Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

22 octobre 2026 à 11:06:58
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'histoire n'est pas finie

Auteur Sujet: L'histoire n'est pas finie  (Lu 1618 fois)

Nathalie Marie

  • Invité
L'histoire n'est pas finie
« le: 01 septembre 2019 à 17:52:21 »
Voici la description d'une soirée de cet été qui me tient particulièrement à cœur car totalement véridique. J'espère transmettre le plaisir que j'ai eu à y être. Un moment simple de la vie.
Merci de votre lecture
----------------

Invitation au Barbecue du 14 Juin 2019 à 19 heures
Saveurs Campagnardes, Producteurs Directs
Nous produisons, nous vendons, vous consommez
Poussez la porte, 31 fermiers vous attendent…

 Je lève les yeux du flyer et le glisse aussitôt dans la portière de la voiture. Il est 19h15 et  nous  venons de nous garer sur le parking de la coopérative où notre fidélité à privilégier les produits exclusivement locaux, mon mari, les parents de mon gendre et moi-même sommes invités. Mémoire vive de ce vendredi caniculaire de fin Juin, le tarmac encore brûlant traverse les semelles de nos sandales, ralentissant davantage notre allure déjà plombée par l’envolée du thermomètre de ces quatre derniers jours.
 
Un attroupement d’une trentaine de personnes est formé sous la plateforme abritée du magasin et avant même de pouvoir nous fondre dans l’ambiance, je suis saisie par les mille et un lassos d’une musique sud-américaine, jouée par un orchestre installé devant l’entrée principale. Le rythme latino langoureux choisi pour illustration culinaire locale n’est pas sans me surprendre. En même temps, il est si délicieux qu’il rythme mes jambes malgré elles jusqu’aux chaises mises à disposition.

A peine sommes-nous installés qu’un charmant négociant en vin du terroir au sourire de circonstance pousse son chariot dans notre direction, en mode producteur-steward de plein air, proposant d’un côté ses produits du plat de la main, distribuant de l’autre de petits gobelets transparents. Conquis par son accueil, nous lui offrons quatre bras tendus dans un seul et même mouvement synchronique que l’homme s’applique à satisfaire dans un aller-retour habile, sans perdre une seule goûte de son Crémant de Savoie fraichement médaillé, promettant de revenir nous voir au cours de la soirée. Les yeux mi-clos, gênée par un rayon de soleil qui tarde à franchir le massif de l’Epine, j’écoute les musiques se succéder, sirotant mon pétillant que je trouve merveilleusement bien frappé.
 
La majorité des invités présents a été triée sur le volet, tous « sélectionnés » par l’équipe du magasin. Il s’agit d’un évènement annuel aux places limitées, réunissant des usagers lambda transformés pour un soir en invités VIP de la coopérative. Je regarde la sélection de nos hôtes, histoire de trouver quelques points communs, quelques indices codifiant l’homogénéité qui transpire de l’ensemble des participants…
Interrompant quelques secondes ma réflexion, notre ange gardien revient et je réponds avec plaisir au sourire qui remplit cette fois-ci mon verre d’un Chignin-Bergeron presque roux laissant vagabonder mon regard pour une vision plus détachée de l’ensemble…
Des groupes de personnes se forment. Certains occupent les sièges pliables, d’autres reposent mi-assis sur des murets fleuris et bien que nous soyons traités avec respect et générosité, aucune tête, aucun pied ne bat la mesure, pas une once de reconnaissance affichée, ni même simulée. Ils sont posés là, sortis intacts d’un ailleurs sans tempo ni sourire, dissimulant l’intérêt individuel par une attitude désinvolte presque grossière. Car ne nous voilons pas la face ; si nous sommes là ce soir, dégustant de nombreux produits spécialement cuisinés pour nous, buvant à volonté le nectar issu du terroir des grands Ducs, c’est indubitablement pour jouir de notre adhésion volontaire et motivée à profiter d’une formule all inclusive et absolument gratuite offerte par nos serviteurs.
Cette observation traverse mon esprit à la vitesse du son, totalement balayée dès les premières notes de « Respect » d’Aretha Franklin attirant mon attention sur le groupe.  Le chanteur, en transe, nous propose une adaptation tellement moderne du morceau que l’absence de chœurs passe inaperçu. En total look noir simple et efficace, l’homme aura sans doute vieilli sur pied, une moue pulpeuse soudée au micro, immobilisant d’un bras le manche de sa guitare électrique, comme deux prolongements de lui-même. Sur son crâne lisse, Il porte un chapeau de cuir à la Charlie Winston qui le surélève de quelques centimètres non négligeables. Sa voix a le charme éraillé nord-américain des années 60-70 et le manque de puissance est subtilement gommé par l’expérience de décennies de représentations bien rodées.

Alors qu’il conclut « Papa’s got a brand new bag », le groupe entreprend, le temps d’un regard et d’un décompte à peine audible, deux autres chansons de James Brown. Autant dire que mon corps tout entier s’agite sur le rythme de « I feel good », une invitation à observer davantage le batteur.
Ce dernier, la cinquantaine bien tassée, jongle et fait glisser les baguettes entre ses doigts agiles, alternant son jeu avec celui du bassiste. Sa stature imposante l’est d’autant plus que son set de batteries est plutôt minimaliste. Les baguettes en prise tambour, il se soulève à peine pour atteindre les cymbales, projetant son buste en avant comme s’il trébuchait assis, la bouche ouverte pour renforcer le geste, laissant tomber son talent et le bout de sa langue avec concentration sur les peaux tendues et les cymbales. D’un quart de tête vers la droite, il donne le top départ à trois hommes campés debout derrière lui que j’avais à peine remarqués. A ma plus grande surprise, il s’agit des 2 trompettistes et du saxophoniste de la bande. Une impression d’anachronisme, moins saugrenue que préjugée vient déséquilibrer le mythe musical en cours de démonstration, relevant une anomalie de cohésion, de celles qui font dire d’un couple que les personnes sont mal assorties.  Jaillis de nulle part, ces 3 hommes aux cheveux gominés, à l’allure fière des gens du voyage, semblent avoir troqué pour un soir cordes contre cuivres, totalement habités de leur douance musicale ici devant nous, sans pupitre ni partition, offrant à l’ensemble des invités un tableau de diversité culturelle rythm’ and blues absolument génial. Quand celui du centre élève son saxo sur « out of sight », ma tête, mes pieds, mon buste vibrent au point que le caviste qui s’approche pour nous offrir une dégustation de Mondeuse « Terre Brune » se déhanche à son tour, conduisant notre complicité nouvelle jusqu’au bout de nos verres.   

Le groupe termine sa représentation sur le célèbre « wake up little suzie » des Everly Brothers. Quant à moi, comment dire… la détente est complète ! Je grignote machinalement quelques morceaux de godiveaux abandonnés avant le dessert sur le côté de mon assiette, le regard brillant, perdu dans l’ambiance plus légère de cette fin de soirée.  La nuit est tombée sans que je ne m’en aperçoive, et l’air encore tiède vient parfaire l’atmosphère sur fond d’une envoutante bossanova instrumentale qui s’échappe à présent des baffles.
Un peu grisée - par la musique - je ne sais dire depuis combien de temps cette fillette-là, à quelques mètres de moi, s’évertue à attirer mon attention.  Elle tourne le dos à la scène désertée par les musiciens et une pénombre bleutée voile son visage. A peine nos regards se croisent-ils qu’elle s’approche et me dit : « … clé… ui….»  La musique avale chacun de ses mots ou presque. Je me lève péniblement de mon siège de fortune, les jambes toutes engourdies et m’approche de l’enfant, tendant mon oreille gauche à portée de sa bouche :
« As-tu vu une clé, une clé qui brille dans la nuit » répète-t-elle.
Une angoisse perceptible dans sa voix coupe net le son de la soirée et me sort illico du contexte. Tout en secouant la tête, mes yeux balayent le sol, scrutent les alentours au maigre éclairage, regardant même le ciel particulièrement étoilé pour la circonstance.  Rien. Je me demande si j’ai bien compris la question que je trouve à la fois simple et étrange. Je me retourne pour l’interroger davantage et là personne, l’enfant n’est plus là. Je fais un tour complet sur moi-même, la cherche. Je ne la vois nulle part. La fillette semble s’être volatilisée. J’interroge mes compagnons de soirée qui nous observaient, interpelés par notre échange : un haussement d’épaule banalise l’instant et m’invite à me lever pour rentrer chez nous.

La générosité de nos hôtes et le talent indéniable de ce groupe hétéroclite et sans nom ont fait de ce moment une pause de bien-être absolu, de celle qui réveille les sens et grave des souvenirs inattendus.
Un flyer ramassé par hasard un jour de courses hebdomadaires aura initié l’histoire et la providence en aura tracé le fil jusqu’à cette rencontre étrange.
Une intime évidence est née ce jour-là, dans ce ciel particulièrement étoilé pour la circonstance. J’aurais voulu laisser l’idée flotter un peu, l’aider simplement à choisir son chemin mais elle s’est aussitôt transformée en intuition pure, s’ancrant solidement au cœur et à l’esprit. Derrière cette clé perdue, il y a du sens.
Je suis sure aujourd’hui que l’histoire n’est pas finie.

Hors ligne PierrePierre

  • Scribe
  • Messages: 89
Re : L'histoire n'est pas finie
« Réponse #1 le: 02 septembre 2019 à 23:27:56 »
Bonsoir Nathalie Marie,

J'ai lu avec attention et plaisir ton texte qui m'a bien intéressé.
Je ne suis pas assez chevronné pour en faire l'analyse (mais je ne sais pas si c'est le but), en tous cas, l'histoire est prenante et j'ai hâte de connaître la suite.
Cela me rappelle des thrillers que j'ai lus par le passé, le chapitre 1 pose une action et un lieu et un événement mystérieux se produit.
Le lecteur est pris et attend la suite !

Bon, je pense que le bassiste devait être bien statique et discret, installé à côté du batteur, presque caché, car tu n'en donnes pas une description très détaillée !  :)
C'est, hélas, bien souvent le lot des bassistes (et je sais de quoi je parle !!  ;)  ...)

J'ai apprécié la présence de références musicales dans ton récit, elles (les références) rythment la lecture !
Mais est-ce que la suite des événements va être réelle ou bien issue de ton imagination ? Car cette petite fille, va-t-elle réellement apparaître de nouveau ?
Peut-être le saurai-je dans ton prochain écrit si tu poursuis l'histoire.

Je me dis, dans ma tête, que la clé perdue par terre dans l'herbe est peut-être "la clé de sol" échappée de la partition du guitariste. Après un petit vol libre dans l'air du soir, privée de l'armature qui la soutient habituellement en début de portée, elle n'a pu trouver d'autre issue que de se poser délicatement sur le seul milieu naturel qui lui est familier : le sol ... (pardon pour ce jeu de mots à caractères musical et terrestre, je n'ai pas pu m'en empêcher ...  :-[ )


J'aurai plaisir à te lire lors de ton prochain envoi,
Pierre
« Modifié: 03 septembre 2019 à 13:05:52 par PierrePierre »
Certains hommes espèrent entrer dans l'Histoire,
je préfère, quant à moi, disparaître dans la Géographie.

Phrase honteusement piochée - et un peu modifiée - dans mon livre de chevet.
ISBN 978-2-07-282342-8 (l'ISBN, c'est une vraie poésie)

Nathalie Marie

  • Invité
Re : L'histoire n'est pas finie
« Réponse #2 le: 03 septembre 2019 à 11:30:15 »
Bonjour Pierre,

Je suis touchée par ton message  :coeur: et ravie que tu aies pris plaisir à lire mon texte, récit dont j'espérais partager l'authenticité.
Tu es passé par là et je t'en remercie. ;)

Pour ce qui concerne le bassiste, il est en effet resté très discret, homme caméléon fondu dans le décor et musicien essentiel pour lequel j'ai le plus grand respect  ;D

D'autre part, tu as parfaitement compris que si la suite devait exister, il faudrait l'extirper de mon imagination. Or, avant même d'y songer, j'avais besoin d'avoir quelques ressentis motivant pour m'y mettre. Le tien suffira-t'il ?
Tu as eu de ton côté une vision "brillante" de la clé perdue et tu l'exprimes avec beaucoup de poésie. Je crois avoir vu que tu étais plutôt à l'aise sur le sujet  ;D.

Encore merci pour ton passage et d'avoir pris le temps de me donner ton avis  :)
Belle journée
Nathalie






« Modifié: 03 septembre 2019 à 13:27:35 par Nathalie Marie »

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.017 secondes avec 23 requêtes.