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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Bouton

Auteur Sujet: Bouton  (Lu 2584 fois)

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Bouton
« le: 20 Juillet 2019 à 16:05:29 »
La veine temporale saillait, turgescente, de chaque côté d'un grand front dégarni perlé de sueur, lui-même au sommet d'un gros visage poupon violacé de fureur. Les yeux exorbités, les narines dilatées expulsaient avec rage des airs lourds de tempête tropicale. L'écume, moussant aux lèvres serrées, s'écoulait comme lave jusqu'aux plis d'un double menton tremblant comme la Terre au matin du Big Bang.
Tel un taureau rendu fou de douleur et de désespoir par les feintes et les piques d'un torero vicieux et narquois, Rémi, assis d'une fesse crispée sur le bord du canapé, un genoux presque à terre, tendu de l'échine jusqu'au bout des orteils, Rémi, donc, essayait depuis plus de vingt longues minutes de passer un fil dans le chas d'une aiguille. De même que pour la fission nucléaire, où la fécondation, le coeur de l'action se déroulait dans un volume minuscule, mais l'enjeu autant que les risques étaient immenses : Rémi devait recoudre le bouton de son pantalon.

Mille fois avait-il coupé, humecté, affiné le fil de coton entre ses doigts. Mille fois l'extrémité, pourtant ainsi disciplinée avec soin, refusa le passage étroit en s'ébouriffant comme un chat devant un chien.
Inconsciemment, Rémi savait que lorsque son genou toucherait le sol, c'en serait fini, il s'écroulerait à terre, vaincu, humilié, sa honteuse défaite marquée au front à jamais. Et son pantalon, le lendemain, lui glisserait aux mollets, excitant la cruauté de ses collègues, comme à la curée les chiens se délectent des entrailles qu'on leur jette.
Juste avant le point de rupture, de l'apoplexie, de l'accident cardiovasculaire, le temps se suspendit tout à coup. Le murmure et les grincements plaintifs du compresseur de l'antique réfrigérateur se turent pour laisser place à un silence cérémonieux. Pour Rémi, les secondes victorieuses qui suivirent s'écoulèrent au ralenti, comme dans un rêve. L'approche de l'extrémité du fil, parfaitement préparée, son passage, presque irréel,sans même toucher le métal froid de l'aiguille, les gestes précis de ses doigts pour empêcher le fil de ressortir, et le tirer de l'autre côté pour écarter le danger. Montée enivrante des endorphines, moment de grâce et de communion de l'être et de la matière.

Rémi, fébrile, la lèvre inférieure agitée de tics nerveux (ou peut-être était il en train de prier), empoigna son pantalon, équipa son annulaire droit d'un dé à coudre, positionna le bouton et enfila l'aiguille dans l'épaisse étoffe. C'était dur. Chaque piqûre lui demandait des efforts de bûcheron, lui laissant échapper des ahanements rauques. L'effort physique prenant le pas sur la concentration, l'inévitable drame advint : il se piqua l'index gauche. Un hurlement déchirant monta de sa gorge, puis, dans un râle, un "maman!... " à déchirer les coeurs les plus endurcis. Se tenant le doigt estropié, son sang gouttant sur le pantalon, il chercha de ses yeux larmoyants la photo de sa mère, dans le cadre posé sur le buffet lui faisant face. Elle, qui l'avait quitté seulement quelques jours plus tôt, le regardait tendrement. Il éclata en sanglots lourds, la douleur de sa blessure se mêlant à celle de l'absence de l'être aimé. Pourquoi était-elle partie, si vite, en laissant derrière elle son pauvre Rémi, si seul, si triste? Rémi se remémore ces instants insupportables, où elle montait dans le car en riant, pour cette excursion d'une semaine, avec son club, aux fêtes du citron à Menton, le laissant derrière elle comme on abandonne un chien trop encombrant pour les vacances.
Il resta prostré quelques douloureuses minutes, en larmes et sanguinolant, puis se leva maladroitement, en proie aux vertiges anémiques liés à la perte de ses précieux globules rouges. Il se traîna en titubant et en geignant jusqu'à la salle de bain, où il désinfecta et pansa la plaie, manquant à plusieurs reprises la syncope. Il s'allongea à même le sol, attendant stoïquement la décision divine; et il s'avéra que son heure n'était pas venue.
Après un long moment de convalescence entre le carrelage de la salle de bain, son lit et le compartiment congélation du réfrigérateur, où il trouva réconfort auprès de sa crème glacée favorite, il prit son courage, le pantalon taché de sang et l'aiguille à deux mains, et se remit lentement à l'ouvrage, avec force plaintes et gémissements.
La nuit était bien avancée lorsque Rémi piqua une dernière fois, et coupa le reste du fil, ivre de fatigue, mais finalement fier et heureux d'être parvenu au terme de ce calvaire. Malgré l'épuisement, il sentait son corps et son âme se gorger de ce bonheur retrouvé. La vie reprenait ses droits.
"À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire" récita-t'il en enfilant le pantalon, bombant orgueilleusement le torse, rentrant le ventre et bandant les muscles de ses bras. Il remonta la braguette, boutonna, et, submergé par le soulagement, relâcha tous ses muscles.
Il avait mal positionné le bouton… aussi, celui-ci, prenant brutalement le poids des chairs de Rémi, se détacha brusquement de ses coutures, partit comme une balle de fusil et explosa sur son passage la photo encadrée, précipitant à terre le portrait maternel, dans un effroyable bruit de verre cassé.

 Au même instant, au bar de l'hôtel "La Dolce Vita" de Menton, déguisée en citron et fortement grisée, la mère de Rémi se lançait dans un effeuillage d'une sensualité très relative, arrachant un à un les boutons de son costume.
« Modifié: 03 Août 2019 à 09:29:51 par Fred Pollux »

Hors ligne B.Didault

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    • Bernard Didault
Re : Bouton
« Réponse #1 le: 22 Juillet 2019 à 08:20:36 »
Bonjour Fred et surtout bienvenu au club (dixit Philippe47 dans ta présentation)

Enfin de la légèreté bien écrite !
Et la chute... un régal !
Je suis certains que tous ces boutons feront de jolis bougeons, puis de jolies fleurs (qui s'effeuilleront à menton ?)

Un moment agréable à la lecture d'un exercice bien mené : développement sublime d'un sujet banal.

J'adore les textes légers voire humoristiques, là je suis servi.
Le plaisir de te lire masque la honte de ne pouvoir en faire autant (qui sait, peut-être dans quelques décennies ? Mais il faut que je me presse !)

Merci pour pour cette leçon de couture et surtout ce moment de détente.
Bernard
- La poésie est un art, une belle aventure, la dentelle de l’écriture.
- La haine est le venin de l’amour,
  Le sarcasme est celui de l’humour.
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Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
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Re : Bouton
« Réponse #2 le: 22 Juillet 2019 à 23:52:35 »
Bonsoir Bernard
Très heureux que tu aies apprécié mon texte et qu'il t'ait amusé. Merci pour ton commentaire enthousiaste et très encourageant!

Hors ligne Loïc

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Re : Bouton
« Réponse #3 le: 27 Juillet 2019 à 22:26:03 »
Kou

Citer
De même que pour la fission nucléaire, où la fécondation, le coeur de l'action se déroule dans un volume minuscule, mais l'enjeu autant que les risques sont immenses : Rémi doit recoudre le bouton de son pantalon.

pourquoi ce passage au présent ?
(le "Rémi, donc" me semble couper la lecture, aussi)

Citer
Mille fois a-t-il coupé, humecté, affiné le fil de coton entre ses doigts

pourquoi l'inversion ici ?

Très belle chute, j'ai bien aimé.
Par contre le souci c'est qu'il faut arriver jusque la chute. Et j'ai senti que c'était de l'humour un peu trop facile à mon gout, trop peu travaillé, comme si tu ne croyais toi-même pas à ton texte. Ca marche, hein, relativement, mais ça m'engage pas beaucoup à aller au bout.

Au plaisir ! 
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Re : Bouton
« Réponse #4 le: 03 Août 2019 à 09:27:59 »
Bonjour Loïc,
Merci pour ton commentaire.
Passage au présent : effectivement, c'est une erreur, je vais la corriger.
Inversion : c'est volontaire, pour appuyer l'hyperbole

J'ai par contre quelques difficultés à utiliser le reste de ton commentaire : Qu'est-ce qui laisse cette impression de paresse? Qu'entends-tu par "humour facile" (L'humour du texte est assez visuel et situationnel ; peut-être attendais tu plus de finesse littéraire)?

 


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