La veine temporale saillait, turgescente, de chaque côté d'un grand front dégarni perlé de sueur, lui-même au sommet d'un gros visage poupon violacé de fureur. Les yeux exorbités, les narines dilatées expulsaient avec rage des airs lourds de tempête tropicale. L'écume, moussant aux lèvres serrées, s'écoulait comme lave jusqu'aux plis d'un double menton tremblant comme la Terre au matin du Big Bang.
Tel un taureau rendu fou de douleur et de désespoir par les feintes et les piques d'un torero vicieux et narquois, Rémi, assis d'une fesse crispée sur le bord du canapé, un genoux presque à terre, tendu de l'échine jusqu'au bout des orteils, Rémi, donc, essayait depuis plus de vingt longues minutes de passer un fil dans le chas d'une aiguille. De même que pour la fission nucléaire, où la fécondation, le coeur de l'action se déroulait dans un volume minuscule, mais l'enjeu autant que les risques étaient immenses : Rémi devait recoudre le bouton de son pantalon.
Mille fois avait-il coupé, humecté, affiné le fil de coton entre ses doigts. Mille fois l'extrémité, pourtant ainsi disciplinée avec soin, refusa le passage étroit en s'ébouriffant comme un chat devant un chien.
Inconsciemment, Rémi savait que lorsque son genou toucherait le sol, c'en serait fini, il s'écroulerait à terre, vaincu, humilié, sa honteuse défaite marquée au front à jamais. Et son pantalon, le lendemain, lui glisserait aux mollets, excitant la cruauté de ses collègues, comme à la curée les chiens se délectent des entrailles qu'on leur jette.
Juste avant le point de rupture, de l'apoplexie, de l'accident cardiovasculaire, le temps se suspendit tout à coup. Le murmure et les grincements plaintifs du compresseur de l'antique réfrigérateur se turent pour laisser place à un silence cérémonieux. Pour Rémi, les secondes victorieuses qui suivirent s'écoulèrent au ralenti, comme dans un rêve. L'approche de l'extrémité du fil, parfaitement préparée, son passage, presque irréel,sans même toucher le métal froid de l'aiguille, les gestes précis de ses doigts pour empêcher le fil de ressortir, et le tirer de l'autre côté pour écarter le danger. Montée enivrante des endorphines, moment de grâce et de communion de l'être et de la matière.
Rémi, fébrile, la lèvre inférieure agitée de tics nerveux (ou peut-être était il en train de prier), empoigna son pantalon, équipa son annulaire droit d'un dé à coudre, positionna le bouton et enfila l'aiguille dans l'épaisse étoffe. C'était dur. Chaque piqûre lui demandait des efforts de bûcheron, lui laissant échapper des ahanements rauques. L'effort physique prenant le pas sur la concentration, l'inévitable drame advint : il se piqua l'index gauche. Un hurlement déchirant monta de sa gorge, puis, dans un râle, un "maman!... " à déchirer les coeurs les plus endurcis. Se tenant le doigt estropié, son sang gouttant sur le pantalon, il chercha de ses yeux larmoyants la photo de sa mère, dans le cadre posé sur le buffet lui faisant face. Elle, qui l'avait quitté seulement quelques jours plus tôt, le regardait tendrement. Il éclata en sanglots lourds, la douleur de sa blessure se mêlant à celle de l'absence de l'être aimé. Pourquoi était-elle partie, si vite, en laissant derrière elle son pauvre Rémi, si seul, si triste? Rémi se remémore ces instants insupportables, où elle montait dans le car en riant, pour cette excursion d'une semaine, avec son club, aux fêtes du citron à Menton, le laissant derrière elle comme on abandonne un chien trop encombrant pour les vacances.
Il resta prostré quelques douloureuses minutes, en larmes et sanguinolant, puis se leva maladroitement, en proie aux vertiges anémiques liés à la perte de ses précieux globules rouges. Il se traîna en titubant et en geignant jusqu'à la salle de bain, où il désinfecta et pansa la plaie, manquant à plusieurs reprises la syncope. Il s'allongea à même le sol, attendant stoïquement la décision divine; et il s'avéra que son heure n'était pas venue.
Après un long moment de convalescence entre le carrelage de la salle de bain, son lit et le compartiment congélation du réfrigérateur, où il trouva réconfort auprès de sa crème glacée favorite, il prit son courage, le pantalon taché de sang et l'aiguille à deux mains, et se remit lentement à l'ouvrage, avec force plaintes et gémissements.
La nuit était bien avancée lorsque Rémi piqua une dernière fois, et coupa le reste du fil, ivre de fatigue, mais finalement fier et heureux d'être parvenu au terme de ce calvaire. Malgré l'épuisement, il sentait son corps et son âme se gorger de ce bonheur retrouvé. La vie reprenait ses droits.
"À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire" récita-t'il en enfilant le pantalon, bombant orgueilleusement le torse, rentrant le ventre et bandant les muscles de ses bras. Il remonta la braguette, boutonna, et, submergé par le soulagement, relâcha tous ses muscles.
Il avait mal positionné le bouton… aussi, celui-ci, prenant brutalement le poids des chairs de Rémi, se détacha brusquement de ses coutures, partit comme une balle de fusil et explosa sur son passage la photo encadrée, précipitant à terre le portrait maternel, dans un effroyable bruit de verre cassé.
Au même instant, au bar de l'hôtel "La Dolce Vita" de Menton, déguisée en citron et fortement grisée, la mère de Rémi se lançait dans un effeuillage d'une sensualité très relative, arrachant un à un les boutons de son costume.