Célestine comme tant d'adolescentes, portait son innocence en bandoulière, tandis que ses seins gonflaient, ses fesses s'arrondissaient, prenant le galbe idéal des paumes de mains masculines.
Rien ne la distinguait encore de ces milliers de lycéennes. Elle avait cette même attitude effrontée avec ce rictus cynique à la commissure des lèvres pour montrer qu'elle avait tout compris. Légère comme un papillon, fraîche comme un bourgeon de printemps, il lui restait la vie entière, pour s'apercevoir qu'elle avait tout à apprendre.
Dans la gent féminine, les adolescentes sont de loin celles qui offrent le plus de ridicule. Les jeunes filles sont très précoces dans leurs recherches de la séduction, et tout cela parce qu'elles écrivent "Amour" avec une majuscule, elles en perdent une partie de leur cerveau.
Célestine par son intelligence aurait pu se comporter différemment , si ce sentiment avait eu quelconque lien avec l'intellect, mais comment échapper à une spécificité de fabrication physiologique, quasiment hormonale : La sentimentalité...
Il lui eut fallu naître sans cœur, mais cela demeure encore assez rare de nos jours, et de surcroît, le sien ne demandait qu'à fonctionner, et non seulement pour assurer les fonctions vitales de son être, mais aussi pour aimer.
« Aimer, Aimer » Quel noble dessin, murmurait le saint père. « En temps voulu » suggérait sa mère. « Sur le champ et sans culotte », rétorquait promptement un jeune lycéen encore mal dégrossi, quelques minutes avant une éjaculation précoce.
Mais quelles que soient les réserves émises par tous, des mises en garde maternelles, aux commandements religieux, il n'y avait qu'une chose qui importait à cette âme puérile : Aimer avec un grand A.
Vivant à cet âge tendre dans des sphères encore pures et parfaites, elle refusait d'entendre la voix de sa mère lui murmurant avec précaution la loi de Schnitzler, cette fameuse loi imparable. Elle partait alors en courant, se bouchant fermement les oreilles en criant « je ne t’entends pas ! Je ne t’entends pas ! » et elle disparaissait fuyant sa mère comme elle aurait fui un oiseau de mauvais augure. Mais elle y viendrait-elle aussi à Schnitzler, même à ses dépens, comme frappée par une fatalité existentielle
A force de parler d'amour avec toute la ribambelle d'amis qui coloraient l'existence de ses années lycée, la chose finit enfin par arriver.
Célestine venait de subir un choc sans précédent. Assise à une table de café en compagnie d'une amie, elle se dispersait en bavardages inutiles quand peu à peu son attention fut attirée par un aimable visage. Ses yeux papillonnaient sans cesse vers lui, irrésistiblement attirés. Et là, à cet instant crucial de son existence, intercalé dans sa routine quotidienne de lycéenne, elle reçut la grâce de plein fouet, et par un enchantement livresque tomba amoureuse !
Voilà, tout avait été finalement très rapide, un après-midi du mois de Juin entre treize et quatorze heures, un jour de ses quinze ans. Si vite arrivé, si vite reconnu, glissé dans l'emploi du temps comme une récompense à une très longue attente. C'était donc ça l’amour ? Cette chaleur diffuse dans tout le corps avec dans le ventre ce nœud qui ne cessait de se faire et se défaire ? Cette langueur de l'esprit, ce corps momifié dans cet instant impérissable ?
C'était donc ça le coup de foudre, le souffle de vie bouleversant, cette claque magistrale en pleine figure, cette voix qui vous susurre « C’est ton tour maintenant entre dans ton rêve, dans ton vrai rôle, maintenant tu vas commencer à vivre ! ».
Au charme de l'histoire elle ouvrit donc une parenthèse, lui accordait un répit, le temps de rebondir, de changer de cap, de la rejoindre, de l'inclure d'un seul mot, plus grand que les autres, d'un simple mot d'amour, et patiemment elle se mit à attendre son heure.
Puis l'heure vint !
Son premier réflexe fut de pérorer son bonheur sur tous les toits, de tisser des rêves « d’Amour toujours ! », en se blottissant dans les bras forts de ce jeune garçon bien membré, digne des beaux athlètes de la mythologie Grecque. Il ne s'appelait pas Apollon mais plus bizarrement Anastase et elle s'en accommodait fort bien.
Les heures glissaient les unes dans les autres, sans aspérités, dans une communion parfaite qui semblait transcender l'univers. Célestine pensait que le soleil ne brillait que pour eux, que les fleurs avaient été créés pour le seul plaisir de leurs yeux et que la vie ne cesserait jamais de l'aimer comme elle même l'aimait. Que la jeunesse est touchante dans ses rêves d'absolu... Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, de quoi faire pâlir toutes les fées de tous les contes. Subrepticement cette passion intense inscrite dans ses veines la projetait dans le monde de l’infini : Aujourd'hui, Demain, Toujours, Amour...
Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi, jusqu'à ce que l'hiver les surprennent et les enveloppe dans son manteau neigeux, et puis la réalité ne tarda pas à montrer son vrai visage, dur et cinglant...
Anastase fut appelé dans le contingent de l'armée de terre, fit sa valise dans les larmes de sa douce et tendre, et prit le train du soir pour les Alpes. Célestine n'était déjà plus cette adolescente insouciante, mais un petit bout de femme mal préparée aux désillusions. Elle découvrait, outre le fait que l'amour rendait idiot, que de surcroît il faisait souffrir, mais elle se sentait prête à tout pour Anastase et elle se mit à attendre son retour... Elle regardait tomber la neige derrière ses carreaux et les jours se lever et se coucher inexorablement dans la même indifférence. Le seul être auquel elle attachait de l'importance était un homme coiffé d'un képi et engoncé d'un uniforme bleu et qui prenait toute sa valeur par son statut de postier. A sa simple vue elle reprenait des couleurs et lui seul parvenait à rompre la monotonie de son existence.
Les premiers temps Anastase l'inondait de lettres enflammées tracées dans de belles lettres gothiques. Les relectures de ces longs paragraphes pleins d'emphases lui procuraient le plus grand bonheur et la soulageait si bien que l'horizon semblait s'éclaircir lui donnant force et patience jusqu'aux prochaines nouvelles. Et puis les lettres s'espacèrent, et les permissions devinrent moins fréquentes...
Tandis que Célestine se barricadait, refusait les amies et les sorties, que ses bulletins scolaires régressaient à vitesse vertigineuse, sa mère inquiète tambourinait à la porte de sa chambre avec inquiétude et violence.
- Laisse-moi entrer s'il te plaît, il faut qu'on parle !
- Fous moi la paix, vociférait-elle avec hargne, je n'ai pas besoin de ta morale, tu vas encore essayer de me parler de ton maudit Schnitzler !
- La sagesse est dans les livres ma chérie, il faut que tu sortes de ton rêve, la vie n'est pas comme tu la crois !
D'un seul coup, le silence s'abattait. Célestine sanglotait d'un côté de la cloison et de l'autre sa mère s'affaissait de tout son long anéanti par son impuissance.
Un jour fatalement arriva l'impensable, où plutôt ce que seul son aveuglement pouvait lui cacher. En lisant la lettre qui s'annonçait comme la dernière, Célestine fut saisie d'une panique terrible comme si son être se divisait et qu'elle ne devenait plus que la moitié d'elle-même, puis s'en suivirent des nausées terribles qui la conduisirent illico presto régurgiter sa souffrance aux toilettes. Si elle avait pu tout vomir, s'eut été un jeu d'enfant trop simple et demain, elle eût pu faire rimer Amour avec toujours à nouveau. Mais heureusement elle avait encore pour quelque temps cette douleur collée au cœur, qui l'amènerait à repenser ses rêves d'absolu.
Anastase s'était exprimé sans détour. Il s'étonnait de ce sentiment d'amour qui était sorti de lui, sans même pouvoir se l’expliquer ! Il se présentait même comme la victime de cet état passionnel qu'il avait subi avec violence et qui en quelques semaines s'était éteint tel un feu battu par la pluie. Il ne restait pour Célestine qu'à mordre très fort ses coussins pour étouffer le son animal de ses cris de désespoir. A cet instant, je crois bien qu'elle s'était promis de ne plus aimer personne, de renoncer à la vie, elle s'était même réfugiée dans la prière et ne trouvant aucun réconfort au silence de notre tout puissant, s'en était remise à l'énergie du désespoir, et elle passa la nuit complète à copier des pages entières de son écriture rageuse, pour être enfin emportée par le sommeil.
Le lendemain matin, sa mère la trouva endormie parmi un flot de feuilles volantes froissées et disséminées aux quatre coins de la chambre. Elle en ramassa une au hasard, la lut, puis une autre, puis encore une autre, puis devina ce qu'il y avait d'inscrit sur les autres et laissa échapper un soupir de soulagement. Elle s'approcha de ce jeune corps endormi qui en dépit d'une position fœtale, n'était déjà plus celui d'une enfant et l'effleura d'une caresse. Elle éprouva une peine immense de mère démunie et sortit de la chambre sans faire de bruit.
Célestine avait passé la nuit complète à recopier la loi de Schnitzler "celle qui veut qu'en amour à chacun de nos états d'âme ne soit accordé qu'un temps limité dont la durée ne dépend pas de notre volonté".
Elle se réveilla le cœur commotionné, avec l'idée, comme tant d'autres avant elle, qu'elle n'aimerait jamais plus comme cela, puis elle se promit de ne plus rien penser "pour toujours" et en renonçant à l’absolu, l’amour y perdit sa majuscule...