Bonsoir,
Je débute tout juste dans le monde de l'écriture et c'est le premier texte que je partage sur le site. Il s'agit d'une ancienne nouvelle (ma deuxième nouvelle) que j'ai retravaillé pour la rendre plus présentable, ce n'est pas un très bon texte mais lire vos retours me permettra de progresser

. Honnêtement, je ne sais pas trop ce que je comptais faire avec cette histoire, juste écrire sans doute. Les principales questions qui me viennent en tête sont : Une émotion est-elle transmise ou non ? Que pourrait-on ajouter pour que l'histoire soit plus vivante ? Y a-t-il des incohérences ou des manques flagrants qui empêchent d'apprécier la lecture ? Des points forts, des points faibles ?
Une dernière question, je souhaite publier un ou deux textes courts par semaine pour m'entrainer. Selon vous, combien de textes devrais-je lire et/ou commenter pour contribuer au moins autant à la vie du forum ?
Voilà, beaucoup de questions, merci d'avance aux courageux qui me liront et pour vos réponses:)
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Mr. Brown
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Lilou. 20 ans après.
Lilou. 20 après. Une voiture décapotable fonce à toute allure sur la route déserte, sa conductrice mordille du bout des lèvres une cigarette fraichement tirée. Ses cheveux fins en débâcle s’envolent, s’enroulent en nœuds, se croisent en de larges spirales ébouriffées par la vitesse. D’imposantes lunettes de soleil aux larges verres teintés dissimulent ses traits, ses pommettes douces que complètent des yeux clairs comme le jade. L’extrémité de son mégot est tâchée de marques couleur de sang. Elle s’en rend compte, peste un coup et crache le mégot par-dessus bord. Lilou lâche le volant, attrape son miroir portatif d’une main, soulève le capuchon d’un rouge à lèvre dans l’autre puis repourpre généreusement ses lèvres : deux étincelles de l’éclat d’un papillon au crépuscule. Au fin fond du chemin, droit devant la route bitumée que cette seule voiture traverse, quelques cascades de brume s’élèvent et camouflent l’horizon, elles rappellent certains feux de forêts du mois d’hiver que l’humidité éteint.
Le coup de fil était clair, un drame se tramait. Elle repense sans cesse à la voix effrayée du jeune garçon : "Lilou, viens ! Je t'en supplie…". Les mots résonnent, claquent, fusent dans son crâne comme des coups de tambours. C'est sa faute, elle le devine. Nerveusement, elle recoiffe de ses doigts ses longs cheveux sauvages, enrobés dans les plis du vent frais. Le correspondant à Kipik ne lui donne plus aucune nouvelle depuis cet appel glaçant. La boule à l'intérieur du ventre lui tord les tripes : ça ne sent pas bon. Son instinct, il ne se trompe pas, pas cette fois. Au fond, elle connait déjà la cause du silence radio de son partenaire. Elle ne peut pas se l'avouer, il faudra qu’elle aille vérifier par elle-même. Trois semaines de service seulement… La catastrophe doit être évitée à tout prix -à moins qu’il ne soit déjà trop tard. Son pied accentue la pression sur l'accélérateur. Le soleil poursuit sa course folle prêt à plonger sous la ligne d’horizon, la nuit tombe, le temps presse. D’ici une heure, deux tout au plus, le jour disparaitra et cédera sa place à une nuit sans lune qui recouvrira l’espace, la terre et la mer du voile de son obscurité. Au fond du plan, au-dessus de l'océan, les nuages noirs se massent en un gigantesque orage. Une tempête se prépare.
Lilou vient d’arriver à Carn, la petite ville côtière du Nord, premier avant-poste de la chaîne de trois bourgades de pêche traditionnelle. La voiture est arrêtée sur le pic de Plaisance, au bord du flanc de la colline, l’endroit qui lui offrait la vue imprenable de son enfance : un panorama dégagé sur le bassin et ses environs. Lilou est debout à observer la ville et le port depuis cette hauteur. Ses lunettes de soleil pendouillent, accrochées en équilibre au col de son chemisier blanc. Le vent balaie violemment sa peau, ses vêtements tandis qu’elle fixe, immobile, ce qu’elle voit en contrebas. Ce qu’elle voit sous ses yeux la choque, la terrifie. Brusquement, une bourrasque emporte les lunettes, celles-ci glissent, virevoltent et tombent, ricochent de rochers en rochers sur une centaine de mètres pour finir leur course et s'écraser au sol en un craquement sec.
On voit Carn, la ville en son entier. Carn est un champ de ruines. Les morceaux de bois jonchent partout le sol, les débris de murs, de bitume, de vitres recouvrent la gigantesque plate-forme. On ne distingue plus les habitations du reste des bâtiments, car le port n’est plus qu’un vaste bac de gravier et d’écume. Des mannequins à l'apparence humaine, immobiles, se terrent sous les décombres : la ville a été balayée par une force surhumaine. Derrière, la mer écrase ses vagues avec fureur sur ce qu’il reste de la charpente brisée de la jetée.
Elle connait bien les habitants de cette ville. Son grand-père, aujourd'hui décédé, l'emmenait quelquefois l’été à la fête foraine du coin quand elle était gamine. Il y avait son ami, Xavier, qui tenait l'épicerie et le plus grand manège des alentours. Sa femme Martha, au sourire d'ange, resplendissait de bonté. L'image de Martha lui donne un haut-le-cœur. Elle a envie de vomir, elle connaissait ces gens. Elle pensa : ils doivent être en vie, ils ont pu fuir ; son cœur lui dit : ils n'existent plus. Les souvenirs ressurgissent. Ses mains tremblent. De peur peut-être, ou d'une panique plus profonde encore.
Un silence glaçant enveloppe la vallée : c'est le silence de la mort. Elle se rassied dans le fauteuil de cuir, tourne d'un coup les clés du contact. Le rugissement du moteur déchire l'atmosphère. Elle ne doit pas avoir peur, elle seule peut encore secourir les autres. Un soupçon d’hésitation parcourt son visage. Puis elle enfonce la pédale. Et la décapotable poursuit le tracé des nuages, s'enfonçant toujours un peu plus dans l'obscurité du ciel.
Lilou roule depuis plusieurs minutes. Autour d'elle, des bourrasques titanesques font tanguer le véhicule, manquent de le retourner. La pluie a redoublé d’efforts, la terre tremble sous le métal du bolide à chaque coup de tonnerre. Des trombes d'eau s'abattent sans fin sur son visage, ses cheveux, lui trempent la peau jusqu’à la moelle. Elle doit tenir son bras pour protéger ses yeux au risque de déraper. Le trajet est inconscient : son choix est de longer la côte là ou la pluie s'intensifie, de garder un œil sur l’océan rugissant. Son instinct la guide vers l'origine du mal : il lui faut se rendre au cœur de la tempête.
BADAAM. La décapotable dérape et tournoie sur elle-même. Lilou lutte pour reprendre le contrôle du véhicule. Celui-ci s'engage vers le bord de la route, le bord de la falaise. Lilou voit la barrière de barbelés quelques mètres devant, puis le vide interminable, insondable, deux pas derrière. La panique s'empare de son corps. Elle martèle de son pied la pédale de frein. Merde! Merde! Merde!! Les pneus crissent, s'effritent, glissent sans parvenir à s’accrocher au bitume inondé. Freine, putain de voiture!! Elle appuie de toutes ses forces sur la pédale. Longtemps. Un crissement perçant se fait entendre. La voiture s'arrête in extremis, à un mètre du gouffre. Silence. Silence. On entend seulement le clapotis régulier de la pluie. Silence. Coup de tonnerre au loin.
Lilou est immobile, la tête penchée vers le sol, encore en proie au choc qu’elle vient de traverser. Les gouttes de pluie froides dégoulinent le long de ses cheveux, glissent sur la peau de son cou, descendent jusque dans l'intérieur de son chemisier. Elle tient son visage dans ses paumes ; la secousse l'a bien sonnée, un bruit strident siffle dans ses tympans, remonte le long de son oreille. Elle tient toujours son visage dans ses paumes, le bruit s'assourdit petit à petit. Elle se met à sangloter, les larmes lui montent aux yeux. Elle pleure. Elle crie seule au milieu de la nuit de jour, personne pour l’écouter, elle, une jeune fille perdue dans la tempête d’une vie. Le coup de tonnerre près de la voiture a bien failli la tuer.
Lilou se calme. L'odeur carbonisée de la pluie lui picote les narines, elle essuie ses larmes promptement d’un revers de manche. Le maquillage a laissé deux grands traits sombres sur ses joues ; ses lèvres sont toujours rouges de sang, unique tâche de couleur d’un monde obscur et froid. Lilou rabat doucement le levier de vitesse. La voiture fait demi-tour et reprend silencieusement le chemin de bitume.
L'orage bat son plein. La pluie diluvienne ruisselle, s'amoncelle en des torrents de boue et de feuilles séchées. Les ruisseaux se rejoignent plus bas, vers le port, au niveau du passage de la terre à la mer. Les vents du Nord tournent en spirale, les vêtements de Lilou cinglent sa peau de coups de tissus gorgés de la même eau glacée qui imprègne son corps. Lilou est arrivée à Sylle, la seconde bourgade, la ville où son correspondant Tim devait se rendre avant qu'il ne passe son dernier coup de fil. Pour l’heure, la ville tient debout. Dans le loin, sur l'eau, une gigantesque tornade, un immense tourbillon sorti des cieux. Lilou est comme happée par ce spectacle inhumain, le déferlement de la colère, de la haine de toute une nature qui les a vu grandir. Elle lutte avec tout le poids de son corps pour se maintenir debout. Les vents, les arbres, les panneaux de métal, tout est arraché, aspiré par cette puissance destructrice. VLAM. Un morceau de métal propulsé près de sa tête la rate de peu, se cogne violemment contre un arbre, s'élance de nouveau vers la tornade. Elle suit des yeux, le regard vidé, le métal disparaître dans un fossé en contrebas.
À cet instant, nulle pensée ne l’habite. Lilou est à une centaine de mètres du port, une distance quasi-impossible à parcourir sous ces vents déchaînés. Elle doit avancer. Elle doit atteindre le port. Ses tripes parlent, savent mieux qu’elle, c'est tout ce qui compte et qui comptera. Un pas en avant. Puis un autre. Encore un. Elle trébuche. Une roche cisaille son mollet droit, le liquide chaud se répand par à-coups sur la terre boueuse. L'air veut emporter son corps, la piéger entière dans sa danse infernale. Elle se sent glisser lentement vers les profondeurs, les abysses sans retour des fonds marins. Non!! Lilou jette sa main sur le rocher à sa droite. Elle parvient à se hisser à moitié accroupie, tannée par la violence destructrice de la tempête qui fait rage autour d'elle.
C'est alors qu'il arriva. Le destructeur des mondes, la créature qui venait défier les dieux. Au début, on distingua le sommet. Un sommet pointu, lisse, petit, émergeant de l'eau profonde. Puis la pointe grandit. Grandit, grandit et grandit encore. La pointe devenait un cône énorme. L'eau salée fuyait par trombes sur la peau à mesure que le cône s'étendait encore et encore. Le monticule de chair se mua en un bulbe diaphane, parsemé de gigantesques tâches rougeâtres. Le bout de chair continuait à s'étirer sans fin hors de l'eau, hors des profondeurs infinies. Soudainement, un tronc plus fin, plus rigide fit surface sous le bulbe titanesque. Il s'agissait d'une extrémité : la tête monstrueuse de la créature. En bas, deux ovales brillants d'une noirceur sans fond, exorbités, incommensurables. Les mugissements du tonnerre se turent devant l'immensité surnaturelle. Elle demeura là, immobile, un temps qui parut durer une éternité. Les tentacules jaillirent hors de la mer, éclaboussant les côtes de toute l'écume blanchâtre. Chaque ventouse mesurait la taille d'un ou deux hommes par son diamètre. Les bras s'allongeaient sans fin, s'élevaient sans effort à la hauteur des nuages. C'était un calamar à l'ampleur fantastique. La créature, cette monstruosité sans taille, elle venait pour éradiquer les foules.
Lilou est accrochée à son rocher. Elle pleure toutes les larmes de son corps, mais ses cris se perdent dans l'immensité de l'orage. Une femme jeune et son enfant, incapables de bouger de stupeur, contemplent le monstre avec terreur depuis le flanc de la maison près du port. Les gros yeux de jais se posent sur les deux mortelles. La mère tient sa fille de toute la force dans ses bras, un ultime sanglot les unissant l’une à l’autre, deux minuscules dos glués contre un mur de craie. Un tentacule s’active, tournoie, balaie les airs. Dans un sursaut, les pupilles s'écarquillent -trop tard-, l'énorme bras s'abat sur elles. Aucun cri. BAM. Bruit sec de la collision avec le bitume, un trait de destruction est tracé sur la ville. Silence. Le tentacule se replie aval, laissant apparaître deux grandes flaques pourpres sur le sol. Lilou est pétrifiée, une telle horreur, la tempête interminable et ces morts, gratuits ces morts, dieu, inconcevable, mais jamais, jamais cela ne pouvait être, se dit-elle, d’une quelconque façon et dans ce monde-ci ou l’autre, le fruit de son tout petit, son minuscule, cet être ridicule qu’elle eut adopté enfant entre ses deux paumes ce soir-là, l’adorable bébé-mignon calamar qu’elle jura de faire sienne jusqu’à son dernier souffle et qui deviendrait grand, oui, grand, elle le savait, plus grand par sa taille et son ambition que toutes les grandes choses en ce monde auxquelles elle ne pourrait jamais songer. Il se tient droit aujourd’hui, colossal, immense face à elle tel un dieu parmi les dieux, appelant du plus simple de ses gestes la mort de tout ce qu’elle eut un jour chéri.