« Dors, dors, me disait ma grand-mère, si tu fais une bonne sieste nous irons voir la baleine. » Aller voir une baleine, pensez donc quand on a cinq ans ! Je ne dormais pas, je faisais semblant, peut-on dormir quand on vous promet une baleine ?
Il n’en restait que le squelette de cette pauvre bête, exposé dans le parc de la station zoologique. Sa tête qui ressemblait à un vieux cockpit d’avion se terminait par deux os, recourbés comme des pinces monstrueuses, tandis qu’à l’autre bout, ses vertèbres ressemblaient aux tronçons découpés d’un vieil arbre, les plus grosses de la taille d’une roue de camion, les plus petites d’un siège de bébé, et je cherchais vainement dans l’herbe s’il ne s’en cachait pas de plus petites encore.
Ensuite venait la visite du musée vieille bâtisse austère, imposante, silencieuse. Des alignements de vitrines offraient dans des boîtes jaunies une variété de coquillages à donner le vertige, leur exubérance de formes et de couleurs n'avait rien à voir avec les modestes "turlututus" que je trouvais sur la plage, mais cependant, c'étaient les moules qui retenaient le plus mon attention sans doute à cause de leur familiarité avec celles qu’on vendait au marché, mais comme elles étaient énormes celles-là, comme elles offraient de chatoyantes nuances de vert, on aurait dit des coffrets à bijoux. Sur les côtés, étaient alignés des cylindres en verre emplis d’un liquide jaunâtre où marinaient des êtres étranges, fantomatiques, gélatineux, tentaculaires, je sentais qu’il n’était pas bon de s’attarder auprès d’eux.
Au sous-sol une salle plus petite contrastait par son dépouillement, son centre était occupé par un bassin gazouillant où languissaient des tortues, vieillardes à l’œil atone, aux gestes fatigués qui donnaient envie de s’endormir, dangereusement peut-être. Les parois étaient occupées par de petits aquariums où se pourchassaient des poissons querelleurs tout en nageoires et en froufrous.
Mais ma grand-mère me tirait par la main, il y avait le car de cinq heures qu’il ne fallait pas manquer. En partant, j’adressais un petit geste à la baleine, un petit au revoir d’enfant.