- Alors Madame Simoni, on fait le brushing aujourd’hui ?
Nicole sourit malgré la fatigue qui la tenaillait. Nausées, crampes et jambes lourdes faisaient maintenant partis de son quotidien.
Elle enchaînait shampooings, couleurs, coupes, mise en plis, chignons, brushings, dix heures par jour, six jours sur sept, debout derrière ses clientes. Et avec la Saint Sylvestre qui approchait, la cadence s’accélérait et les journées s’allongeaient encore.
Madame Simoni, qui ne voyait plus très bien, scruta l’énorme ventre de la coiffeuse et s’exclama :
- Et bien ma petite, vous êtes sur le point d’accoucher dites-moi ! Je paris que c’est une fille que vous attendez là !
Les paris allaient bon train depuis des mois.
Nicole attendait son troisième enfant.
- Je ne sais pas si c’est une fille ou un garçon mais une chose est sûr, il est temps qu’il ou elle arrive !
A trente-cinq ans, elle était patronne de son petit salon de coiffure. Pas de congés maternité, pas d’arrêt maladie. Le prix à payer quand on travaille à son compte. Mais elle ne s’en plaignait pas, fière d’être arrivée jusque là par la seule force de son travail et de sa volonté.
Jean-Pierre, son mari, était à son compte également. C’était l’un des meilleurs commerciaux de toute la région. Comme sa femme, il ne comptait ni ses heures, ni sa peine. Issu d’une famille très pauvre, il avait dû commencer à travailler dès l’âge de quatorze ans afin d’aider ses parents à mettre du beurre dans les épinards, ou au moins des épinards dans l’assiette, et il n’était pas peu fière non plus du chemin parcouru.
Une petite fille aux belles boucles blondes sortit de l’arrière boutique :
- Maman, ça y est, Vincent s’est endormi, je peux monter faire mes devoirs maintenant ?
Nathalie venait d’avoir neuf ans et prenait déjà très à cœur son travail scolaire. Ses grands yeux bleus qu’elle tenait de sa mère pétillaient d’intelligence.
- Bien sûr mon ange, merci d’avoir endormi ton frère.
Vincent était né cinq en plus tard, en février 1970. Et il avait déjà fait pousser pas mal de cheveux blancs sur la tête à sa mère ! Intrépide et casse-cou, rien ne l’arrêtait. On pouvait lire dans le brun profond de ses iris la témérité et l’espièglerie qui l’animaient.
- Il n’y a que quand il dort que je sais qu’il ne me fera pas de bêtise, dit Nicole à sa cliente, en riant.
Le couple avait toujours souhaité avoir trois enfants. A cet instant précis de leur vie, rien n’aurait pu entacher leur bonheur.
Le trente et un décembre de cette année 1974 fût, comme chaque année, la plus longue journée de travail au salon. Les clientes attendaient la dernière minute pour venir se faire faire mise en plis et chignons sophistiqués afin d’être parfaite pour la soirée.
Nicole ferma son salon à vingt et une heures passés et rejoignit son mari et ses enfants chez des amis pour réveillonner.
Vers vingt-trois heures elle sentit les premières contractions. Elle saisit son ventre à deux mains et serra les dents tandis que Catherine, sa belle-sœur, prévint son mari.
Jean-Pierre attrapa manteaux, sac à main et trousseau de clés tandis que sa sœur lui dit :
- je m’occupe des enfants, ne t’en fais pas ! Tiens nous au courant !
Le futur trois-fois-papa aida sa femme à s’asseoir dans l’ ID 19 noire et prit le volant.
Il avait bien neigé aussi roula-t-il aussi vite que possible mais avec prudence. Heureusement, il n’y avait presque personne sur la route. Il se permit de griller quelques feux rouges quand il aperçut dans son rétroviseur deux policiers en moto. Ils se mirent à sa hauteur et lui firent signe de se garer. Il tourna alors frénétiquement la manivelle de sa vitre et leur cria :
- Ma femme va accoucher !
Comprenant la situation, le motard fit signe à son collègue et ils passèrent devant afin de leur ouvrir la route jusqu’à l’hôpital d’Annecy.
Jean-Pierre les remercia et s’engouffra dans le hall avec sa femme.
Une infirmière les prit aussitôt en charge. Elle examina la patiente, palpa, tâta, brancha, écouta puis appela le médecin de garde.
Elle lui expliqua brièvement la situation.
- Appelez le docteur Gilbert ! Qu’il vienne rapidement, lui dit-il.
Puis se tournant vers le couple :
- ça ne se présente pas bien, on vous transporte en salle d’opération, on doit faire une césarienne.
Une équipe emmena aussitôt Nicole, laissant le mari pantois dans le couloir.
Il était minuit passé quand le chirurgien arriva, passablement éméché.
Après une terrible attente, Jean-Pierre, au comble de l’inquiétude, vit le médecin revenir,.
- C’est une fille. Le cordon était entouré autour de son cou. Elle souffre d’une microcéphalie sévère ce qui laisse supposer que son cerveau a longtemps été privé d’oxygène, ainsi il n’a pas pu se développer normalement.
Le papa encaissât le crochet du droit. Hagard, il écouta la suite.
- Et….elle est atteinte de trisomie 21. Je suis vraiment désolé… Votre femme va bien, ajouta-t-il finalement.
Uppercut. Le mari était sonné. Il fût conduit auprès de sa femme qui se réveillait doucement.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, il n’eut pas la force de lui annoncer la terrible nouvelle:
- ça va ? Tu te sens comment ?
- ça va. Et notre bébé ? Où est-il ?
- C’est une fille. Ils doivent la garder quelques jours sous surveillance mais elle va bien.
- Tu es sûr ? Tu as un drôle d’air…
- J’ai juste eu peur mais maintenant ça va.
Nicole souleva sa chemise et découvrit avec horreur l’énorme cicatrice en forme de T qui lui balafrait le ventre de pubis jusqu’au nombril !
- C’est un boucher qui a fait ça ou quoi ?! s’étouffa-t-elle, épouvantée.
Son mari vit rouge. Il sortit en trombe de la chambre et tomba sur le médecin qui venait justement vérifier l’état de sa femme.
Il laissa éclater sa colère et déversa ce qu’il avait sur le cœur à grands cris et à grands gestes, les yeux prêts à sortir de leurs orbites. Pour finir, il cracha presque entre ses dents, le doigt menaçant :
- Et je vous préviens, ne dites rien à ma femme pour la petite ! Je le ferai moi, quand elle sera prête !
Le médecin se confondit en excuses. Son confrère, un peu trop alcoolisé par sa soirée, avait fait un travail de sagouin. Ce couple n’avez vraiment pas eu de chance.
Deux jours s’écoulèrent sans que Nicole ne soit en état de se lever et sans que Jean-Pierre ne trouve le courage de lui dire la vérité.
Quand le troisième jour arriva, la jeune femme ne put patienter plus longtemps.
- Je veux aller la voir, dit-elle à son mari.
Sans mot dire, il l’aida à se lever et l’accompagna devant la grande vitre de la nurseries.
Quand elle vit sa fille, elle crût que le sol se dérobait sous elle. Elle se tourna vers Jean-Pierre et lui dit :
- Mais...notre fille est trisomique.
Il acquiesça, la prit dans ses bras et lui dit tout : la microcéphalie dont on ne connaissait pas encore toutes les conséquences sur le cerveau, le problème cardiaque – le cœur de l’enfant était en effet trop faible et s’est grâce à un traitement qu’il ne s’arrêtait pas de battre – et enfin, la trisomie.
Cette fois c’est elle qui encaissa et il la soutenu comme il put.
Ils passèrent les deux jours suivants à beaucoup discuter de l’avenir qu’ils voulaient pour cette petite fille qu’ils avaient appelé Magalie. Et pour leur famille.
Leur médecin leur avait expliqué que la gravité des handicaps de l’enfant nécessitait du matériel spécialisé et rendait sa prise en charge trop lourde pour des parents, à fortiori quand il y avait deux autres enfants à s’occuper à la maison. Il faudrait donc se résoudre à la confier à un centre pour handicapés.
- Tu sais comment sont traités les enfants dans ces centres ! disait Nicole entre deux sanglots. Les électrochocs, les traitements expérimentaux… Je ne veux pas de cette vie là pour elle !
- Je sais ma chérie, mais tu as entendu ce que le docteur a dit. Vu son état, à la maison c’est pas possible.
- Et puis, imagine qu’il nous arrive quoi que ce soit. On ne sait pas de quoi demain sera fait ! Vincent et Nathalie devront s’occuper d’elle ? Ils n’ont pas à supporter le poids d’une telle responsabilité ! Je ne veux pas…
- Je suis d’accord avec toi mais comment faire ?
Ils eurent beau tourner le problème dans tous les sens, une seule solution s’imposait à eux. Terrible.
Ils demandèrent à parler au docteur qui revint les voir :
- Que se passerait-il si vous stoppiez le traitement pour son cœur ?
- Il s’arrêterait de battre. En quelques heures. Elle mourrait.
Les parents se regardèrent, anéantis par ce qu’ils s’apprêtaient à dire, puis Nicole fixa le médecin et, dans un filet de voix, lui dit :
- Faites-le.
Le médecin comprenait mieux que personne, lui-même ayant eu un enfant lourdement handicapé à s’occuper. L’enfant grandissant, il avait dû se résoudre à le placer en centre spécialisé et depuis, il le voyait dépérir semaine après semaine. Il ne souhaitait cela à aucun enfant ni à aucun parent, aussi ne jugeait-il pas le couple qu’il trouvait au contraire extrêmement lucide et courageux.
- Je ne peux pas. Je n’en ai pas le droit.
Les parents se regardèrent, impuissants. Le médecin ajouta :
- Si vous signez une décharge, vous pouvez la ramener chez vous…
Le couple comprit. Que trop clairement.
Une heure plus tard, les doigts tremblants et glacés, ils signèrent la décharge. Ils emmitouflèrent leur bébé dans une chaude couverture en laine vert pâle que Nicole avait elle-même tricotée pour l’occasion. Ils l’installèrent dans le couffin qui avait servi à sa sœur et son frère avant elle. Et ils quittèrent l’hôpital. Ce moment aurait dû être l’un des plus beaux de leur vie. Le retour à la maison, avec une nouvelle petite sœur dans la fratrie. Avec une petite princesse qui venait agrandir la famille. Au lieu de ça, ils avaient des milliers d’oursins dans le cœur et une énorme boule obstruait leur gorge.
Vincent et Nathalie se précipitèrent au bruit de la porte qui s’ouvrait :
- Je veux la voir, je veux la voir ! s’écrièrent-ils d’une seule voix.
Les yeux de Nicole s’embuèrent et la boule dans sa gorge doubla de volume. Les présentations faites, les parents déposèrent leur petite fille endormie dans le petit lit en bois qui l’attendait depuis des semaines. Puis ils eurent une discussion avec leurs aînés.
- Les enfants, Magalie est malade. Très malade.
- C’est pour ça qu’elle a une petite tête ? demanda Vincent de sa petite voix innocente.
- .. oui, c’est pour ça, mon chéri, lui dit son père en lui caressant les cheveux.
- Et on n’est pas sûr qu’elle survive longtemps, ajouta leur maman.
- Ça veut dire qu’elle va mourir ? demanda Nathalie.
- Comme Prince ? dit le petit garçon, faisant référence au chien de la famille mort l’année précédente.
- C’est ça mon grand.. comme Prince..
Jean-Pierre serra la main de sa femme comme pour lui donner la force de faire face, à moins que ce soit pour y puiser sa force à elle..
Il se passa quelques jours durant lesquelles la famille entoura ce petit bébé de beaucoup d’amour et d’attention. Le médicament devait être donné à sept heures et dix-neuf heures chaque jour. Nicole n’eut pas la force de l’allaiter. Au matin du septième jour, ils avaient bien conscience qu’ils ne devaient plus reculer. Ils confièrent les enfants à leur tante Catherine. Ils passèrent la journée avec leur petite Magalie. Une journée d’adieux. Ils essayèrent de ne pas « y » penser, mais les heures s’égrainaient sur l’horloge du salon, de plus en plus vite.
Quand arriva dix-huit heures, chaque parcelle de leur corps était broyée par une douleur indicible. A dix-neuf heure, ils préparèrent le dernier biberon. Ils s’assirent, ensemble, sur le bord de leur lit. Dans cette chambre qu’ils avaient partagée avec elle durant toute cette semaine, entendant sa petite respiration, ses petits bruits de succion, son léger ronflement parfois. Jean-Pierre les serra dans ses bras pendant que Nicole donna le biberon à leur petit bébé. Il n’y eut pas de médicament. Une fois le biberon terminé, ils restèrent là, la tenant tout contre eux. Ils virent sa petite respiration faiblir. Des larmes inondèrent silencieusement leurs visages tandis qu’ils l’accompagnaient, de tout leur amour, dans le dernier voyage de sa courte petite vie. Ses petits yeux semblèrent les fixer quelques secondes. Puis son cœur s’arrêta de battre. Ils la serrèrent contre eux encore de longues minutes. Ensevelis sous une chape de souffrance inconcevable. Puis ils la déposèrent dans son petit lit. Nicole la borda. Une dernière fois. Avant d’appeler le médecin pour lui dire que leur petite fille avait cessé de respirer.