Un geste barrière
Au cours d’une de mes dernières insomnies, un souvenir ancien m’est revenu, datant de l’époque où je fréquentais l’école primaire. Nous faisions la queue pour passer devant le médecin scolaire et une infirmière notait quelques renseignements avant la consultation. Le camarade devant moi prononça « Sibot » quand elle lui demanda son nom. Elle leva les yeux vers lui et dit à mi-voix « Sibot, ben il est pas si beau que ça ».
J’ai recherché dans tous les recoins de ma mémoire, et je n’ai trouvé aucune trace concernant le dénommé Sibot. J’ai aussi exhumé en vain mes photos de classe dans l’espoir de mettre un visage sur ce nom (ou devrais-je écrire un visage sous ce nom, puisqu’on met un nom sur un visage ?) Alors, comment se fait-il qu’un événement aussi insignifiant me soit resté en mémoire si longtemps, quand tant de choses importantes disparaissent ?
J’ai peut-être une explication que je vous livre pour ce qu’elle vaut : cet événement n’était absolument pas anodin, mais au contraire a été d’une importance capitale dans ma vie. Sans lui, je n’assommerais pas amis et parents à longueur de journée avec mes calembours calamiteux, la femme que j’aime ne m’aurait pas quitté et mon meilleur ami ne se serait pas suicidé.
Ce jour-là, j’ai contracté le virus du jeu de mots débile, je ne m’en suis jamais guéri et ce fut une catastrophe.
Quoi qu’il en soit, je m’abstiendrai dorénavant de ce genre de plaisanteries en présence de jeunes enfants.