Les flambeaux de la nuit
A habite dans un immeuble, B habite dans un immeuble, A et B habitent dans le même immeuble, un immeuble comme tous les immeubles entourés d’un petit parc, A habite au troisième étage, B habite au cinquième étage toujours dans le même immeuble, si A possède un balcon B possède une fenêtre sans balcon, une fenêtre donnant directement dans le vide,
C habite dans un autre immeuble, il voit de son immeuble l’immeuble de A et de B, si dans la journée le balcon de A et la fenêtre de B ressemblent à tous les autres balcons et fenêtres de l’immeuble, la nuit venue le balcon de A et la fenêtre de B se démarquent aux yeux de C qui les remarque du balcon de son propre immeuble,
à partir de deux heures dans la nuit, un rectangle de lumière reste éclairé sur la façade d’ombre de l’immeuble, un rectangle pour l’appartement de A et un autre pour celui de B, ce sont les seuls rectangles de lumière dans la nuit totale, C ne voit que ces seuls rectangles de lumière dans la nuit qui submerge le parc, C va se coucher,
puis quand C se relève vers trois heures de la nuit, les rectangles de A et de B sont toujours allumés, C n’en croit toujours pas ses yeux, chaque nuit depuis des mois le rectangle de A et de B à trois heures du matin sont pareillement allumés, parfois le rectangle de A vibre d’une lueur changeante, le rectangle de B lui est fixement éclairé d’une lumière égale,
A regarde la télévision se dit C, mais que fait B ? se dit C, B immobilement dans sa lumière fixe, à noter aussi que parfois A ne regarde plus la télévision et lui aussi baigne dans une lumière fixe égale à celle de B, toujours dans la même heure tardive de la nuit,
C entre deux va se coucher, c’est lorsque C se relève seulement pour aller au petit coin qu’il surveille les rectangles éclairés de A et de B, savent-ils qu’ils sont les seuls rectangles éclairés de tous les immeubles de la résidence dans le parc noir ? savent-ils qu’ils sont les sentinelles de la nuit ? savent-ils qu’ils sont la conscience éveillée de tous les endormis dans le parc noir ? C le sait, C a la vanité de penser qu’il est le seul à observer que A et B n’éteignent pas leur lumière la nuit, que A et B seraient frappés d’agrypnie, que le rarissime syndrome du Morvan les aurait choisi pour cible, que la dynastie des Nosferatu compterait parmi elle A et B, que l’immeuble de C est dans la proximité immédiate de celui de A et B, mais que C n’est pas frappé d’agrypnie et C doit aller se recoucher laissant A et B vaquer à leurs mystérieuses occupations dans la nuit complète qui baigne tous les autres immeubles,
A et B s’ignorent chacun étant suspendu à son étage dans leur immeuble commun, chacun tourne-t-il en rond dans son rectangle de lumière ? B est-il un lecteur, un écrivain, A est-il un accro de télé-vidéo ? A et B ont une passion commune ? la nuit, A et B ont un pouvoir que C ne possède pas ? C dort la nuit sauf quand il se réveille et se lève pour jeter un œil sur les rectangles jaunes de A et B qui trouent la nuit, perturbent la nuit, disent que la nuit n’est pas une obscurité pour tous les habitants d’immeuble, chacun est dans sa misère ou son euphorie,
C alors fait un rêve fou, il voudrait le réaliser en plein jour, c’est un rêve qui changerait la nuit, mais pour cela il faut que A et B soit reconnaissables dans le jour, le jour A et B sont noyés, anonymes, dépourvus de leur rectangle de lumière qui les auréolent la nuit, A et B ont-ils une voix, un visage, une consistance ? C est subséquent de B et il ne peut plus se défaire de son existence contrairement à B qui ne semble pas être dépendant de A et inversement,
parfois la nuit vers quatre heures un rectangle s’éteint, sans avoir rien demander à l’autre, et les ténèbres ne sont plus éclairées que par un dernier rectangle, le dernier rectangle d’une conscience qui ne s’est pas assoupi, et le jour se lève enfin et C alors ne voit plus de rectangle jaune dans le ciel laiteux du matin, C a raté l’extinction finale du dernier rectangle, mais son rêve fou le tenaille,
dans l’après-midi, quand la nature chante à tue-tête, quand le soleil n’épargne aucune vie, C se rend dans l’immeuble de A et B, C fin calculateur a repéré quelle porte correspond au rectangle de lumière de A et de B, il frappe à la porte de A, sans réponse il refrappe, même scénario devant la porte de B, aussi sans réponse, C dévale les escaliers, meurtri de déception, toute la journée restante C est toujours autant tenaillé par son rêve fou, balcon et fenêtre de A et de B affichent la même banalité désolante,
le soir arrive, toutes les autres fenêtres sont allumées comme de coutume à l’heure du dîner jusqu’en fin de soirée, C attend le commencement effectif de la nuit et regalope à l’assaut des deux refuges de A et de B, mais il ne frappe pas à leur porte, une peur archaïque soudain le saisit, les monstres, les loups garous, les vampires, les malades, les désaxés l’empêchent de toquer, il glisse alors sous la porte un billet, une missive secrète rédigée de sa propre main, elle dit ceci « Chers amis, vous habitez à deux étages de distance, vos nuits sans sommeil sont longues, rencontrez-vous, peut-être qu’à deux vous trouverez une solution. C. un observateur qui vous veut du bien »,
puis la nuit se déroule comme l’habitude, la nuit suivante C se lève vers trois heures pour aller à son petit coin, mais aucun rectangle lumineux n’éclaire la façade de l’immeuble voisin, la nuit suivante C fait la même observation, et les autres nuits ressemblent aux précédentes, dans un noir total, A et B sont maintenant dans le noir, A et B ont enfin trouvé le sommeil, et tous les immeubles sombrent dans une obscurité absolue, laissant C déambuler égaré dans une attente qui le fait piétiner terriblement au coeur d’une nuit de ténèbres que deux petits rectangles de lumière ne viennent plus sauver