Air de froid. Calme à plat ventre. L’herbe est humide, la gêne n’est plus qu’un lointain souvenir. Un camp de prisonniers se dirige à l’est, il sera entre nous et notre cible dans deux jours. Ils ne seront alors qu’à une demi-journée de marche du pont et devraient l’atteindre au ventre de la troisième aube. Précisément à l’heure où nous prévoyions de le franchir. Cela n’est pas une coïncidence, et ça veut dire que l’empereur apprendra bientôt notre présence. Il devinera immédiatement nos intentions et il ne nous restera que trop peu de temps pour agir… Il faut que je trouve un moyen de rattraper le temps. L’empereur ne vit pas de coïncidence, il y a un espion parmi nous. Nous devrons nous débrouiller pour manœuvrer une fois à Mane : aussi vite que nous allions, la remise de la marchandise est dans trois jours, arriver plus tôt nous jetterait aux fers de la garde surnombreuse. Les camps de prisonniers nomades de l’empire Sifone… Je ne sais pas encore lequel, ni s’il est déjà en place, mais un piège nous attendra là-bas. Nous devons être prudents. Nous tenir prêts. Ne pas attraper la crève sur la route. J’ai repéré deux de nos éclaireurs en train de jouer aux cartes dans un recoin reculé de la lande herbeuse. Depuis plus d’une heure trente. La nuit est tombée, puis s’est installée, puis s’est alanguie… Ces deux-là devaient être rentrés au feu depuis plus de quatre heures. J’attends qu’ils lèvent le camp et reviennent faire leur « rapport ». Cette nuit, je m’en débarrasse. Ils iront courir sur les routes dans une autre compagnie, je m’en fiche ; dans la mienne, pas d’incapables. Pas de fainéants. Depuis le jour où je les ai enrôlés j’avais un doute sur leurs compétences, aujourd’hui marquera la fin de leur piperie. Ils avaient essayé de m’embobiner avec leurs histoires de père violent et d’herbacées par la racine…
C’est très dur, de nos jours, de trouver des éclaireurs dignes de ce nom. Ne courent plus dans les rues que des avortons, le blâme aux nouvelles lois de la couronne sur la maltraitance infantile – développement prépubère, mon cul. Ils veulent affaiblir nos rangs de mercenaires en les saturant de minables. Mais, bon, je ne suis pas là cette nuit pour de la politique. Dans trois jours on doit être à l’autre bout du pays pour réceptionner une marchandise étrangère d’un genre trop particulier pour être mentionné. J’en profiterai pour recruter un peu de sang neuf. Mine de rien, j’aime bien ce vent de neige sèche, la lueur rougeoyante de ce foyer dans les buissons, le givre qui scelle en silence ma barbe roidie. J’espère qu'ils battront les cartes encore quelques temps, puis je leur tomberai dessus.