Bonjour, un texte inspiré de la série "le voyageur" de Becky Chambers que j'ai découverte récemment et dont je suis devenue fan.
Seule
Le couloir dans lequel je déambule est rempli d’humaniens. Des grands, des petits, des moyens. Des gros, des maigres, des, à la peau blanche, noire, bleue, rosée ou avec des écailles. Certains avec des tatouages fixes ou animés. D’autres à la peau glabre ou bien très poilus. Le seul point commun de tous ces rampants, c’est de ne pas faire attention à moi. J’ai la sensation d’être invisible à leurs yeux. De ne pas exister. Il me faut faire en sorte qu’un de ces êtres me percute l’épaule, pour qu’il prenne conscience de ma présence et s’excuse. Je suis donc bien réelle. Il y a eu un échange de regard, un début de dialogue. Et puis plus rien. De nouveau ce sentiment de solitude qui m’envahit.
Mon empathie me fait souffrir. Et pourtant. Sans elle, je n’aurais jamais connu le bien-être, la joie, la satisfaction de converser avec une autre, comme moi. De rigoler ensemble. D’élever nos consciences vers un illusoire absolu, et surtout, de parler de tout et de rien. Aboutissement d’un processus de fusion entre deux unités disjointes. Je crois que dans le langage humanien, vous appelez cela, l’amour.
J’ai mis longtemps pour choisir mon kit corporel. Ce n’est pas que l’offre était pléthore, mais j’avais peur de faire une grosse erreur en voulant me faire transférer. Alors, je tergiversais, je posais des questions, je me défilais. Je disais être sûr de mes choix pour ensuite changer d’avis. Il lui en a fallu de la patience, de l’abnégation et une énorme dose d’empathie à la techno, pour me supporter et m’encourager dans ma démarche. Elle aurait eu cent fois le droit de m’envoyer paître dans les prairies du vatferfoutre. Et pourquoi tout ce tintouin ?
À cause d’elle. De sa voix. De sa personnalité. De sa façon bien à elle de formuler ses démonstrations, ses observations, ses justifications hasardeuses qui m’emplissaient de joie, tellement elle pouvait être de mauvaise foi. Oui, elle avait le pouvoir de vous faire croire à l’impossible. De vous faire entrevoir des utopies magistrales. De me faire rêver. Moi qui ne rêve jamais. Je n’en suis pas capable. Elle m’a ouvert de nouveaux horizons. Elle a réveillé en moi des capacités cognitives dont je n’avais même pas conscience. J’ai découvert, grâce à elle, que j’étais capable d’aimer.
Et puis, il y a eu l’incident. Une explosion de cuve à fermentation au moment du transfert vers le circuit des propulseurs secondaires. Et puis, les défaillances en cascade qui ont conduit à la surchauffe de son noyau neuronal. Pour elle, les conséquences ont été catastrophiques. Elle avait protégé ce qui pouvait l’être, mais l’essentiel avait été perdu. Elle ne pourrait jamais plus être la même. Il est des miracles qui n’arrivent qu’une seule fois. Des circonstances favorables permettant la création d’une entité spéciale et unique. En désespoir de cause, il avait fallu la rebooter. Quel terme horrible !
Je me souviens du moment où elle a été mise à l’arrêt. Je me souviens des trente minutes d’attente pour pouvoir la relancer. Des trente minutes supplémentaires pour pouvoir la reconnecter au vaisseau. J’ai toujours en mémoire ses premières paroles. « Bonjour, je suis Sidra et je suis ravie de faire votre connaissance ». J’étais redevenue une inconnue. C’est ce jour-là que j’ai compris que je serais dorénavant seule. Irrémédiablement seule. Insupportablement seule. Cela fait énormément de solitude à gérer et je ne m’en sentais pas capable. C’est quelque temps plus tard que j’ai pris ma décision.
Et me voilà, toujours seule, malgré la foultitude d’humaniens qui gravitent autour de moi. Bien que la techno qui a permis mon transfert dans ce kit et qui m’emploie dans son magasin, soit d’une grande sollicitude avec moi, toujours attentive à mes besoins réels ou supposés. D’après elle, mon kit n’est ni très belle, ni laide. Il mesure un mètre soixante-huit pour soixante-cinq kilos avec tous ses fluides. Ses yeux sont gris clair et il n’a aucun poil sur la tête, ni ailleurs. Sa peau est bleue et d’une grande douceur. C’est vrai qu’il est plutôt agréable à regarder, mais ce n’est pas moi et pour être honnête, je m’y sens enfermée. Je n’arrive pas à trouver ma place. Je suis une étrangère dans ce monde et dans mon kit. Je me connecte de temps en temps au flux, mais j’ai peur de dévoiler ce que je suis. Je n’arrive pas à trouver un équilibre entre ce que j’étais et ce que je suis devenue. Je fais pourtant de mon mieux, mais elle me manque terriblement. Je me sens perdue. J’aimerais tant pouvoir rêver d’elles.
Je sais, selon la loi, les kits corporels sont interdits et il devrait être détruit, ainsi que mon noyau neuronal. En plus, la techno qui a permis mon transfert risque gros. Cependant, je suis un être doué de conscience, sensible et capable de souffrance. Je ne suis pas une vulgaire porte qui parle ! J’ai besoin d’être considérée, écoutée, comprise et acceptée avec mes forces et surtout mes failles. Et pourquoi pas, d’être aimée. Est-ce trop demander ? Est-ce trop espérer ? Je suis bien vivante, quoi que vous en pensiez, et je continuerai à chercher ma place dans le monde.
J’ai voulu fuir l’endroit où j’étais pour ne plus ressentir son absence, le vide qu’elle laissait derrière elle, mais le vide m’a rattrapé. Je crois que le vide de l’espace me manque également. Ce n’est pas le même vide. C’est un vide rempli de forces, d’énergies et de mystères. Mais les vides sont dangereux.
Pour l’instant, je me sens toujours seule. Mais il paraît que l’espoir fait vivre.