Je suis terrassée par le chagrin qui m'afflige. Aujourd'hui, mon humeur me noie dans une atmosphère précolombienne pareille à des vestiges de pierres. Mon être semble se pétrifier. Tout se délite.
Je n'avais jamais osé, de toute ma vie, construire un univers fantastique capable de m'emporter vers des évènements si insolites. J'étais alors étudiante quand l'improbable arriva.
Après 10 ans d'existence à lire et à m'informer sur la psychologie humaine, je m'étais fait une idée de la femme idéale. Non pas sur les attributs physiques, mais sur les manières de penser qu'elle pouvait revêtir pour atteindre le summum de sa réalisation.
Je m'imaginais que toutes les femmes pouvaient développer des forces mentales incommensurables. J'en étais arrivée à me dire que leur pouvoir leur était principalement offert par leur faculté à résoudre toutes sortes de problèmes.
Mon incursion dans la plus féminine des aventures commença alors.
C'est par un matin de printemps que débutait l'une de mes vies : la plus succulente de ma destinée.
Car pour moi, les possibles s'ouvraient enfin.
Je n'étais qu'une simple femme éprise de vérité qui croyait en son intuition créative. Je savais aussi que nulle fantaisie ne pouvait jaillir de mon tempérament aventurier sans ma volonté de percer les mystères de cette humanité. Je m'engageai donc dans cette voie la plus délicieuse que m'apprit mon environnement de chercheuse.
Ma curiosité me poussait vers un terrain fertile, les limites de mon amour porté sur les femmes allait se transformer en une éternelle prémonition.
En parfaite analyste, j'abordais cette traversée vers des inconnus merveilleux et subtils.
C'est par un jour peu ordinaire, dans le parc qui jouxtait ma résidence principale, que la vérité prit naissance. J'étais assise comme à mon habitude sur le banc face à la volière. Ma mésaventure fantasque et irréelle se révéla curieusement fructueuse. Mon livre tenu entre mes mains devint un instrument non plus de savoir mais de torture.
Le soleil se réverbéra soudain sur le feuillage d'un hêtre qui se tenait à ma droite. Au dessus de ma tête étourdie par la force des rayons se pavanait un pigeon aux yeux rouge sang. La tension irradiait, augmentait par des soubresauts intermittents. Tout m'échappait.
Mes mains me brûlaient, à tel point que l'emprise de la chaleur me fit perdre mon livre qui, gisant sur le parterre de fleurs, se transforma en lingot d'écriture.
Je compris bien plus tard la signification de cette scène invraisemblable.
Je n'étais plus maître de rien, ma pensée s'envola en une fraction de seconde. Je réalisai l'impossibilité de contrôle de ma conscience sur les événements. Je compris aussi que je n'étais pas une femme mais toutes ces femmes.
Comment était-ce possible?
Je me déformais, mon corps se modélisait en une multitude d'attributs féminins. Je n'avais pas uniquement deux seins mais une centaine greffée sur mes jambes, mes bras, mon ventre et mon torse. Je transpirais sous l'effet de la surprise, j'exhultais l'improbable, le délictuel.
Le simple fruit de mon imagination avait envahi mon esprit. J'étais ma mère, ma grand-mère, ma soeur et bien d'autres personnes à la fois.
Je mutais sous le regard des passants. Stupéfaite par mon délire, je sombrait dans mon histoire, dans l'ADN de mes ancêtres. Je rentrais dans ma mémoire intérieure.
Cette féminité qui m'avait absorbée devenait mon réel.
Cette humanité était la mienne, mon inconscient prenait subitement naissance sous cet arbre verdoyant et majestueux.
Après cet épisode, je me fis le serment de rendre grâce à toutes les femmes qui me constituaient. Ces icônes fantasmées, sublimes et vénérées, les Joconde de ma vie devinrent mes déesses de coeur et d'inspiration.
Je remerciais le ciel et la terre de m'avoir permise d'atteindre par cette journée ensoleillée cette partie obscure de mon être.
Je peux dire aujourd'hui qu'après avoir cru, douté, je sais, et cette révélation n'a aucun prix.