Une femme amoureuse
C’était notre réunion de rentrée. J’avais réservé une grande salle pour que tous puissent avoir une place. Je savais d’expérience que beaucoup avaient fait le plein de bonnes résolutions et que nous serions nombreux. Je m’étais installée un peu en retrait. C’était volontaire. Il n’est pas dans ma nature de me mettre en avant et cette position me permettait d’observer les uns et les autres, leurs regards et leurs mimiques, de sentir l’atmosphère du groupe. J’aime observer les gens et laisser courir mon imagination. J’aime observer, c’est riche d’enseignement. La réunion allait commencer quand je l’ai remarquée. Elle s’est assise en face de moi. Je ne la connaissais pas.
Elle s’est assise en face de moi et derrière ses cheveux châtains, coupés au carré, j’ai tout de suite remarqué l’éclat particulier de ses yeux. Elle portait une robe bleu marine à la coupe classique avec un sac assorti. L’éclat de ses yeux détonnait dans une apparence aussi sage. À peine assise, elle a sorti son téléphone. Elle ne l’a pas posé sur la table, elle l’a gardé dans sa main comme un petit trésor fragile. On ne l’entendait pas mais il n’arrêtait pas de vibrer et son cœur avec à l’unisson. Je le voyais dans ses yeux à leur éclat particulier.
Elle s’est assise en face de moi et j’ai tout de suite su. Je l’ai enviée. J’ai repensé à ces mois où tu occupais toutes mes pensées, à ces mois où tu faisais vibrer mon portable et briller mes yeux. J’ai repensé à ces nuits que je passais dans ton lit. Les journées qui suivaient étaient souvent difficiles, en particulier les réunions de début d’après-midi comme aujourd’hui. Je devais lutter pour rester éveillée. Emplie de ton amour, je prenais mes collègues de haut. Je pensais que mes nuits étaient plus belles que leurs jours. Je m’imaginais vivre un amour digne d’un poème de Frida Khalo. Je pensais que mes bras seraient toujours parfaits pour ta peau. Je me sentais en sécurité. J’avais confiance en l’avenir.
Chacun a parlé, exposé ses souhaits, ses projets. Le programme pour l’année à venir s’annonçait chargé. Nous profitions du succès de l’an passé. J’étais contente, un peu pensive mais contente.
La réunion s’est terminée et je l’ai regardé partir, sa frêle silhouette, sa robe sage, son petit sac à main discret dans lequel elle venait de ranger son téléphone aux vibrations silencieuses. Elle n’avait pas parlé. Je me suis demandé si elle avait vraiment été présente à la réunion et comment l’histoire finirait pour elle. Je me suis demandé quelle teinte prendrait ses yeux si un jour son téléphone cessait de vibrer.
Au milieu de l’hiver, nous avons eu une autre réunion. La salle était plus petite et nous avons dû rajouter une deuxième rangée de chaises. Nous étions plus nombreux que prévu, nos actions avaient du succès. Nous avons fait un tour de table mais elle est arrivée en retard. Je ne connaissais toujours pas son nom.
Elle s’est assise en face de moi sur le rebord de la fenêtre et j’ai cherché l’éclat particulier de ses yeux. Je ne l’ai pas vu. Elle s’est assise en face de moi et j’observais sa silhouette qui se dessinait à contre-jour dans la lumière blanche de l’hiver. Je ne voyais plus cette flamme. Avait-elle disparu ou était-ce la lumière à contre-jour qui m’empêchait de la distinguer ? En revanche, j’ai reconnu ses cheveux châtains, ses gestes graciles, sa façon de se tenir. Elle s’était enveloppée dans un grand châle, avait mis son sac à main sur ses genoux et elle semblait guetter quelques vibrations.
Elle s’est assise en face de moi et j’ai cherché à savoir, comment allait son cœur. J’ai repensé à ces mois où mon cœur a sombré dans l’hiver après ton départ. Je me suis souvenu comment j’enveloppais mon cœur, comment je cachais ma peine aux autres, comment ils me semblaient aveugles à ma souffrance. Sans toi, je n’avais plus l’impression d’exister. Je pensais ne même pas mériter un regard. Mes journées n’en finissaient pas et la tristesse plombait chacun de mes mouvements. Malgré mes cinquante kilos tout mouillée, je pesais des tonnes. Je ne voyais plus rien autour de moi, plus rien n’avait d’importance. J’avais l’impression que ma vie entière m’échappait. J’avais le mal d’amour.
J’ai beaucoup parlé pour exposer l’avancée de mon projet et les travaux en cours, le retro planning pour les mois à venir. Chacun y allait de ses questions. Mon regard allait des uns aux autres. Je n’ai pas eu le temps de laisser vagabonder mon esprit mais j’étais contente.
La réunion s’est terminée et quelques-uns sont venus me poser des questions directement. Je ne l’ai pas vue partir. Je n’ai pas vu sa silhouette se faufiler entre les participants. Quand je me suis retrouvée seule, je me suis demandé comment l’histoire continuait pour elle. Je me suis demandé, si j’avais eu plus de temps pour l’observer, est-ce qu’aurais revu cette lumière dans ses yeux, est-ce que j’aurais entendu son portable vibrer.
Parfois, je la croisais à la cantine ou dans les ascenseurs. Je cherchais son regard mais elle ne semblait pas me reconnaître. Je cherchais dans son regard cet éclat particulier, j’espérais le voir encore. Je refusais d’y voir le même renoncement que dans mon cœur.
Parfois, je me disais que cette lumière que j’avais cru voir dans ses yeux était le fruit de mon imagination, que probablement sa vie ressemblait à la mienne et à celle de mes collègues de bureau. Nous avons toutes passé l’âge des petits cœurs dessinés sur un papier plié en quatre.
Nous nous sommes tous retrouvés à la rentrée, dans cette grande salle, dans laquelle nous faisions nos réunions de début de saison. Je me suis assise à la même place, légèrement en retrait pour observer les visages et les alliances qui se créaient. Les uns et les autres sont arrivés au compte- gouttes. Chacun a pris place. À côté de moi, François esquissait des portraits et multipliait les études de mains, alors que j’essayais de sonder les cœurs.
Sa place est restée vide. Elle n’est pas venue. Peut-être ne travaillait-elle plus ici. Je n’ai jamais su son nom. J’ai repensé à toute cette année écoulée, à la lumière dans ses yeux, à celle de cet hiver à contre-jour. J’ai repensé à toi, à tes yeux, à ton rire que je n’avais pas entendu depuis si longtemps. Je me suis demandé comment tu allais, comment tu avais passé l’hiver.
Sa place est restée vide comme la tienne. Quelques-uns s’y sont essayés. Il faut bien que le corps exulte. Mais leur rire n’avaient pas le même grelot que le tien, leur peau n’avait pas la même douceur que la tienne. Dans leurs bras, je ne rêvais pas comme dans les tiens. Ils avaient beau me serrer fort, je ne m’y sentais pas en sécurité. Malgré l’œuvre du temps, mon cœur se soulève encore sur les paroles de Brel. J’aurais tant voulu que nous soyons de vieux amants et que tu me gardes de pièges en pièges. Tu m’aurais trouvé d’une sentimentalité pitoyable et pourtant sur ces notes, j’imaginais ton sourire et je te voyais grimacer maintenant comme avant. Je voulais rejoindre le monde des vivants mais malgré tous mes efforts j’avais l’impression qu’il restait inaccessible. Petit à petit, j’avais renoncé. Je sais aujourd’hui que ce renoncement m’a ouvert d’autres portes mais moi, je voulais juste te manquer.
Chacun a pris la parole à son tour, nous avons débattu, échangé nos idées, nos projets avançaient bien. Tout était planifié pour les mois à venir. J’étais contente, j’avais confiance.
Chacun est parti à son tour. Je suis restée pour noter les conclusions. C’est à ce moment-là que j’ai entendu mon portable vibrer silencieusement. Je me suis souvenue que tu avais l’habitude de m’envoyer un message à cette heure avec des paquets de bisous. Je me suis souvenue de ces centaines de cœurs qui s’affichaient sur mon portable et de la chaleur qu’ils faisaient naître au plus profond de moi. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas reçu de message de ta part. Ce ne pouvait pas être toi. Qui donc alors ? Sans même y penser, j’ai senti que j’esquissais un sourire et je me suis demandé si mes yeux brillaient comme les siens l’an passé.