Pour cette quatorzième publication, écrite sur fond de la chanson de Sade, Smooth Operator, « un drôle de malin », je moque gentiment le snobisme sévissant surtout en entreprise qui consiste à angliciser artificiellement ses propos. Non que l’anglais soit une langue à bannir, bien au contraire, l’évolution montre que le langage est vivant et évolue au même titre que les êtres qui le parlent. Mais l’usage immodéré de mots anglais dans une phrase en français par un locuteur qui se hausse en appauvrissant son vocabulaire confine à la sottise, c’est-à-dire fournit un beau sujet d’écriture. Mais ne cherchons-nous pas tous à paraître meilleurs que nous sommes ? N’allons-nous pas nous préparer et nous faire beaux pour sortir ? Certes, on ne sort plus…Whatever ! « Que toujours ! »... J’attends « pour » vos avis pour devenir perfect…
Parler anglais en entreprise n’étant officiellement plus un exploit, il est désormais du dernier cri de laisser sciemment s’échapper, au cours d’une conversation, des mélanges d’anglais et de français.
Mieux : de feindre de mauvaises traductions d’expressions idiomatiques anglaises, pour laisser entendre à son interlocuteur, niaisement monolingue, qu’on a un temps d’avance sur lui. Cette anglomanie agace par sa sophistication.
On laisse croire à son interlocuteur qu’on restitue le fruit d’une pensée fulgurante qui a eu le temps d’être traduite avant de lui parvenir. Un peu à la manière des enfants qui, pour avoir passé une semaine à l’étranger, reviennent en ayant complètement oublié leur langue maternelle et s’en excusent à l’envi. Du reste, on comprend généralement le message, ça fait sens, dès lors qu’on traduit littéralement l’anglais ainsi dérivé pour en rétablir le sens.
On peut ne pas apprécier, les locuteurs de ce sabir sont néanmoins très confortables avec ça. Inde so ouate ? Payez, je vous prie, attention à ce qui suit, je vais vous briefer :
Tout d’abord, on est déjà loin de la conf call, qui avait, en son temps, supplanté la ringarde conférence téléphonique puisque, désormais : « je vais vous laisser savoir que, dans le draft du business plan qu’on a updaté, qui est dans le pipe, si le process est ok, on sera quand même border line, mais on flippe pas : y’a pas de bug ». Cela hiérarchise subtilement la relation…c’est cool…on brainstorm et on lead !
On ne sera ensuite pas plus surpris de l’usage de definitely qui devient un « définitivement » assumé dans la phrase, qui perd tout sens puisqu’il reste obstinément un adverbe relatif au temps en français et non à l’assurance du propos. On en est si désolé ou juste si excité. Il n’y a plus de chefs, que des managers qui « pilot » le staff. On frise parfois le juste ridicule, n’est-il pas ?
Je voudrais néanmoins adresser le problème : tout cela tend simplement à faire penser que si tout est « proprement checké, investigué, under control, rien ne collapsera et tout le challenge de la team sera sécure ». On ne dit plus « pas seulement » : on claque un journalistique « mais pas que ! », qui s’abort et diffuse son effet par ce qui est tu, plutôt que par ce qui devrait suivre. Mais j’ai un bon fit, ça va faire le buzz ! On en parle asap ! »
Si on ne peut douter du plaisir enfantin des gens à étaler un bilinguisme en réalité embryonnaire, cette tendance s’explique par le confort des raccourcis qui, ayant conquis les claviers, gagnent désormais les paroles. Ces raccourcis remonteront peut-être un jour aux esprits, par le caractère viral de ces manies de langage et la trop grande fréquentation des cabinets d’avocats anglo-saxons.
Aussi prenez garde, lorsque Sophie, votre ondulante collègue de bureau, aura accepté de prendre un café en votre compagnie de ne pas manifester votre enthousiasme en lui disant, mimant les guillemets en l’air, que vous êtes « content avec ça » !