Que le soleil est pâle et froid quand nous sommes enfermés. Tout ce qui brille à l’extérieur de notre prison nous paraît morne ; pourtant cela nous attire, car une fois sortie de la caverne, nous en jouissons.
Cette belle philosophie, je me la ressasse dans mon esprit brouillé pendant que je regarde le coucher du soleil à travers la vitre de mon salon. Je rêve d’espace, je rêve d’air, et je sens mon esprit vaciller à l’idée de ne pas sortir d’ici. Mais l’être humain près de moi ne l’entend pas ainsi. C’est une créature séductrice qui se complait dans son antre doucereux, sombre, étroit et insipide, et qui me tient enchaîné depuis bien longtemps. Que le lecteur se rassure, ce ne sont pas de vraies chaînes, mais celles-ci ne sont pas toujours de fer. Mais c’est fini. La créature sent que c’est fini. Il ne convainc plus, il ne persuade plus, et ses charmes ne suffisent plus.
Je me tourne vers mon gardien et je comprends que, dans un élan désespéré, il tente un dernier coup.
« Reste avec moi, ne fuis pas d’ici. Pourquoi partir ? Notre amour ne te suffit-il pas ? Moi, je t’offrirai des perles de pluies venues de pays où il ne pleut pas…
Quel moulin à paroles ! Ce galimatias m’a décidé. Je me lève, je prends mes clés de voiture et sans un regard pour l’orateur je disparais. La nuit était maintenant là et la ville s’était allumée. Ma voiture m’attendait sur le bord comme une amie fidèle. Je démarre et nous voilà enfuit de ce cachot.
Ah quelle liberté ! La pluie tombait à présent et des vagues gigantesques accablèrent mon vaisseau pendant que je conduisais à travers les flots de rues. Un frisson parcourut mon corps en pilotant dans les allées escarpées. Je naviguais dans les ruelles sombres et ténébreuses de la ville tel un géant traversant un orage. Je ne savais où j’allais et les étoiles m’étaient inaccessibles et ne pouvaient me guider. Mais ce sentiment de liberté, cette douce sève coulait dans mes veines et battait mes tempes lourdement. Il n’y avait plus que la joie, que l’étourdissement qui emplissaient ma tête. Le temps n’existait plus et je ne saurai dire combien de temps je roulais ainsi. J’étais enfin libre.
Soudain, à travers la pluie et les lumières des lampadaires, je vis une lueur bleuâtre et un homme en armure bleue et noire au milieu de la route, me faisant signe de m’arrêter. Je frissonnai et mon sang se glaça, car j’avais reconnu ces êtres froids de la nuit, ces ennemis, traquant des traqués, formes sombres et menaçante à tout homme honnête, ou malhonnête d’ailleurs. J’étais pris.
Je ne pouvais m’échapper. Je me garai et arrêtai ma voiture pour que l’homme en armure bleue puisse m’accoster. Bien que mon cœur continuât de battre rapidement, mon esprit était plus clair et mon espoir tout trouvé : je devais être rusé.
L’agent démoniaque parvint à ma fenêtre que je baissai. Alors sa tête hideuse se montra à moi. Une peau blanchâtre, des yeux caverneux, une bouche gluante avec des relents de marée et des dents de requin ; une barbe mouillée et algueuse jouxtait des cheveux noirs flottants qui encadraient cette face blafarde : c’était une vision cauchemardesque sortit des abysses.
« Bonjour monsieur. Vos papiers s’il vous plaît. »
Mon éloquence allait enfin pouvoir faire ses preuves. Une déesse protectrice m’inspira des paroles que je dû déclamer avec verve, car le démon écarquilla les yeux. Je l’avais berné.
« Vous devriez les avoir monsieur. Nous recherchons un fou qui conduit à travers la ville. Il est sûrement sous stupéfiants. Il aurait le même véhicule que vous, monsieur.
- Vous savez, des voitures comme la mienne, c’est très courant.
- Possible. Mais je ne veux pas vous retarder, monsieur… monsieur ?
Mon nom ! Il voulait savoir mon nom. C’était un piège et ô combien rusé. Mon esprit n’avait jamais été aussi clair, si prompt à ruser. J’étais l’Ingénieux, l’homme aux mille ruses ! Une légende allait naître, elle va naître sous tes yeux, lecteur ! Alors, avec calme mais l’esprit rempli d’orgueil, je m’écriais :
« Je m’appelle Adolf Hitler !
- Descendez du véhicule monsieur. »
Quelques heures plus tard, j’étais assis devant deux policiers. L’un discutait au téléphone :
« Vous avez dit combien ? On peut ingérer autant que ça ? Impressionnant ! »
L’autre, que je reconnu comme étant mon agent démoniaque, me regardait fixement, avec consternation, et me posait la même question inlassablement sans que je puisse répondre :
« Mais pourquoi m’avoir dit ce nom ? »
Le retour à mon foyer allait être périlleux.