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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)

Auteur Sujet: Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)  (Lu 1889 fois)

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)
« le: 12 Août 2020 à 16:27:53 »


Les ExtrÄvÄgÄnts



Chapitre 1



Le Lever







   - SerenissimÄ, voici l’heure venue !
   En cette aube de l’Än Ä Äeternam, c’est d’une voix emmitouflée d’égards que Gondärn le Délicät tenta de réveiller ÄvÄ SpielmÄcker, l’Illustre DivÄ de la planète Ä(Äväshän)Ä. Néanmoins, dans son vaste lit qui aurait pu accueillir pléthore de dormeurs, la déesse des sonorités cristallines ne remua pas l’ombre d’un cil.
   Quelle étrange étrangeté ! se dit le Premier Valet de Chambre du Cercle Intime. En cent trente huit ans de carrière de stimulus matinal, jamais sa maîtresse ne s’était dérobée au moindre de ses réveils. Peu rompu à ce genre d’aléa, cette incongruité fit naître aussitôt en lui un ébahissement suivi d'une espèce de ramollissement dans ses jambes. Les choses auraient pu en rester là, évitant le mal en pis, quand soudain une compression du nerf sciatique par le muscle piriforme entraîna dans sa fesse un élancement douloureux. À cette attaque anxieuse s’ajouta sans tarder une crise de hoquet qui causa à son thorax d’affreuses secousses, cependant que sa gorge, étranglée par le resserrement subit de sa glotte, se mit à lutter contre d’incoercibles bruits rauques, déplaisants et, il faut bien l’avouer, pathétiquement burlesques.
   Incapable d’entrevoir l’évidence, comme si la lumière n’éclairait plus ses yeux, son esprit bouleversé se raccrocha à ce juron devenu à la mode ces derniers temps sur la planète Ä(Äväshän)Ä : nom d’un A sans tréma, hic, que se passe t-il donc, hic ? Sécrétée par quelque absurde crainte, bientôt une dodue goutte de sueur bava sur son front, serpenta sur sa joue, rejoignit son menton pour s’écraser in fine sur le dallage en pierre de Buxy. Et, si ses bras avaient pu eux aussi lui tomber du corps, ils auraient certainement suivi sur le sol sa fuyarde goutte d’effroi.   
   Gondärn le Délicät laissa filer alors une poignée de secondes au bout desquelles il réitéra sa prière, donnant à sa scansion un air de comptine un rien plus entraînant :
   - SerenissimÄ, hic, ô merveille des merveilles ! Cui-cui-cui pépie le roitelet, cui-cui-cui gazouille la mésange, hic, contemplant les palpitations du jour qui ont pour si beau nom l’aurore. Hic ! Cui-cui-cui, SerenissimÄ ! Hic !
   Ce chantonnant, il frôla d'une main de plume l’épaule royale, puisqu'il en était ainsi du rituel immuable qui se répétait chaque matin à MÄgnificus HisÄ, la plus gigantesque et luxueuse demeure jamais érigée dans la galaxie du Ä(Ä)Ä. Il frôla cette épaule d’une exquise finesse, donnant à son geste, mâtiné de vénération, un survol à peine tangible bien plus qu’une pression, dont l’achèvement, aussi douillet qu’un alunissage sur une planète ouatée de cellulose, laissa butiner la pulpe de ses doigts sur la peau ivoirine pour y offrir cette larme de fétichisme dont raffolait la DivÄ dès lors qu’elle se laissait effleurer par un admirateur.    
   Et pourtant, rien n’y fit.
   La clavicule, l’omoplate et la tête humérale de la célébrissime cantatrice demeurèrent dans une inertie des plus surnaturelles.
   - Nom d’un A sans tréma, se dit-il encore, gravissant à grandes enjambées l’échelle de sa stupeur.
   N’étant point parvenu à faire jaillir de cette articulation une lueur d’acquiescement, le Réveilleur Gondärn se demanda alors s'il avait assez bien articulé son appel. En son for, il tenta de se remémorer l'orthodoxie de son intonation. Non, il en était certain, celle-ci lui avait semblé de bon aloi, ni trop grave ni trop susurrée.
Doublement surpris par cette absence de réaction,  Gondärn le Délicät se soucia alors de suivre les règles de l’étiquette qui recommandaient en pareil cas de laisser à l'ensommeillée cinq minutes de repos supplémentaires. Il respecta à la lettre la distanciation idoine qui devait séparer l’éveilleur de l’assoupie, afin que celle-ci puisse achever dans les meilleures conditions « L’éphèbe, frotté d’huile, luttant nu en plein soleil », à savoir ce rêve concupiscent d’une durée de trois heures, ce rêve charrié de sable et de sueur dont elle s’était récemment entichée.
   Pour se faire, Gondärn exécuta son pas de parade en arrière que réalisaient naturellement bien les autruches Pätäfon : menton piquant soudain vers le cou, vif rebroussement de la patte gauche, majestueuse glissade de la patte droite, ajustement des talons symbolisant le Ä, et regard braqué vers le plafond-ciel pour y subodorer une lune blafarde expirant dans la nue. Ce faisant, il compta mentalement jusqu'à vingt-sept, et prit la pose n° 27 du fameux « Traité de HÄns Kurtzinger » - l'ouvrage de référence en matière de bienséance chez les Ä(ExtrÄvÄgÄnts)Ä - laquelle pose consistait pour tout valet digne de ce nom à patienter durant un temps imparti, sans perdre pour autant une miette de sa superbe.
   Aujourd'hui encore, malgré ses nombreuses années d'entraînement de la pose n°27, plus communément appelée La Grue Recueillie, cette posture chichiteuse s’il en fut, n'était pas sans donner à Gondärn le Délicät quelque peu le tournis. Avant de pouvoir stabiliser complètement sa longiligne carcasse à l'image d'une ballerine aguerrie, il ne comptait plus ces fois où, en perte soudaine d'équilibre, il avait basculé à la renverse en moulinant comiquement des manches. De fait, bomber le torse en prenant un air absorbé, porter sa main gauche en conque retournée sur sa hanche et plaquer sa main droite en éventail sur son cœur, n'étaient pas les attitudes les plus pénibles à exécuter en soi. Mais les exécuter avec les yeux fermés et les pointes de pieds formant un angle à cent quatre-vingt degrés, demandait au poseur de dominer bien plus que sa crainte du vertige, il lui fallait surtout ne pas se laisser submerger par sa peur du ridicule.
   Au bout des cinq minutes réglementaires, Gondärn le Délicät quitta sans un regret la pose n° 27, et refit un pas en avant pour se pencher de nouveau vers l’oreille absolue de l’Impératrice des contre-ut et des contre contre ré.
   - SplendidÄ ÄvÄ, réveillez-vous à présent, hic ! souffla t-il, en forçant cette fois son gosier flagorneur à hausser ses graves d’un demi-ton.
   Mais là encore, rien n’y fit.
   Figée aux replis de ses draps de damas parfilé d'or et bordés de martre, la cantatrice semblait plongée dans une déroutante catalepsie.
   Ce non-événement était d’autant plus surprenant que la Divinité des ut et des contrepoints avait pour habitude d’être réglée au tempo près en manière de reviviscence. Chaque matin, à six heures trente précises, après avoir ouï la voix sucrée de Gondärn, ÄvÄ SpielmÄcker écarquillait ses larges yeux couleur d'ambre et faisait battre ses longs cils le temps de fraterniser avec la lumière. Paupières enfin écloses, mi-désorientées, mi-vive-la-vie, elle détendait suavement la vénusté de ses traits pour sourire au jour nouveau.
   Puis venait l'instant de grâce tant attendu par l'Ässistance : son mémorable étirement !
   C'est alors que s'accomplissait, ô miracle, le prodige vénéré par la nuée des favoris et autres courtisans qui jouissaient des Grandes Entrées pour assister à son Lever. C'est alors que le bras droit d'ÄvÄ SpielmÄcker, ondoyant et flexible, et mû par un réflexe matinal qui n’appartenait qu’à elle, décrivait enfin l’arabesque majestueuse de la roue du paon, dite la Paonade, laquelle provoquait chez le spectateur d'extatiques pâmoisons et bien d'autres sensations encore qu'il est préférable de taire au nom de la pudicité.
   Or ce matin-là, point de battements de cils, point de sourire gracieux, et point non plus de Paonade.
   D’évidence, quelque chose clochait dans sa clochette interne.
   Bientôt, un frisson d’alarme parcouru la foule des admirateurs de la « Voix des Siècles » qui étaient révérencieusement disposés autour de la balustrade de ShilmÄnok, en trois Cercles Protocolaires, selon leur rang, la graduation de leur beauté et la qualité de leur parfum.
   De son côté, Gondärn le Délicat osa un regard impuissant vers sa droite et vers sa gauche, comme s’il cherchait à débusquer un trou de souris, voire un interstice, pour se mettre à couvert. Comme il n’en trouvait pas, il commença à se gratter sérieusement le crâne pour tenter d'y fouir une solution à son hébétude grandissante. Mais le pauvre homme avait beau s'ébrouer la cervelle, on eut plutôt dit qu'il était en train de mesurer de l'eau de mer dans le creux de sa main.
   Surprenant son cruel embarras, Merill SpielmÄcker, l'oncle de la Diva et Grand Chambellan au service de sa nièce, prit aussitôt l'initiative de déclencher l'Horloge de Monroe, ce qui n’allait tarder à évaporer abruptement « l’éphèbe, frotté d’huile, luttant nu en plein soleil » dans les neurotransmetteurs d’ÄvÄ. Les apnées du sommeil étant exceptionnelles, ce genre d’intervention était chose rarissime sur Äväshan, mais l’urgence s’imposait. Merill  se devait d’agir, quitte à se brouiller durant quelques années avec sa nièce. Mais déjà était-il trop tard. Déjà, il craignait que son esprit ne fût entravé par la camisole de ces songes trop puissants, trop voluptueux, dont certains funestement ne revenaient jamais. Il suffisait en effet d’une infime erreur de dosage dans l’élaboration chimique du « DreamMaker » pour que le dormeur trop envoûté par la magnificence de ses visions résiste à toute envie de recouvrer la terne réalité. Plongée dans un coma irréversible, la victime d’un tel syndrome vivait alors en boucle son rêve chéri ad vitam æternam, offrant à son visiteur l’image d’un légume heureux, parcouru par touches rémittentes d’un fin sourire d’extase qu’attestait la contraction des muscles orbiculaires de ses yeux.


À suivre...
« Modifié: 12 Août 2020 à 16:34:20 par kokox »

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)
« Réponse #1 le: 20 Août 2020 à 04:54:33 »
Un grand merci à toi pour ta lecture et ton encourageant commentaire, mon cher Versus1. Je marche actuellement, jonglant entre le GR34 et le Chemin de Compostelle. Dès mon retour début septembre, je te promets de me pencher sur la suite.

Bien à toi !

Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
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    • BEOCIEN
Re : Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)
« Réponse #2 le: 20 Août 2020 à 19:17:10 »
Bonjour

Enfin de retour ! :)

Dans l attente anxieuse de la suite................

Une quelconque coquille :
Pour se faire, Gondärnce faire.
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)
« Réponse #3 le: 21 Août 2020 à 03:48:11 »
Un grand merci, cher Txuku ! 😂

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)
« Réponse #4 le: 23 Août 2020 à 09:51:57 »
C'est avec une pudique tendresse que je te remercie ! 😂

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
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Re : Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)
« Réponse #5 le: 23 Août 2020 à 10:35:05 »
Merci pour ton texte.
Je ne suis pas très SF, et je trouve que l'originalité des mots avec la lettre 'a'  (ÄvÄ SpielmÄcker - Ä(Äväshän)Ä -  Ä(Ä)Ä - ...) est un obstacle pour ma lecture (ceci est un avis personnel.). Je ne sais pas trop comment ça ce dit/lit.
Je pense que c'est pour débuter ton histoire et que la suite nous expliquera cela.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 562
Re : Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)
« Réponse #6 le: 23 Août 2020 à 17:29:06 »
Merci pour ta lecture Cendres. En effet, dans ce monde le  est très important !

Bien à toi !

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 562
Re : Les ExtrÄvÄgÄnts (SF)
« Réponse #7 le: 25 Août 2020 à 04:58:21 »
 l bonne heure ! Tu es vraiment en symbiose avec le  !

 


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