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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Lettre à mon chirurgien

Auteur Sujet: Lettre à mon chirurgien  (Lu 1443 fois)

Hors ligne rebecca

  • Tabellion
  • Messages: 31
Lettre à mon chirurgien
« le: 25 Novembre 2020 à 14:51:40 »
Contexte : aujourd’hui, je fête mes six mois. Six mois depuis une opération chirurgicale des cordes vocales qui a mal tourné. 6 mois que parler est un combat, que la rééducation est lente, que rien ne s’améliore vraiment. 6 mois que je n’ai pas chanté, moi qui chantais tous les jours. 6 mois d’incertitude où l’ensemble du corps médical me dit ne pas savoir dans quelle mesure cela pourra s’améliorer, mais que ça ne sera plus « comme avant ». 6 mois de pleurs, de doutes, et 6 mois à écrire des lettres à mon chirurgien que je ne lui ai jamais adressée. Aujourd’hui, j’avais besoin d’en partager une avec vous.
***
« Est-ce que j’aurai préféré perdre un pied ? trop facile. Une jambe ? Plus dur. Avec une jambe, on peut aller chercher à manger, on est condamné à rester dans une chambre. Assez universellement, les gens préfèrent avoir deux jambes pour se déplacer, être autonome, être dans la nature, travailler, faire l’amour. » Mais honnêtement, si je m’en rapporte à mes passions qui étaient : bavarder, faire rire, chanter, et dessiner, je ne vois pas en quoi j’ai besoin de mes deux jambes pour ça. Par contre, j’avais besoin de ma voix.
C’est mon nouveau jeu préféré. « Tu préfères ? » ça m’aide à relativiser. C’est probablement un peu morbide, mais ça me permet de me dire que ce qui m’est arrivé n’est pas la pire chose du monde.
Je me le dis tous les jours.
J’aurai pu perdre quelqu’un.
J’aurai pu perdre une jambe. Ou deux.
J’aurai pu apprendre que j’allais mourir.
Grâce au ciel, ce n’est pas ça !
Grâce au ciel, je n’ai perdu que ma voix.
Que ma voix.
Ma voix.
Celle avec laquelle j’aimais rire, parler, chanter, et faire rire. Celle avec laquelle je me sentais quelqu’un, je me sentais charismatique, je me sentais spéciale.
Oui, il aurait pu m’arriver des choses bien pires sur cette terre.
Mais je ne sais pas si la douleur aurait été moins aiguée.
Théophile Gaultier disait : « Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. »
La voix, sans doute, ne sert au fond pas à la survie. Comme ma phoniatre me l’a récemment expliqué, les cordes vocales ou plus exactement « plis vocaux » nous servent avant tout à respirer et filtrer, pas à faire des sons. L’homme les a détournés pour mieux communiquer. Une décision sur laquelle l’humanité n’est jamais revenue.
Mais ainsi donc, je n’ai besoin de ma voix ni pour manger, ni pour grandir, ni pour me reproduire.
Elle est inutile.
C’était un bonus.
C’était mon superpouvoir à moi, celle qui me faisait me sentir différente.
Ce n’est pas ma vie qu’on a endommagé, c’est le goût que je lui trouvais, c’est sa saveur que vous avez affadie avec votre scalpel.
En grandissant, on comprend que le Père Noel n’existe pas. Que la magie non plus. Que la petite souris n’est pas vraiment une souris. Qu’on ne deviendra pas chanteuse, qu’on travaillera dur et qu’on prendra sa retraite ensuite.
Cette vie là je m’y étais faite. Parce que j’avais quand même une étincelle de magie avec moi, en moi.
Je n’allais pas être chanteuse, je n’allais pas être célèbre mais j’avais l’essentiel, j’avais la musique.
J’avais ce bonheur inespéré de pouvoir tous les soirs m’assoir devant mon piano et de déverser mes émotions en les sublimant au gré de mon inspiration et de mes élans.
C’était physique, c’était chimique, c’était génial et je n’oublierais jamais ces frissons incroyables vécus devant ce piano, occasionnellement devant les autres.
C’était comme un rodéo.
Bien sûr, j’ai eu des peines, des moments « down » comme tout le monde. Mais ce qui était dingue, c’est que plus j’étais « down », plus je savais que ce moment devant mon piano allait être épique. On n’est jamais plus sincère en chantant que lorsqu’on a quelque chose à « sortir du système ». et c’est dans ces moments-là, quand je n’allais pas très bien, que j’avais ces moments incroyables qui me faisaient sentir profondément en vie.
C’est limite si ça ne valait pas le coup d’avoir une peine pour vivre ça ensuite.
La musique me consolait d’à peu près tout.
Maintenant, une peine est juste une peine. Une tristesse est juste une tristesse. Et le monde est définitivement sans magie.
Parce que maintenant, je sais que mes problèmes de voix ne seront jamais résolus, que je ne retrouverais pas ce que j’avais avant cette opération foireuse que vous avez effectuée sans même vous attardez plus de 30 secondes sur les risques encourus.
Mon seul espoir actuel, et dieu sait qu’il est vacillant, c’est de retrouver « quelque chose ». Actuellement j’oscille entre le chuchotement et la voix rauque, et chaque parole est enfantée au mieux de façon indolore, le plus souvent dans l’inconfort et régulièrement dans la douleur. Jamais dans le plaisir.
Mais je pourrai retrouver « quelque chose ». Pas cette voix que j’aimais et que les gens qui m’aimaient aimaient, pas cette voix qui me faisait être aimée. Je retrouverai, quelque chose. Mais quand ? Et quoi ?
***
« Modifié: 19 Décembre 2020 à 14:18:26 par rebecca »
Rebecca Ravioli

Hors ligne Chjara

  • Scribe
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Re : Lettre à mon chirurgien #10
« Réponse #1 le: 25 Novembre 2020 à 17:31:58 »
Bonsoir Rebecca,

Je crois que ce qu'on aime le plus dans ton texte c'est qu'il soit sans fioriture. Il parle de toi, d'une réelle authenticité et cela touche énormément.

Tout le monde a joué à ce jeu et même en sachant qu'il y a des gens qui meurent de faim tous les jours dans le monde, qu'il y a toujours pire cela nous fait pas moins souffrir quand on perd quelque chose d'important, parce que oui c'est l'histoire d'une perte. Tu n'es plus une héroïne avec ton super-pouvoir mais tu peux le devenir ("on ne naît pas femme on le devient", un peu la même chose non?) et je pense que c'est vers ça que tu vas te tourner: comment devenir l'héroïne de ta propre histoire? Comment tu vas continuer à faire rire les autres, à avoir un rapport au chant, à la musique, à t'aimer à nouveau?

Sans rentrer dans les détails, je crois que je peux comprendre parce que j'ai perdu aussi une partie de moi qui m'était essentielle pour vivre. Et finalement, c'est peut-être le fait même d'avoir frôlée la mort littéralement sur un lit d'hôpital cette année qui m'a fait réaliser à quelle point j'avais envie de vivre même si cela impliquait des changements que je n'avais pas demandés, que je trouvais cela injuste, que je n'étais pas assez vieille pour me résigner et abandonner.

Avec tout mon soutien (si tu as besoin de parler par mp n'hésite pas),
C.

Hors ligne Cendres

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  • Messages: 5 028
Re : Lettre à mon chirurgien #10
« Réponse #2 le: 25 Novembre 2020 à 19:21:18 »
Merci pour ton texte
La voix est importante. Certes tu peut toujours trouver plus important, mais ne plus en avoir handicap toujours..
Etre muet, c'est être privé de communiquer avec les gens. Certes il y a l'écriture, mais elle reste distante. On ne l'utilise pas pour parler aux gens ni pour faire nos tâches habituelles. Ca reste une façon distante pour communiquer avec les gens.

J'espère de tout mon cœur que tu retrouveras ta voix.  Je ne sais malheureusement pas trop quoi te dire.

J'ai bien aimé ton texte qui est une réflexion. Il se lit facilement

Je te souhaite tout mon  courage :calin:
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Eddiedu49

  • Calligraphe
  • Messages: 106
Re : Lettre à mon chirurgien #10
« Réponse #3 le: 25 Novembre 2020 à 20:42:39 »
Bonsoir Rebecca.

J'ai été touché par ton texte qui se lit très bien. J'y vois une grande force et une très belle sincérité douloureuse.

Beaucoup de courage pour toi  :calin:

Merci pour ce joli partage.

Hors ligne rebecca

  • Tabellion
  • Messages: 31
Re : Re : Lettre à mon chirurgien #10
« Réponse #4 le: 26 Novembre 2020 à 21:26:28 »
Bonsoir Chjara,

Merci pour ton message ! J'ai écrit et envoyé ce texte sous le coup d'une impulsion ; mais rien que de savoir qu'il a été lu, et d'une oreille bienveillante, me réconforte.
"Qui m'a fait réaliser à quelle point j'avais envie de vivre même si cela impliquait des changements que je n'avais pas demandés, que je trouvais cela injuste, que je n'étais pas assez vieille pour me résigner et abandonner." C'est exactement ça.
Funny thing : une perte n'est jamais juste "une perte", quelque chose qui n'est plus là. Elle apporte son lot de nouvelles réalités, nouvelles préoccupations, découvertes de sujets qui nous étaient inconnus et de pensées que nous n'avions pas. Tout un monde à découvrir, qui, s'il n'en est pas plaisant, reste malgré tout une découverte, et qui comme tel nous construit.


Bonsoir Rebecca,

Je crois que ce qu'on aime le plus dans ton texte c'est qu'il soit sans fioriture. Il parle de toi, d'une réelle authenticité et cela touche énormément.

Tout le monde a joué à ce jeu et même en sachant qu'il y a des gens qui meurent de faim tous les jours dans le monde, qu'il y a toujours pire cela nous fait pas moins souffrir quand on perd quelque chose d'important, parce que oui c'est l'histoire d'une perte. Tu n'es plus une héroïne avec ton super-pouvoir mais tu peux le devenir ("on ne naît pas femme on le devient", un peu la même chose non?) et je pense que c'est vers ça que tu vas te tourner: comment devenir l'héroïne de ta propre histoire? Comment tu vas continuer à faire rire les autres, à avoir un rapport au chant, à la musique, à t'aimer à nouveau?

Sans rentrer dans les détails, je crois que je peux comprendre parce que j'ai perdu aussi une partie de moi qui m'était essentielle pour vivre. Et finalement, c'est peut-être le fait même d'avoir frôlée la mort littéralement sur un lit d'hôpital cette année qui m'a fait réaliser à quelle point j'avais envie de vivre même si cela impliquait des changements que je n'avais pas demandés, que je trouvais cela injuste, que je n'étais pas assez vieille pour me résigner et abandonner.

Avec tout mon soutien (si tu as besoin de parler par mp n'hésite pas),
C.
Rebecca Ravioli

 


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