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Les matins défilaient bien plus vite que les pages du calendrier. Ce petit bloc qui donnait le saint du jour prenait la poussière depuis trois ans. Le vieux Koudjo, en haut de sa montagne, descendait régulièrement au village du coin pour faire le plein de produit frais et prendre quelque fois le journal. Des habitants, des porteurs de bonnes paroles au relent xénophobe, dévisageaient avec suspicion cet ermite peu loquace qui n’était pas de chez eux. Mais avec le temps, il s’était intégré au paysage et on l’acceptait, même s’il serait certainement le premier accusé en cas de trouble.
Ce matin là, lorsqu’il revint de faire les courses, il jeta le journal dans son atelier, rangeât les produits frais dans le garde manger, mit un bout de fromage devant le trou de la souris, « J’ai fait les courses Fifi », et se prépara un café frais. Cela faisait bien des années qu’ils vivaient là et jamais il ne se lasserait des légères bourrasques matinales sur sa terrasse. Puis il s’enferma dans son atelier pour s’acharner à épuiser sa passion intarissable pour le modélisme. De son plafond pendait avions et vaisseaux spatiaux par dizaines. Sur les étagères, on y voyait des paysages, des reproductions de la vie courante et des bateaux en bouteille.
Il mit ses petites lunettes, retira la vieille feuille de journal qui protégeait sa table de travail et prit une double page du journal du jour pour là remplacer.
– Un jour, les hommes arrêteront de lire sur du papier et je ne sais pas comment je vais faire ! Tu entends, Fifi ? Un sérieux problème que voilà.» Il lança un regard au coin de la pièce, le morceau de fromage avait disparu.
– Tu aimes bien le gruyère frais, toi ! Hein ? »
Puis il prit minutieusement la carlingue plastique d’un authentique Messerschmitt Bf 109 de la seconde guerre mondiale. Il y collerait l’aile droite et verrait à commencer la peinture.
– Lundi, j’irai en ville, Fifi. Ils auront certainement reçu ma peinture et ma résine. Et j’en profiterai pour récupérer toutes mes commandes, au final. Grosse, grosse journée lundi, Fifi ! Je vais mettre le réveil, tu t’rends compte !
La vie de Koudjo défilait tranquillement. Chaque jour reproduisait celui passé et prédisait le lendemain. Il posa chaque point de colle avec une précision d’expert et posa la carlingue pour prendre l’aile. C’est à ce moment précis que tout bascula, sa vue tomba sur un article du journal. Un tout petit, de ceux qui apparaissent dans les faits divers en bas à droite.
« Révolution en République Démocratique du Togona, des émeutes éclatent après que les autorités tirent dans la foule. 48 morts et une centaine de blessés graves»
La main de Koudjo se mit à trembler et reposa l’aile. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas pensé à son ancien pays.
– Fifi, dit-il au seule être qui lui tenait encore compagnie. Il eut un mal de chien à finir sa phrase. J’espère qu’Abra va bien. Il y a des troubles en RDT. Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de nouvelle.
Il bascula sur sa chaise pivotante et regarda le trou de souris sans rien dire. Les rides creusées par le temps dessinaient un visage inquiet, très inquiet. Après quelques minutes, Fifi sortit grignotant un petit bout jaune. Elle s’assit face au géant et s’immobilisa, les yeux dans les yeux de l’humain.
– Tu as raison, je vais aller en ville passer un coup de fil.
Koudjo n’avait jamais mis un pied au PMU du village, un établissement qui ne tenait que grâce à ses fameux piliers de bar particulièrement accrochés au comptoir. Une ambiance de fumée de cigarettes flottait dans l’air et tous firent un silence de mort quand ils virent l’ermite débarquer dans ses vêtements usés.
Puis ils éclatèrent tous de rire quand ce dernier demanda à passer un coup de téléphone.
– En République démocratique du to...quoi ? » s’exclama un petit maigrichon à béret.
– En République Démocratique du Togona, c’était mon pays, Je ne connais pas le numéro de téléphone non plus. Mais je me suis dit qu’avec l’internet on trouvait tout, non ?
Nouveau éclat de rire encore plus bruyant.
La tenante qui avait usé tous les régimes de la terre sans jamais maigrir dévisagea Koudjo qui serrait les dents forcé de se mettre a nu devant ses clients inhibés dès dix heures du matin.
– Chuis pas très forte en internet.
Koudjo ne savait plus trop quoi faire et se gratta la tête, il irait peut être en ville mais le car du matin était déjà passé.
– Par contre je connais quelqu’un qui s’y connaît. Et qui s’y connaît bien. C’est mon fiston. Hector. Il fait ses études en Rassmus.
– En Erasmus, Mimi. Dit une voix dans l’arrière boutique et « monsieur le tenant du bar » fit son apparition.
Tous, Kodjo, les piliers de bar, la mama ainsi que son mari se tenaient autour du téléphone.
– Si j’étais vous j’appellerai l’ambassade, dit Hector.
– Qu’est ce qui dit ?
– Y dit qu’il faut appeler Mombasa. C’est une capitale africaine, je crois.
– Mais non l’ambassade !
– Tu peux pas mettre le haut parleur.
– y’en a pas sur ce téléphone.
– Dites, vous êtes combien derrière le téléphone, les interrompit Hector
– Votre nièce est-elle française
– Non, je crois pas. M. l’ambassadeur.
– Arrêtez de m’appeler M. l’ambassadeur ! Malheureusement je ne crois pas pouvoir faire quelque chose pour vous, quelle est votre nom de famille.
– Mensoh. Je suis Koudjo Mensoh. Ma nièce est Abra Mensoh...si elle n’a pas changé.
– Abra Mensoh, Vous avez dit ?
– Oui, c’est bien ça.
– Monsieur, je crois que votre nièce est à la tête l’armée révolutionnaire.