Il y avait un idiot au sein de cette famille de ma connaissance, un grand bonhomme, toujours embarrassé de lui-même, et dont le seul plaisir était d’aller à l’église écouter la messe, le dimanche, accompagné de ses parents. On le bichonnait pour cela, on taillait sa barbe, on le coiffait avec soin, puis on lui faisait mettre son beau costume et ses souliers cirés, et il était fier comme un prince… son seul plaisir vraiment. Or, ce jour-là, je ne sais à la suite de quelle bêtise, on le menaça de ne pas l’y conduire, une menace en l’air sûrement, comme l’on dit à un enfant : « Si tu ne te tiens pas sage, tu seras privé de ceci ou de cela… »
L’idiot garda un moment le silence, tête baissée, puis on l’entendit prononcer tout bas ces quelques mots, lourds, terribles : « Vous ne croyez pas que le bon Dieu m’a suffisamment puni ? » Personne n’avait imaginé qu’il connaissait si bien son malheur, sa différence, qu’il fût capable de révolte.
Je revois leurs regards médusés, interdits, personne ne pensait que… et pourtant, pourtant… L’idiot ne l’était pas assez pour ne pas souffrir, lui aussi, comme tout homme.