Photographe à mes heures perdues, je décidai d'aller photographier mon ancienne maison maintenant laissée pour compte par cette nouvelle famille qui l'occupe. Je voulais, en photographiant le changement qui avait opéré, voir s'il était tout de même possible d'y ressentir sa vie passée. Manque de pot, un des propriétaires arrive alors que je suis en pleine infraction, engendrant une vive altercation. Ne le connaissant qu'à travers le drame qui aura sans doute marqu" sa vie quelques années plus tot, j'imagine ce petit texte, le mettant en scène après que l'incident soit arrivé.
- « Allonge-toi. Nous t’écoutons. Parle, donc. Parle. Tu peux nous parler. Tu sais les cris ne sont pas des mots. Tu as peut-être déjà hurlé contre cette figure paternelle qui t’est si proche et si lointaine, mais as-tu déjà parlé ? Nous te parlons du vrai « parler », de celui que l’on cherche par-delà l’enchaînement des simples mots et des bruits. Du parler honnête. Tu n’as pas eu le temps. Toujours trop de confusion autour ne te laissant pas de répits ?
C’est pourquoi nous t’offrons cette occasion – et, cela, aucunement par charité ou amour de notre prochain – mais seulement parce que nous marchons sur cette route-là, en essayant de parler, de se parler. C’est pourquoi nous t’ouvrons cette porte, aujourd’hui. Certes, c’est la porte de chez toi, mais nous te l’ouvrons d’une toute autre manière, sur un nouveau chez toi. Allonge-toi, parle veux-tu, nous t’écoutons. »
- « Je me souviens que je rentrais. Je marchais sur cette même route, mettant ce même pied devant cet autre même pied. Je ne sais pourquoi mais je devais rentrer. Le même immeuble disparaissait dans mon dos lorsque je passais devant lui. La même maison. La même chose. Comme toujours, je n’y pense pas en réalité. Ces journées sont à l’image des pas qui me mènent à travers elles. En fait, je m’en tape. Je rentrais avec un sentiment confus pris entre les choses à faire que je ne ferai pas et celles faites, plus tôt. J’ai l’impression de m’être perdu sur ce chemin familier que je ne regarde jamais. Routine que je hais. J’aimerais mieux être chez moi. C’est bientôt les vacances. Mais, vous voyez, je n’aime pas celles-là de vacances. Je préfère être chez moi maintenant, seul, sans cet autre, qui m’observe et que je ne vois plus. Je ne peux rien dire, en réalité. Mais, vous savez, toutes ces choses ont un poids. Et cela ajoute une nouvelle profondeur d’angoisse à ces murs. Comme s’ils avaient besoin de cela. Comme si j’en avais besoin. Tout disparaît. Heureusement, je suis bientôt arrivé. Il ne s’est rien passé, aujourd’hui…
Je me souviens, attendez. Je me souviens. Deux individus, deux individus, le portail. Pourquoi entrent-ils ? Attendez. C’est chez moi. C’est mon âme, mon âme dévastée. Non, ils ne peuvent pas voir ça. Le deuxième entre, aussi. Qu’ils saccagent tout alors. Tout. Ma mémoire moisie par ces cinq années. Non. C’est mon champ de ruines, mes propres ruines, vous entendez. C’est à moi, vous ne pouvez pas. Il faut que je les empêche de mener à bien leur petit jeu voyeuriste, médical, chirurgical. Vous n’entrerez pas dans mon âme aussi facilement qu’en poussant ce portail rouillé.
Je ne pouvais pas les laisser faire. C’était chez moi, c’était mon moi, vous comprenez.
Je courrais de plus en plus vite et, déjà, je me sentais pousser les battants, ces mêmes perfides battants qui les avaient laissés s’introduire en moi. Au même moment, je me sentis soudain m’allonger, comme je suis allongé à présent, devant vous. Ils étaient, tous les deux, entrés par la plus étrange force au plus profond de mon être.
Et, ils savaient déjà tout.
Ces deux individus, malins génies sans âge, plus petits, aucunement belliqueux, savaient tout de moi et venaient, quand même, pour me faire parler. N’ont-ils pas voulu voler, avec leurs appareils, les derniers décombres de ma mémoire ? Ne se sont-ils pas permis de s’engager bien avant sur les chemins de mon être ? Alors que je ne les connaissais pas.
Comment leur dire quelque chose ? Comprenez-vous mon mal ? Ils savaient et je ne savais pas la même chose. Que sais-je, en fait, hormis le goût amer de ces mêmes jours ? Eux, semblaient en savoir davantage. Et pourtant, ils étaient là pour me faire parler, comme je me confie, ici, à vous deux.
Je leur dis de partir. Non, je ne peux pas les laisser fuir, emportant tous ces fragments de mon âme. Ils doivent me rendre mon secret, qui gonfle, chaque jour, derrière ce portail qui ne ferme plus. Ou bien, je devais me confier.
Mon père, papa… Artisan de mon secret, façonneur de mon passé, toi seul peux me comprendre et m’aider. Je suis désolé pour les cris. De m’être caché derrière les gesticulations. Tu étais simplement là, comme je suis là, à présent, avec mon âme éventrée comme ce maudit portail cassé. On le fera réparer, hein, mon papa. On fera tout réparer. Je voulais te fuir, mais j’appartiens à ces murs, à ce temps. Je ne peux et ne veux en faire autrement. Ca me dépasse. Ils n’auraient jamais dû rentrer. Ca a tout changé.
Pourquoi, maintenant, je devrais me battre pour cette maison, abri du néant ? Pour ce père qui n’est pas moi ? Vous comprenez ?
Et, ces deux individus que j’arrivais de moins en moins à différencier avec ma propre conscience meurtrie me poussaient dans ces nouveaux chemins. D’un coup, je me sentais vivre, ici.
J’ai honte. Ce n’est pas moi. Empêchez les de me faire du mal, de me faire parler. Police…
Vous voyez, je ne savais même plus pourquoi je me battais, alors. Je veux me battre, fuir et réussir. Mais, pas contre ces deux individus, ils ne m’apportent rien, pas une once de réussite, mais s’immiscent dans mon esprit. Pourtant, je reste, je ne sais pas pourquoi je me bats.
Je me souviens, ensuite, ils m’amenèrent hors de moi, hors de chez moi. Ou bien, ils me poussèrent à le faire. Devais-je alors m’offrir sans masque au premier venu ? Non, à ma voisine plutôt. Elle comprendra peut-être, elle, finalement. Elle respecte mes ruines, elle. Jamais aucune question.
« Théo ? » Ca me revient, il ne savait pas. Et, si personne ne savait en fait. Si je ne savais pas pourquoi j’étais là, à faire les mêmes pas, les mêmes trajets, les mêmes entrées, chaque jour, dans ce « temple des roses ». Ou sont-elles d’abord, les roses ? Je ne les ai jamais vues.
« Oui, mon petit Théo, l’ancien propriétaire ». Elle s’y met aussi. Elle me dérobe mes derniers titres. C’est pourtant moi l’ancien propriétaire, non l’actuel. Enfin, je ne sais plus. Elle était, dans cette impasse, ma dernière chance d’être compris. Je ne parlerai pas davantage. Qui êtes-vous d’abord ? Vos noms !
Vous savez, j’ai un nom aussi ! Je m’appelle…
Personne ne me demande. Ca ne se passera pas comme ça ! J’ai des choses à faire. J’existe dans ce foutoir de gris, devant cette montagne morte qui me rejette, cette rue qui me repousse, ces gens qui m’inquiètent, ces heures passées ici pour lesquelles je n’ai aucun souvenir. Et puis, ces souvenirs qui reviennent, il y a six années. Puis, les plantes qui ont poussé, mon père au milieu, et elle aussi, que j’embrassais là-bas. Et puis, le plafond qui s’effondre, les plantes qui poussent encore, ce portail, et elle que je ne pouvais plus embrasser chez moi. Et le monde qui pousse au-dehors. La faute de mon père. Mon masque que j’enlève une fois ce portail passé, sur ce même seuil, que ces deux individus ont foulé d’un pied profane.
J’existe, papa. S’il faut que je me batte, je me battrai contre ces bourreaux de conscience, cette rue, ce quartier, cette ville.
Ils auraient dû aller plus loin, détruire, photographier, détruire, brûler, ne rien laisser. Je veux oublier, maintenant, qu’ils m’ont fait voir, qu’ils m’ont fait entrer chez moi, en moi. Et, tout aussi haïssable peut-il être, ce moi, je me sens inexorablement poussé à le défendre, à protéger la confusion de ce jardin, les graviers et les branches cassés de mon esprit. J’aurais préféré qu’ils tagguent ce portail, comme un crachat à mon visage, mais pas qu’ils écorchent mon esprit, qu’ils me tirent hors de moi.
Vos noms ?
Mon nom.
Mon passé. Je regrette et continue. La première chose sera d’oublier et de fermer cette fichue porte.
Me taire.
Vous comprenez ? Oublier ce chemin et devenir autre, définitivement autre.
Vous comprenez."