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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Ouvrir en deux

Auteur Sujet: Ouvrir en deux  (Lu 2414 fois)

Hors ligne derrierelemiroir

  • Calame Supersonique
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Ouvrir en deux
« le: 26 Octobre 2020 à 23:03:12 »
 
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.



Ouvrir en deux
 


    Je prends ma douleur et ma peur et les ouvre en deux. Il y a cette maison dressée dans la forêt. Dedans, mes parents. Ma famille qui toujours a brillé jaune dans mon cœur. Rayons brisés.

    Je visualise l'atelier de mon père, enfoncé à même le sol. Le long des parois, du bois, de la sciure et des outils arrangés selon sa fantaisie. Les courbures des marbres qu'il déshabille. Ça sent bon. Lui, il porte sa veste bleue. Cheveux argentés attachés en catogan ; dans mes souvenirs, ils luisent encore noirs. Son corps fin, sec et musclé, travaille sans discontinuer. De lui émane une intelligence piquante, elle filtre d’entre ses yeux plissés surplombés d’imposantes arcades sourcilières.

    Là-haut, ma mère s’affaire dans la cuisine. C’est son royaume, elle mout et pétrit, elle transvase et remplit, elle enfourne et démoule. Avec la musique à fond. Elle chantonne, se brûle un doigt et jure. Ses cheveux blancs reliés en tresse. Mais bruns. Ça sent si bon. Dans mon enfance, il s’agissait d’une autre cuisine, plus modeste, blanche et carrée. Depuis je ne rêve que de ça : une petite cuisine où m’asseoir pour travailler. 

    J’ai dit que j’ouvrais en deux.

    Je ne lui ai jamais reparlé de sa maladie. Il m’avait dit : « La mamma te l’ha detto ? » – parce que maman m’avait enfin mise au courant. Et puis il avait rejeté quelque chose d’invisible d’un mouvement d’épaules, peut-être était-ce sa gêne et cette destinée qui lui était tombée dessus si brutalement. Moi je venais de pleurer pendant au moins une heure. Je n’ai même pas osé me lever pour le serrer dans mes bras.

    Si on regarde dans sa peur sans ciller, va-t-elle s’étioler ?

    Aujourd’hui, la maladie s’associe fréquemment aux termes « opération » ou « thérapie ». Pas dans cette maison. Ils y vivent reculés du monde, pourtant la ville est là, à vingt minutes. Mais les arbres tressent des ombres qui dissimulent mes parents d’une réalité trop arrogante. Les ramures esquissent d’autres possibilités. Devant eux, le lac immense.

    C’est la mer qu’il faudrait.

    Le pire n’est jamais la mort. La mort est vide, atone. Je sens les rigoles de ma tristesse se remplir derrière mon visage, elles gonflent dans ma gorge et mon nez. Je les entrave, je dois d'abord ouvrir ma douleur en deux.

    Dans ses messages hebdomadaires, papa s'exprime en rubans de cœurs et de smileys heureux. Mais je sais ! Je suis sa fille, ciselée dans les profondeurs de son cœur. Son amertume, je la connais comme s’il m’y avait noyée. Sa mélancolie grossit et ses espoirs ne sont plus que des jeux d’enfants. C’est toi qui m’as poussée à rechercher la beauté partout. Toi qui m’as sculpté sur l’âme cette certitude que le sublime libère, qu’il est le seul but envisageable. Alors pourquoi nous taisons-nous ?

    C’est ce mot, cancer. Lui seul. Il est laid et ne te sied pas. Toi, tu es beau. Ce regard d’aigle royal, ce maintien noble, tu es le seul à savoir les afficher sans frémir. Quand je disais à mes amis que tu étais menuisier, j’avais honte, parfois. Jamais quand ils te rencontraient. Ce mot est si laid et pourtant, tu as dû lui dégager une place dans ton histoire. Qui sait les rêves que tu nourrissais encore. Est-ce que les miens aboutiront à ce même cul-de-sac ?

    Mais puisqu’on savait qu’on allait mourir !

    Ce n’est jamais la mort, le pire.

    Je n'ai rien ouvert du tout.
« Modifié: 23 Mai 2022 à 11:01:13 par derrierelemiroir »
"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

Hors ligne Cendres

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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #1 le: 27 Octobre 2020 à 07:43:32 »
Merci pour ton texte parlant du décès de ton père. De tes souvenirs d'enfance de lui et de l'ambiance familiale.


Souvent, c'est lorsque la personne meurt qu'on prend conscience au point qu'elle nous manque. On pense avoir la vie devant soit, mais la vie n'est pas illimité et on l'oublie souvent.
Je partage ton avis, ce n'est pas la mort le pire, mais la façon de mourir.


Etant mauvaise en orthographe et français, je ne vais pas te conseiller pour l'écriture.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne GeGinger

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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #2 le: 28 Octobre 2020 à 16:33:12 »
Bonjour,

Difficile de commenter ton texte... je ne sais que dire... il est bien écrit, émouvant, il sonne juste, on sent du vécu derrière, je me trompe ? Je pense cependant qu'il manque de construction, qu'il est un peu fouillis.

Au plaisir.
J'ai besoin de vos avis !       
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Hors ligne derrierelemiroir

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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #3 le: 28 Octobre 2020 à 18:38:20 »
Merci pour ton texte parlant du décès de ton père. De tes souvenirs d'enfance de lui et de l'ambiance familiale.


Souvent, c'est lorsque la personne meurt qu'on prend conscience au point qu'elle nous manque. On pense avoir la vie devant soit, mais la vie n'est pas illimité et on l'oublie souvent.
Je partage ton avis, ce n'est pas la mort le pire, mais la façon de mourir.


Etant mauvaise en orthographe et français, je ne vais pas te conseiller pour l'écriture.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

En fait je voulais écrire autre chose dans ce texte, mais je n'ai pas encore réussi à mettre le doigt dessus. Je crois que j'ai un peu tourné autour ici...

Merci pour ton commentaire Cendres :)


Difficile de commenter ton texte... je ne sais que dire... il est bien écrit, émouvant, il sonne juste, on sent du vécu derrière, je me trompe ? Je pense cependant qu'il manque de construction, qu'il est un peu fouillis.

Au plaisir.
Je conviens qu'il puisse paraître fouillis. Je devrais l'incorporer dans quelque chose de plus grand pour que l'on comprenne mieux toutes ses parties.
Oui il y a du vécu derrière. Là est tout l'exercice pour moi. Mais c'est vrai qu'en l'état, cet exercice n'est peut-être pas très intéressant pour les autres (si on était en hiver, je l'inclurais dans Un hiver ^^).

Merci beaucoup pour ton commentaire GeGinger :)
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Hors ligne Mathieu

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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #4 le: 29 Octobre 2020 à 17:41:51 »

Un texte qui prend aux tripes. Son côté déstructuré semble être à l'image de ce que ressent la narratrice. Plein de pensées s'entre-choquent en elle, et il n'y a ni filtre, ni volonté de les ordonner. Le portrait en creux du père, central mais finalement esquissé, est très beau, très puissant.

J'ai aimé ce texte.

Hors ligne Rémi

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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #5 le: 29 Octobre 2020 à 22:40:56 »
Salut dlm !

Citer
Je visualise son atelier enfoncé à même le sol.
je trouve que les premières lignes sont déjà assez mystérieuses, du coup, le "son" renvoie au père, j'imagine (ou à la mère ?) ; en tant que lecteur, l'attente est assez forte : de qui parles-tu ? j'ai envie d'être sûr

Citer
Son corps fin est musclé et sec.
est / et ; pas fan ; et pas fan d'une phrase si simple avec verbe être, surtout quand la suivante fait l'objet d'une structure renversée. J'aurais bien vu une seule phrase, en fait.

Citer
Ses cheveux blancs reliés en tresse. Mais bruns.
j'aime bien le parallèle avec la couleur des cheveux du père et l'idée de la couleur actuelle par rapport à la couleur des souvenirs. Sur la forme, le "Mais bruns" m'a un peu fait tiquer, quand même.

Citer
Dans ses messages, rubans de cœurs et de smileys heureux. Mais je sais !
Je ne comprends pas  :-\ (et je ne comprends pas les italiques utilisés)

Bon, j'ai relevé uniquement des trucs qui m'ont fait tiquer... ma perception globale du texte est bien plus positive :) J'ai trouvé que l'aspect "mystérieux" ou difficile à capter que j'évoque au-dessus donnait au texte une part d'authenticité poignante.
Un texte très émouvant donc, à voir s'il faut rendre plus simple les passages qui m'ont fait bloquer, je sais pas si de ton côté tu avais identifié qu'ils étaient moins facile à aborder pour le lecteur.
A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

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  • Calame Supersonique
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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #6 le: 29 Octobre 2020 à 23:24:20 »
@Mathieu

Citer
Un texte qui prend aux tripes. Son côté déstructuré semble être à l'image de ce que ressent la narratrice. Plein de pensées s'entre-choquent en elle, et il n'y a ni filtre, ni volonté de les ordonner. Le portrait en creux du père, central mais finalement esquissé, est très beau, très puissant.

J'ai aimé ce texte.
Merci beaucoup pour ton passage et ton commentaire qui m'a beaucoup touchée. Je crois que oui, ce côté destructuré est là, parce que la narratrice tente un exercice difficile – auscutler sa peur et sa douleur –, et pour ce faire, elle emprunte malgré elle des chemins indirectes. D'ailleurs, elle le dit elle-même à la fin, elle n'a pas réussi son exercice.

Merci encore pour ton passage :)

@Rémi

Citer
je trouve que les premières lignes sont déjà assez mystérieuses, du coup, le "son" renvoie au père, j'imagine (ou à la mère ?) ; en tant que lecteur, l'attente est assez forte : de qui parles-tu ? j'ai envie d'être sûr
oui, très bon point. J'ai tendance à faire ça, et je sais que c'est mauvais, surtout pour un texte si court qui n'offre pas le luxe d'avoir un contexte informatif. Donc je vais revoir ça (et donc oui, je parle du papa).

Citer
est / et ; pas fan ; et pas fan d'une phrase si simple avec verbe être, surtout quand la suivante fait l'objet d'une structure renversée. J'aurais bien vu une seule phrase, en fait.
>< ici aussi je te rejoins, parce que je tique moi-même que je relis cette phrase, elle est difficile à assimiler à cause du est/et.

Citer
j'aime bien le parallèle avec la couleur des cheveux du père et l'idée de la couleur actuelle par rapport à la couleur des souvenirs. Sur la forme, le "Mais bruns" m'a un peu fait tiquer, quand même.
Ça par contre, je garde pour le moment (et je suis contente que tu es remarqué le parallèle).

Citer
Je ne comprends pas  :-\ (et je ne comprends pas les italiques utilisés)
Yep, c'est pas clair. Et pour les italiques, je pense que je vais revoir aussi. Enfin, ce "Mais je sais", il faut que je le reformule, parce qu'il est important. En gros, dans les messages du papa à la narratrice, il envoie beaucoup de coeurs, de smiley, etc. comme si de rien n'était, comme si tout allait bien, comme s'il était heureux. D'où le Mais je sais ! qui signifie qu'elle connait les tourments de son coeur. Mais oui, c'était pas clair du tout.

Citer
ma perception globale du texte est bien plus positive :) J'ai trouvé que l'aspect "mystérieux" ou difficile à capter que j'évoque au-dessus donnait au texte une part d'authenticité poignante.
super :)

Citer
à voir s'il faut rendre plus simple les passages qui m'ont fait bloquer, je sais pas si de ton côté tu avais identifié qu'ils étaient moins facile à aborder pour le lecteur.
et oui, je pense que ça ne pourrait que l'améliorer. Il faut savoir tenir en équilibre sur le fil du "ne pas trop en dire".

Merci beaucoup pour ton passage :)
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Hors ligne tenilam

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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #7 le: 30 Octobre 2020 à 00:53:00 »
Beau texte, et je suis soulagé d'apprendre en déroulant le spoil que ton père n'est pas mort !

Histoire de chipoter, j'aurais aimé n'apprendre la maladie précise du père que au moment où tu écris "C’est ce mot, cancer. Lui seul. Il est laid et ne te sied pas.". Ce passage me marque, je sens vraiment le mot cancer résonner dans mon crâne à ce moment. Je m'imagine que la narratrice a mal rien qu'en pensant ce mot.
A l'inverse je n'ai pas été touché en lisant "Aujourd’hui, le mot cancer s’associe fréquemment aux termes « opération » ou « thérapie ». Pas dans cette maison. ", que j'aurais du coup supprimé pour préserver le suspens
Mon site, avec tous mes récits : tenilam.fr

Hors ligne derrierelemiroir

  • Calame Supersonique
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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #8 le: 30 Octobre 2020 à 08:48:00 »
Merci tenilam !

Citer
Histoire de chipoter, j'aurais aimé n'apprendre la maladie précise du père que au moment où tu écris "C’est ce mot, cancer. Lui seul. Il est laid et ne te sied pas.". Ce passage me marque, je sens vraiment le mot cancer résonner dans mon crâne à ce moment. Je m'imagine que la narratrice a mal rien qu'en pensant ce mot.
A l'inverse je n'ai pas été touché en lisant "Aujourd’hui, le mot cancer s’associe fréquemment aux termes « opération » ou « thérapie ». Pas dans cette maison. ", que j'aurais du coup supprimé pour préserver le suspens
et merci beaucoup pour cette remarque pertinente. J'ai coupé la poire en deux : j'ai supprimé le mot cancer du paragraphe que tu n'aimais pas trop, mais j'ai gardé le paragraphe  :). Tu avais raison, ce mot, il ne doit arriver qu'à la fin, lâché à contre-coeur, en ayant peur.
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Hors ligne Doctor Grimm

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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #9 le: 31 Octobre 2020 à 18:38:35 »
Hello Dlm  :)

J'ai lu ton texte il y a quelques nuits quand tu l'as posté sans vraiment penser à commenter, et puis finalement, voilà. Il m'a énormément touchée  :-[

Quelques remarques-coups de coeurs en passant :

Citer
Je prends ma douleur et ma peur et les ouvre en deux.
Mais cette ouverture quoi  :coeur:

Citer
« La mamma te l’a detto ? »
J'ai beaucoup aimé ce tout petit passage dans une autre langue, je sais pas pourquoi, j'ai trouvé ça très intimes, très doux (peut-être à cause des sonorités de l'italien), très vrai.

Citer
Je les entrave, je dois d'abord ouvrir ma douleur en deux.
J'aime bien aussi ce leitmotiv, "je dois ouvrir en deux". Il rythme le texte comme une obsession, c'est beau.

Citer
C’est toi qui m’as poussée à rechercher la beauté partout. Toi qui m’as sculptée sur l’âme cette certitude que le sublime libère, qu’il est le seul but envisageable.
Mais voilà ça c'est sublime.

Citer
Je n'ai rien ouvert du tout.
'-' ça marche bien ces jeux de taille de police, par contre j'arrive pas à savoir, trop, ce qu'il faut comprendre de cette conclusion.

Pfiou ça me fait une boule au ventre tout ça. J'ai vraiment beaucoup aimé tous ces chemins détournés, ces flashs de souvenirs et d'idées, et la poésie dans ton écriture. Et puis bon, c'est un thème qui me touche.
Merci :)

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Toute ma peau est maladésir.

Hors ligne Persona

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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #10 le: 31 Octobre 2020 à 22:50:49 »
Bonjour DLM,
Tu as ce don de toucher droit au cœur.
Je ne sais pas vraiment quoi te dire sur le fond, je ne pensais pas tellement venir commenter et interférer sur les sentiments de ta narratrice, tellement personnels. Mais au final... c'est aussi une façon de mettre des mots sur un enchevêtrement de ressentis, faits et sensations. Pour continuer à l'ouvrir en deux, cette douleur là.
Merci pour ton texte.

Hors ligne Safrande

  • Calliopéen
  • Messages: 401
Re : Ouvrir en deux
« Réponse #11 le: 01 Novembre 2020 à 19:06:25 »
Coucou, curieux de voir ce que tu écrivais, je viens !
Dans le détail (attention, je risque de chipoter) :

Citer
Ça sent bon.
Peut-être un adjectif ou un nom pour nous donner encore plus l'impression d'y être, ou donner de la texture au personnage à travers sa vision des choses ? comme tu as pu le faire après : "De lui émane une intelligence piquante", chose que j'aime beaucoup.

Citer
Avec la musique à fond

Je trouve que cette expression diffère un peu trop du registre plus littéraire du reste du texte.

Citer
Ça sent si bon
Petite répétition du coup.

Citer
Je visualise l'atelier de mon père, enfoncé à même le sol. Le long des parois, du bois, de la sciure et des outils arrangés selon sa fantaisie. Les courbures des marbres qu'il déshabille. Ça sent bon. Lui, il porte sa veste bleue. Cheveux argentés attachés en catogan ; dans mes souvenirs, ils luisent encore noirs. Son corps fin, sec et musclé, travaille sans discontinuer. De lui émane une intelligence piquante, elle filtre d’entre ses yeux plissés surplombés d’imposantes arcades sourcilières.

    Là-haut, ma mère s’affaire dans la cuisine. C’est son royaume, elle mout et pétrit, elle transvase et remplit, elle enfourne et démoule. Avec la musique à fond. Elle chantonne, se brûle un doigt et jure. Ses cheveux blancs reliés en tresse. Mais bruns. Ça sent si bon. Dans mon enfance, il s’agissait d’une autre cuisine, plus modeste, blanche et carrée. Depuis je ne rêve que de ça : une petite cuisine où m’asseoir pour travailler.
J'aime beaucoup ces deux descriptions comme mises en parallèle. Elles ont une très belle sonorité (un peu saillante pour le père, et moelleuse pour la mère : "C’est son royaume, elle mout et pétrit, elle transvase et remplit, elle enfourne et démoule.", je trouve que ça sonne si bien, je pourrais me le répéter en boucle et à voix haute) et une efficacité qui me rappelle notre ami Flaubert.

Citer
J’ai dit que j’ouvrais en deux.
J'aime bien ce principe, comme si avant elle s'était un peu égarée dans quelque joli rêve, et avait perdu de vue son objectif premier.

Citer
Et puis il avait rejeté quelque chose d’invisible d’un mouvement d’épaules, peut-être était-ce sa gêne et cette destinée qui lui était tombée dessus si brutalement.
Très joli, et encore une fois bien visuel.

Citer
Ils y vivent reculés du monde, pourtant la ville est là, à vingt minutes. Mais les arbres tressent des ombres qui dissimulent mes parents d’une réalité trop arrogante. Les ramures esquissent d’autres possibilités. Devant eux, le lac immense.
Cette description donne à ses parents un caractère assez grandiose ; je ne sais pas pourquoi mais l'adjectif mythologique me vient. J'y trouve une certaine pompe juste à la limite, mais ça marche bien pour faire passer le caractère important de la situation, et l'espèce de crépuscule.

Citer
C’est toi qui m’as poussée à rechercher la beauté partout. Toi qui m’as sculptée sur l’âme cette certitude que le sublime libère, qu’il est le seul but envisageable.
Très touchant, et ça marche grâce au portrait que tu fais de lui avant.

Citer
C’est ce mot, cancer.
C'est vrai que le changement de taille de police n'a pas trop marché pour moi. Comme s'il était prononcé de façon incertaine, quand j'aurais voulu le voir neutre. Oh c'est très personnel !

Citer
Je n'ai rien ouvert du tout.
Conclusion de l'échec, ou plutôt de l'incapacité à ouvrir totalement cette douleur.

J'y vois un vrai esprit tourmenté, c'est vraiment bien retranscrit. J'ai l'impression qu'on cherche à faire beau, mais qu'on trouve souvent. Texte empreint d'une bonne sensibilité, ça m'a plu. Pudique, ça m'a plu. J'aime bien le fait que ça n'aboutisse à rien sur la fin, la question reste en suspend.

Ah oui aussi je trouve que "smiley" sort un peu du registre poétique. J'aurais bien vu d'autres façons de qualifier la manière dont il s'exprime dans ses "messages hebdomadaires" avec des choses tout aussi évocatrices et peut-être plus jolis ; y'a de quoi s'amuser en plus.

En tout cas j'ai beaucoup aimé, c'est très soigné, et on sent une bonne maitrise, une pointe d'émotion pour moi.

Au plaisir !
Il regardait le verre non à sa portée d'une façon de reproche.

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #12 le: 01 Novembre 2020 à 20:14:38 »
Texte très intimiste, la fluidité de l'écriture donne de la profondeur aux descriptions.
Merci, très émouvant.
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne derrierelemiroir

  • Calame Supersonique
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Re : Ouvrir en deux
« Réponse #13 le: 02 Novembre 2020 à 08:16:59 »
@Doctor Grimm

Citer
J'ai lu ton texte il y a quelques nuits quand tu l'as posté sans vraiment penser à commenter, et puis finalement, voilà. Il m'a énormément touchée  :-[
Vraiment contente que tu sois repassée  :coeur:

Citer
J'ai beaucoup aimé ce tout petit passage dans une autre langue, je sais pas pourquoi, j'ai trouvé ça très intimes, très doux (peut-être à cause des sonorités de l'italien), très vrai.
mais du coup tu m'as fait réalisé la faute d'orthographe  >< (la mamma ha detto)

Citer
J'aime bien aussi ce leitmotiv, "je dois ouvrir en deux". Il rythme le texte comme une obsession, c'est beau.
:)

Citer
Mais voilà ça c'est sublime.
<3

Citer
'-' ça marche bien ces jeux de taille de police, par contre j'arrive pas à savoir, trop, ce qu'il faut comprendre de cette conclusion.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Citer
Pfiou ça me fait une boule au ventre tout ça. J'ai vraiment beaucoup aimé tous ces chemins détournés, ces flashs de souvenirs et d'idées, et la poésie dans ton écriture. Et puis bon, c'est un thème qui me touche.
Merci :)
Merci a toi Grimm, ton commentaire m'a beaucoup touchée.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


@Persona

Citer
Tu as ce don de toucher droit au cœur.
oh  :-[ (merci)

Citer
Je ne sais pas vraiment quoi te dire sur le fond, je ne pensais pas tellement venir commenter et interférer sur les sentiments de ta narratrice, tellement personnels. Mais au final... c'est aussi une façon de mettre des mots sur un enchevêtrement de ressentis, faits et sensations. Pour continuer à l'ouvrir en deux, cette douleur là.
Oui. Et puis j'ai l'impression que si l'on n'essaie pas d'extraire la vérité de ces moments alors qu'on est en plein dedans, on n'y parviendra plus par la suite, on maquillera, on mentira.

Citer
Merci pour ton texte.
Merci à toi.

@Safrande

Citer
Coucou, curieux de voir ce que tu écrivais, je viens !
Oh, cool :)

Citer
Peut-être un adjectif ou un nom pour nous donner encore plus l'impression d'y être, ou donner de la texture au personnage à travers sa vision des choses ?
J'ai hésité, pour les deux : "Ça sent bon/Ça sent si bon". Je vais y réfléchir, mais pour moi, l'idée était surtout de dire que ça sentait pas, pas forcément de décrire pourquoi ni comment. Je voulais renforcer cette impression que les odeurs souvenirs sentent simplement si bon.

Citer
Je trouve que cette expression diffère un peu trop du registre plus littéraire du reste du texte.
arf, là aussi je sais pas encore. J'aime bien que ça casse justement la succession de geste de la maman, des gestes que l'on connait tous, que l'on associe probablement tous bien avec une maman, et je voulais casser ça avec de la musique super forte, et donc, avec un phrase un peu différente. Mais à voir.

Citer
Petite répétition du coup.
oui, du coup c'était fait exprès, pour grossir l'idée de ces bonnes odeurs-souvenirs

Citer
J'aime beaucoup ces deux descriptions comme mises en parallèle. Elles ont une très belle sonorité (un peu saillante pour le père, et moelleuse pour la mère : "C’est son royaume, elle mout et pétrit, elle transvase et remplit, elle enfourne et démoule.", je trouve que ça sonne si bien, je pourrais me le répéter en boucle et à voix haute) et une efficacité qui me rappelle notre ami Flaubert.
oh merci :)

Citer
J'aime bien ce principe, comme si avant elle s'était un peu égarée dans quelque joli rêve, et avait perdu de vue son objectif premier.
:) oui c'est exactement ça

Citer
Cette description donne à ses parents un caractère assez grandiose ; je ne sais pas pourquoi mais l'adjectif mythologique me vient. J'y trouve une certaine pompe juste à la limite, mais ça marche bien pour faire passer le caractère important de la situation, et l'espèce de crépuscule.
:D j'y avais pas pensé mais c'est vrai.

Citer
C'est vrai que le changement de taille de police n'a pas trop marché pour moi. Comme s'il était prononcé de façon incertaine, quand j'aurais voulu le voir neutre. Oh c'est très personnel !
C'est vrai que neutre, ça pourrait aussi donner une claque. Mais la narratric n'arrive pas encore à le prononcer d'un ton neutre.

Citer
Conclusion de l'échec, ou plutôt de l'incapacité à ouvrir totalement cette douleur.

oui :)

Citer
J'ai l'impression qu'on cherche à faire beau, mais qu'on trouve souvent.
J'ai pas compris ce que tu entendais ici  ><.

Citer
Texte empreint d'une bonne sensibilité, ça m'a plu. Pudique, ça m'a plu. J'aime bien le fait que ça n'aboutisse à rien sur la fin, la question reste en suspend.
:)

Citer
Ah oui aussi je trouve que "smiley" sort un peu du registre poétique. J'aurais bien vu d'autres façons de qualifier la manière dont il s'exprime dans ses "messages hebdomadaires" avec des choses tout aussi évocatrices et peut-être plus jolis ; y'a de quoi s'amuser en plus.
je vais y réfléchir :)

Citer
En tout cas j'ai beaucoup aimé, c'est très soigné, et on sent une bonne maitrise, une pointe d'émotion pour moi.

Au plaisir !
Merci Safrande, et merci pour ton passage !

@Feather

Citer
Texte très intimiste, la fluidité de l'écriture donne de la profondeur aux descriptions.
Merci, très émouvant.
Merci à toi :)

"[...] alors le seul fait d'être au monde
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  Nicolas Bouvier

 


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