Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 Mai 2026 à 17:58:48
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Scipion au paradis

Auteur Sujet: Scipion au paradis  (Lu 953 fois)

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 920
Scipion au paradis
« le: 04 Septembre 2020 à 10:27:58 »

     Scipion ayant été un marin exemplaire, il était normal qu’à sa mort il se retrouvât au paradis.
     Exemplaire, le terme n’est peut-être pas tout à fait exact, car il ne manqua pas pour arrondir sa solde de se livrer à l’occasion à de menus forfaits relevant de la piraterie, rien de grave, c’était l’époque héroïque de la marine à voile, des glorieux conquistadores, et ma fois, un bon gros galion bien dodu qui piquait du nez dans les vagues sous le poids de ses pièces d’or, plus qu’une aubaine, c’était presque une bonne action que de le soulager quelque peu de sa charge. Dieu en avait sans doute jugé ainsi…
     Bref, Scipion suite à une joyeuse bordée un peu trop arrosée, se retrouva tout là-haut, à quatre pattes dans un champs de pâquerettes ; il y en avait jusqu’à l’horizon des pâquerettes et d’autres fleurs dont il ignorait le nom. Ça sentait bon certes, mais aux jolies fleurs des champs, il avait toujours préféré l’atmosphère enfumée des tavernes où se mêlaient des relents de sueur et de rhum… Bref, les pâquerettes ce n’était pas son truc.
     Puis le décor changea, il se retrouva entouré d’une bande de joyeux drilles, ( tous vêtus d’une tunique à la blancheur irréprochable ) qui tout en se tenant la main dansaient au son d’une musique aigrelette, un rien nasillarde sans rapport aucun avec les soupirs puissants et mélancoliques des accordéons. En fait de joyeux drilles, à mieux y regarder, tout ce monde avait plutôt l’air de s’ennuyer, leur joie sonnait aussi fausse que leur musique, ce fut du moins ainsi que Scipion percevait les choses, le manque d’habitude sans doute…
     — Excusez-moi, demanda-t-il très poliment à un petit groupe qui se tenait à l’écart, quelle est la direction du port ? J’aimerais réintégrer mon navire, mes camarades m’attendent.
     — Mais nous sommes tous tes camarades ici, répondit avec un large sourire un beau jeune homme un peu guindé, bon chic bon genre, tout à fait la sorte d’individu qu’il détestait.
     — Le port, vous comprenez ! reprit-il subitement en colère : les tavernes, les bordels, les odeurs de poissons pourris, les bittes d’amarrage, les cordages, les guindeaux, les mâts de misaine, les focs, les trinquettes… le port quoi !
     L’autre reprit, sans se départir de son large sourire :
     — Ha ! je comprends, vous venez d’arriver, gardez votre calme, tout va s’arranger, vous voyez là-bas la silhouette toute blanche qui touche à peine le sol, c’est Marcel, l’ange Marcel qui s’occupe de notre secteur. Il va vous conseiller.
     Le personnage en question était en effet en train de voleter comme un gros papillon autour d’un massif de roses et d’immortelles. À la demande de Scipion il commença par se gratter les ailes en signe d’embarras, puis retira de celles-ci un plan du paradis.
     — La mer, la mer, bredouilla-t-il, voyons voir, voyons voir… Il chercha attentivement puis déclara péremptoire :
     — Pas de ça chez nous. Nous n’avons que quelques mares disséminées par-ci par-là avec de jolis nénuphars, de paisibles grenouilles, un peu plus au nord un ruisseau aux eaux cristallines qui serpentent et cascadent de rochers en rochers caressant au passage les frêles pousses de roseaux qui elles-mêmes…
     — Bon, bon l’interrompit brutalement Scipion que commençait à agacer cette digression pseudo-poétique. Je ne vais tout de même pas ad vitam æternam (bien que baroudeur des mers Scipion possédait néanmoins une certaine culture) passer mon temps à faire flotter sur vos foutues mares des morceaux de liège avec une branchette en guise de mât, moi marin aguerri, flibustier reconnu et vénéré de mon vivant.
     — Oui, oui, bien sûr consentit gêné l’ange Marcel, en se gratouillant à nouveau le plumage. Écoutez, je vais en toucher deux mots à mon archange.
     — Qu’est-ce encore que cet oiseau-là ! s’exclama Scipion.
     — Mon supérieur hiérarchique, le boss si vous voulez. Et sans attendre dans un grand bruissement d’ailes qui fit plier jusqu’au sol les fleurettes il disparut à l’horizon.
     Scipion attendit, une volée d’oiseaux pour le distraire tournoya au-dessus de sa tête mais leur pépiement joyeux ne fit que l’importuner et éveilla tristement en lui le souvenir de son perroquet qu’il avait laissé tout seulet dans un monde de misère, pauvre bête à laquelle, ceci dit en passant, il avait enseigné de grasses  bordées d’injures qu’il ne serait pas convenable ici de rapporter.
     Mais bientôt dans le lointain, un petit point lumineux se mit à grossir, se transforma en nuage d’où sortit un grand bonhomme au visage un peu austère, mais qu’égayaient heureusement deux petites soucoupes qui tournoyaient au-dessus de son crâne. Scipion, qui bien que flibustier, avait quelques notions de théologie comprit aussitôt qu’il s’agissait d’auréoles et comme il en possédait deux ce ne pouvait être que le grand chef annoncé.
     — Mon bon ami, commença-t-il sur un ton paternaliste qui aussitôt indisposa Scipion, je suis au regret de vous confirmer que nous n’avons plus de mer. Il est vrai que par le passé, Dieu dans sa grande miséricorde en avait créé une pour vous complaire, vous autres marins, mais plusieurs de nos bonnes âmes ayant failli s’y noyer notre maître à tous dans son infinie sagesse à préféré l’assécher. Qu’aurions-nous fait des noyés, je vous le demande ! Créer une annexe au paradis pour accueillir ces morts récidivistes ? Oh là là ! que de complications, rien que d’y songer j’en ai des frissons dans mon plumage… Puis tout comme Marcel l’avait fait, il farfouilla dans celui-ci et en retira un épais grimoire orné de riches dorures damasquinées, et se mit à le feuilleter.
     — Voyons voir… voyons voir… magouilleur, maquignon, maffieux repenti, malfrat… Ha ! nous y voilà… Marin : marin d’eau douce, ce n’est pas votre cas bien sûr… marin d’opérette… pas davantage, vieux loup de mer, voilà qui vous convient je pense. Scipion s’empressa fièrement d’approuver.
     — Ha ! Ha ! reprit-il satisfait, en ajustant sur son nez un vieux lorgnon (toujours sorti de ses plumes) afin de déchiffrer les petits caractères. Tout est prévu. Première étape : On vous octroie une période d’essai d’un mois pour tenter de vous accoutumer (Scipion fit alors une moue dubitative). Dans la négative vous filez droit en enfer ou bien on vous renvoie sur terre, enfin sur mer plus précisément à bord d’un bateau fantôme. Vous ne serez pas le premier, des camarades ayant fait ce choix se feront un plaisir de vous accueillir.
     Scipion abasourdi par ses nouvelles osa demander à l’archange afin de se remettre, si à tout hasard il n’y aurait pas caché sous ses plumes une petite bouteille de rhum. 
     — Non, non, répliqua vertement celui-ci outré par une telle demande, l’alcool est chez nous strictement interdit ; ici nous ne nous enivrons qu’avec les senteurs voluptueuses des petites fleurs des champs. Suivit une énumération interminable de celles-ci : Muguets, pois de senteur, violettes, roses, boutons d’or, pissenlits…Énumération qui ne parvint pas à convaincre véritablement notre marin.
     Scipion, comme on s’en doute un peu, ne fut pas long à prendre sa décision, dès l’aube il demanda sa mutation. Ce serait le bateau fantôme.


     N.B. : De source bien informée, j’ai appris récemment que le bon Dieu aurait fait de louables efforts pour satisfaire les pauvres âmes des marins en créant une petite mer si peu profonde en vérité qu’on y aurait de l’eau jusqu’à la taille, mais avec de petits ports très coquets, de charmantes maisons blanches au seuil desquelles de vieux pêcheurs burinés ravauderaient leurs filets tout en fumant la pipe, et qu’il y aurait même toléré, un peu à contre cœur il est vrai, la présence de quelques tavernes… 
     Ceci explique sans doute  que depuis ce petit ajout au paradis, il soit devenu si rare de nos jours de croiser des bateaux fantômes.

J.

  • Invité
Re : Scipion au paradis
« Réponse #1 le: 10 Septembre 2020 à 19:25:07 »
Bonjour. Excellent ! Je me suis bien amusé. Dommage : Scipion (l'Africain ?) Pour aller de pair avec Marcel tu aurais dû choisir un autre prénom... À+

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 024
Re : Scipion au paradis
« Réponse #2 le: 10 Septembre 2020 à 20:37:40 »
Merci pour le partage de ton texte bien sympathique
Il est moqueur et simple à lire. Tu nous offres aussi l'explication du "pourquoi" les bateaux fantômes ont disparu.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Claudius

  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 12 093
  • Miss green Mamie grenouille
Re : Scipion au paradis
« Réponse #3 le: 10 Septembre 2020 à 21:31:55 »
Bonsoir Murex.

Quelques pinaillages après première lecture.

Citer
     Exemplaire, le terme n’est peut-être pas tout à fait exact, car il ne manqua pas pour arrondir sa solde de se livrer à l’occasion à de menus forfaits relevant de la piraterie, rien de grave, c’était l’époque héroïque de la marine à voile, des glorieux conquistadores, et ma fois, un bon gros galion bien dodu qui piquait du nez dans les vagues sous le poids de ses pièces d’or, plus qu’une aubaine, c’était presque une bonne action que de le soulager quelque peu de sa charge.

Je ne sais pas, mais je trouve cette phrase un peu longue. Trop de virgules, ce serait bien de couper un peu.


A part ça, quelques espaces en trop devant et derrière les parenthèses, et en cours de texte. Je ne fais pas le détail.


Sinon, j'ai bien aimé ce texte tout simple, amusant par le thème et facile à lire. Mais (il y a toujours un mais !) peut-être pas assez vif, je ne sais trop il me manque quelque chose et je ne sais pas trop définir quoi.

La fin est mignonne, je saurai pourquoi maintenant je ne croise plus les bateaux fantômes de mes rêves d'enfant.

A une prochaine fois  ;) ;)



Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.014 secondes avec 17 requêtes.