La réalité est souple comme ces peau de femmes. Je la couvre de baisers, de câlins, de caresses, je mords, j’embrasse, je griffe, un peu de sang pour le rouge et du fard au bout des doigts. Je me souviens de B., elle était jeune, elle était belle, elle ne disait rien, du moins pas grand-chose. Elle aimait me regarder et puis se taire et dépliait ses jambes, pareille à la corolle matinale d’une rose. C’était bien ainsi. Il y avait V., qui regardait les gens dans les yeux, un regard ferme, à faire trébucher les passants. Sur ses boucles brunes, l’air parfumé de lilas et de printemps. Et M. avec ses cernes, des bruyères en fleurs, violettes. Et ces mains douces et blanches, calmes comme un cimetière. Puis R., lui, qui habitait un peu plus haut, sur la place, entre deux statues de bronze et des immeubles d’Histoire. Il avait un air voyou, un peu criminel, la gueule tracée, le nez cassé. Mais sa voix chaude, tendre. Pour ça je l’aimais.
Autant que je me souvienne, les gens pour moi n’avaient pas plus de consistance que ces initiales d’ivoire. Des ombres, ils passaient. Je rêvais d’un autre monde, le haut, la bas, forgé par la foudre et l’aurore, sans les amas de lésines et le sang qui me coule entre les doigts. Des serres, des tripes, des brigands, des estomacs, des estomacs de rois qui baillent et des villes crevés, érigées a travers les ossements où l’oubli marche. La haut derrière, des clairières de vide pour les insomniaques. Des regrets dans les soubassements, des pleurs qu’on a laissés choir sur la commode, et sur les collines, des lits qui grincent. Sous les joies mortes, et les cris et les vivats.
J’avais quinze ans, la première fois que je fis l’amour. Ce fut avec A. Elle était douce et gentille, un peu mordante toutefois, belle fleur a contempler de loin, a cueillir du bout des doigts ; et une vulve, ces épines, mordillant la chair, le vit, des baisers humides. Nous nous lovions comme des serpents sur ce lit de toile, tandis que sous le pont qui surplombait nos têtes il y avait du vice et cet ennui qui file le long des bras. Je ne l’ai pas revue, nous jouions à qui se lassera le premier, et j’ai perdu.
J’avais le goût, mais ni l’art ni la manière. Longtemps j’allais chez T. pour prendre de la drogue, boire de l’alcool, rencontrer visages, que m’importe ? Parmi ces gens nés déjà faits, des rubans de mousseline noués autour du collier. En comparaison j’étais cette pierre brute aux bribes d’éclats étouffés, ce diamant que personne n’avait voulu tailler ; pour séduire j’ai du inventer dix milles langues, écouter pendant des heures ces pies, ces hérons bavasser, jacasser, pour saisir leur fond dans leur forme, comprendre les gestes et les paroles, ceux qui me donneront la clef de leur corps, de leur sourire, la recette brûlante de leurs langues ; ces dix milles langages, je peinais a en maîtriser les subtilités. Les mots chauds encore sous les coups de la forge me glissaient entre les doigts. Peuple de fer, brûlant ma main gauche. Mais quand enfin je savais parler, d’un registre à l’autre je n’avais pas assez des vingt-six lettres pour me blottir contre elles, dans le siège de cet alphabet. Certaines m’ont aimées, je le crois bien, elles m’ont aimées ; et dire que j’aimais leur amour, allait de soi comme tout le particulier.
« Le temps de défaire les nœuds des corps / et de contempler ton cou, ta nuque, sans armure et sans haine, où je viendrais au matin / apposer mes caresses et mes griffes, frottant mes doigts le long de l’écrin / rose, sous ses alcôves pâles gonflées de vie et de morsures / que je déposerai comme du pollen veux tu bien / toi belle fleur j’étais l’abeille / et moi l’abeille j’étais chevelure / sur des bouches et des cous, des becs et des plumes, le drap est bercé par la brise du printemps / l’éclat dans mon dos, un parterre de lilas/ et je tiens le jour sur mes épaules. »
Il y a des foules dans lesquelles je me sens bête. La plupart du temps tout m’est si grossier que je préfère rester chez moi. Si l’air étincelle, si la lumière se déploie, je préfère détourner le regard. A moi le théâtre. A moi le public. Ah vous baillez, vous baillez. Le plancher est de bois verdi, il craque ; la rouille en a déjà rongé les ressorts. Dusè-je m’adresser a des visages de serrures, je parle. Mon public imaginaire, public chéri, peuple de souvenirs, de lettres mortes : M., R., A., C., I…. A moi votre attention relâchée. A moi les bâillements, les râles, les soupirs, les regrets. A moi les plaintes et le trop-plein de l’ennui. A moi les sourcils de l’ouragan, toits emportés, et vous éclairs toux céleste d’orage. A moi les jambes entrelacées, fameux nœuds de chair entre l’assassin et l’accusé. A moi les maladies les crachats la chaude-pisse les prisons. A moi les assemblés de bon sens les morts par contumace les jugements imprévus les sourires hâtifs. A moi les espoirs ces gros quartiers de lune. A moi le noir. Tous les frémissements de la vie.
La pointe aiguille la chair ; la douleur fait connaître. J’aimais fermer les yeux. Monde, j’étais jeune, ainsi je t’appelle. Il y a des gens qui passent, je pense a leur chair, la manière dont ils apprêtent leur coiffure, la couleur de leur peau, de leur sexe.
Je regarde.
Je regarde tous ces hommes, je me rappelle leur visages, leur manière de se mouvoir, hommes et femmes, de fendre l’air et d’y appliquer leur corps, un parfum léger, indicible, un réel indécent ; ces soleils étranges tombés du plafond, ces étoiles d’émeraudes, ces naines blanches, toi la supernova, toi le halo de lumière, toi celui qui est cerclé de nuit, toi celui qui brûle, toi celui qui ne brille plus, qui ne brille pas. Ces hommes, tous, je les confonds ; leur chair ne s’applique plus a moi. Je suis seul dans mon théâtre, draguant les balustrades et sous mes pieds le bois qui craque. Ô vous pages blanches, déserts salés, déserts aphones, rendez-vous des aveugles, ô vous hommes, ô mes amis, une oasis de lumière, un éclat plus rouge dans le blanc de la foule, ce terrible blanc d’oubli. Mais vos lumière faiblissent, vos visages s’éclipsent ; le temps, le temps, et tout s'affadi.
Le désir développe ; son accomplissement fortifie. J’ai toujours pensé que l’amour était chose nécessaire. J’en détaillais les ingrédients, tels corps et tels chairs, telle race, telle sexe ; je suis ce scribe, le visage grave sur une tablette de sardoine. Je collecte les chairs, les sueurs, je cherche les incarnat brûlants dont la cendre me grandit. Il me faut m’accroître, semblable a la plante ; les passions éveillent sinon le chair se meurt. J’ai cet appétit de chien, ces dents noires qui cernent de part et d’autre la nuit. Ces cous, ces hanches fermes, affament mes yeux nocturnes. C’est par là que je suis né, c’est par là que je veux vivre.
Et puis il y a J., pour Justine, celle là au moins mérite toutes ses lettres. Ses cheveux et sa bouche, ses idées sont des franges d’or. Nous allions chez elle, tous les samedis, tous les jours l’été quand l’horizon se courbe sous midi. Elle faisait l’amour comme les nymphes et les tsarines, les putains de tous les empires et de toutes religions, de contrées plus lointaines où il y a des dieux pour l’amour, des déesse pour la jouissance, des esprits pour l’onanisme, des chair et des pulpes et des seins, des hanches et des lippes, des tétons lunaires et des lèvres en boue de rose, ô vulves pétales délicats, j’ai faim, venez ; ardemment j’attend dans la nuit diaprée d’étoiles ces formes fixes et profondes ; Ô mains solaires fumet d’astres, ô doigts agiles, courrez, et que tout cela me parcoure et me coule au bout des doigts. Justine a empli tout mon vide. Et puis elle est morte, ou elle s’est lassée.
« Mais je dois mourir / mourir, pour mieux renaître. Les maisonnées sont closes et les portes ne répondent plus. Toit d’ardoise / ciel de lauze / ces hommes au visage de lettre sans cachet / sans adresse et sans timbres, adressés a l’oubli. Le temps / le temps / le temps. »
Je n’y tiens plus, et dans mes courbes de mystère, ce sang mystique. Est-ce un fléau ou une maladie, une bénédiction, je ne sais ; je regarde, et je ris. Voilà a quoi ma vie se résume. Des chaleurs parfois, des veines qui bouillonnent / et les cloches de pâques et les rameaux et les vêpres / les tombeaux ouverts, les miracles qui s’achèvent / comme tout s’achève, au bout de vos doigts. Je dois mourir pour renaître. Si mes os viennent à croître, si mes cartilages s’articulent et mon corps se fortifie, je suis l’épigé pareil à la plante ; alors je serais guéri.
La réalité est aussi souple que ces courbes de femme.