du vent, monsieur Tudieu, vos voitures et vos trains, tellement que j'ai l'impression d'être rentré chez moi !

- Oh ! mon petit Autan, répliqua le vieil homme, j'ai pris un bon bol d'air avec toi, mais à mon âge on craint la circulation et les gens qui n'ont plus le sourire.

- Peut-être qu'ils devraient aller rencontrer vos arbres ! Ils retrouveraient le goût de vivre...

Monsieur Tudieu laissa fuser un petit rire, Autan observa au passage la glotte monter et descendre. Quelques minutes plus tard, ils étaient tous deux à l'abri et au chaud dans la maison. Monsieur Tudieu se débarrassa du chapeau mais garda le pardessus aux poches mystérieusement gonflées. Son premier mouvement fut de mettre à l'arrêt le petit train qui n'avait cessé de faire des ronds le temps de leur absence.

- Arrêt des machines, Tudieu ! Aide-moi à débarrasser la table, Autan. Je vais refaire du chocolat, à condition que tu ne te brûles plus !

- Je ferai attention, monsieur Tudieu.

L'enfant faisait travailler ses méninges, s'interrogeant sur ce que pouvaient bien contenir les fameuses poches mais son ami ne lui laissa pas le temps de cogiter : il revint avec deux tasses fumantes et ils prirent place à la table. De toute façon, Autan se félicitait déjà en songeant que les poches devaient renfermer des surprises. Des bonnes surprises avec un homme tel que monsieur Tudieu !

Autan but le chocolat lentement, sans se brûler, et levant le nez de la tasse, remarqua enfin que lui et le vieil homme se reflétaient tous deux dans le grand miroir, toute le fenêtre se reflétait également, avec un immense marronnier qui poussait dans la cour.

- Monsieur Tudieu, demanda immédiatement Autan sans se retourner et en pointant l'index vers le miroir, vous avez un autre compagnon dans votre jardin ! Comment l'appelez-vous, celui-là ?

- Content que tu t'aperçoives de son existence, dans la cour, mais je vais te dire, plus encore dans le miroir. Garnement qui voit tout ! Je vais te livrer tous mes secrets, cela t'aidera peut-être à rentrer chez toi !

Le vieil homme dégustait le chocolat à petites gorgées. Entre chacune d'elles, il murmurait à mi-voix les mots de son secret vers le jeune garçon.

- Quand je suis trop fatigué, petit Autan, je regarde juste le reflet de la vie. Je regarde mon miroir. Tu comprends ? Je vais t'expliquer.

Les grands yeux bleus de monsieur Tudieu, sous les sourcils haussés, se perdirent un peu dans le vague.

- Cet arbre-là, petit Autan, je l'ai nommé Reflet ou encore Vogue  le Temps !

- Tudieu ! C'est plus fort que Patibulaire ! fit malicieusement remarquer Autan. Est-ce toujours pour me pendre ?

- Non, garnement ! répondit le vieil homme. Bien au contraire ! Les images que me tend mon miroir sont plutôt pour la rêverie et un peu pour délivrer du souci, des petites douleurs. Comme hier, lorsque tu t'amusais à scruter cette ville inconnue pour toi, puisque tu n'es pas d'ici, à travers les lumières et les couleurs pour te rassurer ou t'amuser...

- Oui ! interrompit Autan, je me sentais un peu perdu et loin de chez moi.

- Eh bien, cher Autan, c'est exactement la même chose avec mon vieux miroir. Il me repose, me délasse d'une vie devenue pour moi trop trépidante. Les reflets, les contours et les couleurs des choses, de la vie renaissent à l'intérieur de ce cadre magique. Parfois, j'aimerais en posséder la clef ! Ils s'épanouissent en paix et c'est comme un éclair qui m'illumine. La beauté insoupçonnée et fugitive de l'existence passe devant mes yeux et me pénètre jusqu'à mes fibres les plus intimes.

Monsieur Tudieu leva le coude, porta la tasse à ses lèvres et reprit :

- Vogue le temps, tudieu ! que je me dis alors... J'oublie toutes mes petites misères, tous mes petits tracas, j'éprouve que mon coeur est fidèle à mon âme à travers les années. Tu comprends, maintenant ? Je me sens revivre en contemplant le miroir lisse et tranquille et le reflet de mon arbre, de mon marronnier. Bouffée verte et bourgeonnante au printemps, flamme vive en automne...

- Tudieu, oui ! Monsieur Tudieu ! répliqua Autan qui avait bien écouté les paroles, c'est un peu comme l'eau des rivières ! Mon père m'a autrefois expliqué que les reflets sont merveilleux et réjouissent l'âme lorsqu'elle est inquiète et solitaire ! 

- Pas mal ! laissa échapper monsieur Tudieu, pour quelqu'un qui n'est pas d'ici, tu es un enfant bavard, qui parle très bien, mais fort sensible. Tu as bon coeur ! Tu es comme un rayon de soleil ! Bravo !

Monsieur Tudieu lécha les dernières gouttes, au fond de la tasse.

- Je vous ai même vu faire des mines ! renchérit le gamin, pour bien montrer qu'il observait tout.

- Oui ! On peut s'amuser ! Je retrouve parfois dans le miroir des souvenirs et des gestes de ma lointaine jeunesse.

Il se mit à rire d'un bon rire. Autan se sentit en veine de confiance, décidément, après la belle promenade au parc, et osa enfin poser la question à son ami. La pendule marquait midi et le soleil d'hiver faisait sourire la pièce. La bouille lunaire de monsieur Tudieu était marquée d'un sourire à peine mélancolique. Une pointe.

- Vous ne quittez jamais votre pardessus, monsieur Tudieu ? Que peuvent bien contenir vos poches toutes gonflées ?

Le vieil homme sourit, baissa les paupières puis, rouvrant lentement les yeux, il plongea son regard bleu dans celui d'Autan. Le jeune garçon n'avait pas peur mais sa bouche s'arrondissait en un O de stupeur. Son oreille était grande ouverte, prête à recevoir toute confidence de son hôte et ami. Monsieur Tudieu ouvrit d'abord largement les bras puis tata ses poches, bien grosses toutes deux. Tout en parlant, il fit passer leur contenu sur la table. Autan vit s'amonceler un trésor de mots soigneusement calligraphiés sur des feuilles volantes, des cartes à jouer, des dessins vivement coloriés, identiques à ceux qu'il exécutait parfois rêveusement, auprès de ses parents, pour se distraire.

- Vois-tu, petit Autan, toi qui n'es  pas d'ici... Toi, tu vas me comprendre.

Et il posa un gros carnet à spirales à côté du monceau de feuilles.

- Mes poches sont bourrées d'émotions de tous les âges. Aujourd'hui aussi bien qu'hier, le présent, le passé, tout ce que peut abriter et recéler la mémoire d'un vieux comme moi ! J'ai les poches pleines de larmes, de fous rires, d'écureuils, comme celui que nous avons aperçu tout à l'heure, perché au sommet d'arbres qui chatouillent les étoiles. Des soleils aux yeux bleus, car souvent j'imagine, pour mon plaisir, des choses qui n'existent pas. Mes poches sont bourrées, je te le dis, d'émotions prêtes à crever...

Monsieur Tudieu reprit son souffle, marqua une pause puis, avec une vivacité surprenante pour son grand-âge, se leva et se munit de grosses lunettes qu'il chaussa et laissa glisser juste à la pointe de son nez rouge. Ensuite il se rassit, mélangea tous les papiers en sorte qu'ils formaient une pioche et il s'adressa à Autan :

- Pêche, jeune garnement, un de ces papiers, et lis le moi. Tu sais lire, je pense ?

Autan fit signe que oui et déplia l'un des précieux papiers. Lentement, il le lut :

- Bleu ! articula-t-il bien nettement.

Et monsieur Tudieu, comme s'il était subitement inspiré par le papier et le mot calligraphié ajouta les phrases suivantes, tendrement et à voix basse :

- Au ciel, je dis bleu ! Et alors, petit Autan, la chaleur coule sous ma vieille peau et réchauffe mon coeur ! Tu comprends ça ? Je revis, mon garçon, à travers des mots, des rêves et mon imagination.

- Tudieu, oui ! Je comprends : à vos moments perdus, soit dessinant, soit écrivant vous faites de la poésie pour garder en vous ce que les choses, les mots ont de doux.

- Je jette juste sur le papier des mots qui me réconfortent, qui me portent ou me raniment. Mais à qui en parler ? Aujourd'hui, tu es là...

Autan sentait un courant de sympathie de plus en plus vif entre lui et l'homme. Tout ce que monsieur Tudieu lui expliquait lui semblait aller de soi. Il n'avait pas besoin de chercher à deviner des pensées cachées ou à réfléchir sur le sens des choses. Il suffisait de se laisser porter par l'affection. Etaient-ils si différents l'un de l'autre ? Ils se comprenaient. Autan déplia un autre petit papier et le jeu continua.

- A la rivière, je dis eau ! prononça-t-il.

Monsieur Tudieu compléta aussitôt d'une voix qui semblait l'expression intime de ses entrailles  :

- A la rivière, je dis eau ! Et elle vient jusqu'à mes lèvres sèches...

- A la mer je dis vagues ! répondit Autan en écho.

- A la mer je dis vagues, petit Autan ! Et elle me berce dans son onde, mouille mes pensées, le soleil couchant...

- A la mère je dis viens !

- Et elle me console...

Le vieux monsieur avait baissé les yeux et croisait les doigts. Autan murmura, tandis qu'il songeait :

- Vous aussi, monsieur Tudieu ! Vous rêvez à vos antiques parents...

- On y repense tous un jour ou l'autre, petit Autan...

Monsieur Tudieu se saisit du carnet à spirales et, tout en souriant, il s'appliquait à griffonner d'une main experte ce qui lui passait par la tête au moment présent. Autan l'entendit chantonner l'air à voix basse :

- Mes yeux pétilleront dans les étoiles,

Ma voix sera le vent.

Il remarqua au mouvement de crayon que son ami s'appliquait également à calligraphier un mot. Il chercha à deviner lequel mais n'en n'avait aucune idée. Monsieur Tudieu détacha la feuille du carnet et la tendit à Autan.

- C'est pour toi, tudieu de garnement ! Tu n'es pas d'ici, c'est clair... Mais, peut-être, du moins je le crois, que de temps en temps tu reviendras dans nos parages pour nous faire cadeau d'une petite visite comme celle d'aujourd'hui. Et moi, tudieu, je penserai souvent à toi...

Autan regarda le feuillet avec beaucoup d'attention et le petit dessin qu'il vit fit éclater son coeur de bonheur. Monsieur Tudieu, dans toute la largeur, avec un élégant coup de crayon, avait figuré un croissant de lune. Mais pas n'importe lequel ! Un croissant fin, net, merveilleusement exécuté. Autan fut surpris de constater que le bord de cette lune était ébréché, comme si une marque de dents gourmandes était imprimée dans sa chair qu'Autan, avec toute sa sensibilité d'enfant, imaginait blonde, dorée, presque croustillante.

- Je t'ai dit, petit Autan, sussura monsieur Tudieu pour le mettre sur la piste, que j'aimais imaginer des choses qui n'existent pas ! C'est curieux mais les hommes, pour aller bien, ont ce besoin de donner une forme à leurs rêves ou aux insolites pensées qui les traversent.

- Je sais, s'écria alors Autan, vous êtes le vieux qui croque des lunes !

Et en même temps, déchiffrant la calligraphie, il put lire le mot "chance" !

- C'est pour toi, tudieu de petit Autan ! Ne perds pas ce papier.

Autan, qui se sentait si bien d'être honoré comme ami par le vieux monsieur, jeta un regard circulaire sur le salon. Le miroir reflétait toujours le marronnier où le soleil jouait dans les branches nues, le petit train à l'arrêt, le canapé où il avait dormi comme un chat mouillé et il comprit qu'il s'était attaché au vieil homme. La pensée de ses paents le traversa tout à coup. Comment s'arracher ? Comment retrouver la petite plage ?

Monsieur Tudieu semblait sur le point de somnoler mais avec ses yeux mi-clos il observait le visage d'Autan et lisait dans ses pensées.

- Ne t'inquiète pas, dit-il, je crois qu'il y a un moyen pur toi de rentrer là où tu gîtes d'ordinaire.

Il marqua un temps d'arrêt et reprit à voix basse :

- Le miroir ! Tu vas t'avancer lentement vers le miroir, jusqu'à toucher de ton front et de tes lèvres sa surface lisse, alors tu embrasseras avec amour ton propre reflet. A ce moment-là, tu te sentiras envahi d'une grande onde de paix dans tout ton être et tu retrouveras ton univers, ton horizon familier. Une fois là-bas peut-être te souviendras-tu de moi ! Qui sait ? Vogue le temps !

Autan se sentait triste de s'arracher à l'affection du vieil homme mais il procéda comme monsieur Tudieu le lui avait demandé. Il se rapprocha tout doucement du miroir, posa, doigts bien écartés, ses deux mains dessus et bientôt il plongea son regard dans ses propres yeux. Il embrassa son reflet avec une grande émotion et se sentit basculer. Au dernier moment il avait perçu le reflet de la silhouette de son vieil ami, qui somnolait tranquillement. Pourtant, il aurait juré qu'une larme roulait sur la joue de monsieur Tudieu.

Et puis il se retrouva en plein vent, sur sa petite plage. Il faisait nuit chez lui. La marée était basse mais il percevait le chuchotement des vagues lointaines. Sur le sable mouillé s'étalaient de vastes flaques. Il avait beau connaître par coeur ce paysage familier, il fit une pose méditative au bord de chacune et les considéra d'un oeil tout nouveau. Les souvenirs de son aventure avec monsieur Tudieu remontaient et il s'interrogeait pour savoir s'il verrait encore une fois le reflet des grandes lumières de la ville. Enfin, par- delà les dunes, il aperçut la maison de ses parents et se mit à courir. Il aurait plein de choses à raconter. Si seulement on voulait bien le croire ! Mais avant de ^pénétrer chez lui il regarda le ciel immense et se rappela la petite chanson de son ami d'un moment. Les yeux de monsieur Tudieu pétillaient-ils vraiment dans les étoiles ? Et qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Et le vent était-il vraiment sa voix ? Autan resta songeur...   
   


     
« Modifié: 10 Juillet 2021 à 19:01:27 par Le nuage goéland »

Hors ligne Deofresh

  • Calliopéen
  • Messages: 417
Re : Le vieux qui croquait des lunes.
« Réponse #1 le: 14 Juin 2021 à 17:27:42 »
Salut le Nuage !

Je ne me souviens pas t'avoir déjà lu, c'est regrettable parce que ce texte est franchement super. C'est joli, c'est rêveur, c'est maîtrisé, peut-être un peu trop impénétrable; et quelques appositions de trop. J'ai passé un agréable moment. Je me suis laissé porté par le rythme rond de ta prose, me posant plein de questions sur Autan, sur la plage ou sur les poches de Tudieu. Ne pas en avoir les réponses n'est pas un drame, le texte garde ainsi une part de mystère.

Trêve d'éloges, comme ce texte est maîtrisé, je me suis permi de vraiment pinailler. Outre les appositions parfois un peu trop nombreuses, j'ai relevé ça :

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


J'espère t'avoir été utile. C'est avec plaisir que je viendrai te lire è nouveau.

À bientôt !
En ce moment, je travaille sur ça : Les cinq masques

Hors ligne Fleur

  • Plumelette
  • Messages: 19
Re : Le vieux qui croquait des lunes.
« Réponse #2 le: 17 Juin 2021 à 19:17:27 »
Bonjour "Nuage" !

Très beau texte, qui pourrait être un conte, voire un album illustré pour enfant. J'avais de belles images aquarellées en tête en lisant le texte. :-)
Il se dégage beaucoup de douceur et de bienveillance dans le regard porté sur ces deux personnages.

Comme Deofresh, j'ai peut-être un peu de difficulté à saisir l'implicite de ta nouvelle. S'agit-il de la disparition d'un enfant, parti trop tôt et accompagné par Monsieur Tudieu (Dieu ?) dans son passage vers l'au-delà ? Mais cela ne serait pas cohérent avec le fait qu'il débarque dans notre monde. Dans ce cas, est-ce l'enfant qui accompagne Monsieur Tudieu dans la mort ? Cela me semble plus plausible, mais dans ce cas je ne comprends pas vraiment le rôle d'Autan. Ou peut-être que tout cela n'a aucun rapport avec la mort ! En tout cas, c'est pour moi un thème de cette nouvelle, puisque Autan disparait de son monde et que Monsieur Tudieu chantonne sur la mort... Mais est-ce ton thème central ? Je ne sais pas !
 Bref, des questions auxquelles il n'est peut-être pas nécessaire de répondre, à moins que tu tiennes à ce qu'on saisisse le fond de l'histoire. Cette difficulté d'interprétation explique aussi pourquoi je pense au conte : ils sont souvent peu limpides sur les enjeux qu'ils transportent.

Quelques broutilles :

Des vents frais câlinaient les vagues qui frisaient.
J'adore :-)

Il jugea, le temps d'un éclair, qu'il avait rapetissé et qu'il se trouvait à l'intérieur d'un énorme kaléidoscope. C'était un curieux jouet que ses vieux parents lui avaient offert  alors qu'il était à peine plus gros qu'un bébé. Un vertige s'empara de lui.

La précision sur le jouet m'a un peu coupée dans la lecture. Elle rend le passé de l'enfant très réel, elle renvoie à une forme de possible qui ne l'était pas forcément à présent. C'est peut-être voulu, en tout cas cela m'a coupé un peu de la poésie précédent et suivante.

Du coin de l'oeil, il observait l'humeur du vieil homme (Autan était un enfant hypersensible) pour bien s'assurer qu'il ne le  contrariait en rien.
Même remarque, le terme "hypersensible" renvoie à un diagnostic clinique ou médical pour moi, ce qui rompt le charme du texte. "Très sensible" suffirait peut-être ?


Au plaisir de te relire !

Hors ligne Dominique

  • Buvard
  • Messages: 3
Re : Le vieux qui croquait des lunes.
« Réponse #3 le: 17 Juin 2021 à 21:03:52 »
J'ai beaucoup aimé l'histoire avec plein d’interrogation. Une suite peut-être, soit l'avant de cette histoire ou la suite. J'aime ton style, j'ai plein d'images qui en ressortes.
Je démarre sur le site aussi je vais voir si tu as écrit d'autre texte. Je ne sais pas si c'est facile de retrouver les participants.
A bientôt

Hors ligne Le nuage goéland

  • Troubadour
  • Messages: 339
Re : Le vieux qui croquait des lunes.
« Réponse #4 le: 19 Juin 2021 à 15:42:52 »
Réponse collective à mes trois lecteurs. Il s'agit effectivement d'une forme de conte. C'est le troisième que j'écris avec le personnage d'Autan. Donc, pour avoir des précisions sur Autan, sa famille et son caractère, il faut se reporter à La Déesse des Quatre-Vents, postée il y a environ un an. Et, plus tôt encore, à un petit conte intitulé "Le capitaine, l'astronome et le poète". J'ai oublié la date de mise en ligne. Pour répondre aux différentes interrogations sur l'histoire je dirais qu'il s'agit, effectivement, d'un face à face entre un vieil homme et un enfant, Autan, personnage de conte, et de la naissance d'une affection entre les deux, qui fera s'interroger Autan. Mais j'essaye de ne pas en dire plus, pour ne pas dévoiler trop tôt la fin.

Merci de vos lectures attentives et de vos suggestions pour améliorer le texte. Elles me seront effectivement très utiles quand viendra le moment de la correction.

 


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