À la lisière de cette petite ville poussiéreuse, je marche sur un chemin de terre qui laisse derrière lui les amas d’immeubles et le bruit de l’autoroute. À ma gauche, une vieille imprimerie marque la frontière entre la ville et sa campagne. Devant, sur le parking, quelques jeunes hommes discutent bruyamment, je les dépasse et continue mon chemin. Environ deux cents mètres plus loin, je tourne à droite pour aller vers la maison d'Aliki. Curieux de tout, je veux le rencontrer afin qu’il me fasse connaître sa petite communauté d’Océaniens.
Quelques cordylines marquent l’entrée de son jardin. Il m’attend campé devant sa maison. Aliki est pieds nus, grand, massif, la quarantaine. Torse nu, il ne porte qu’un simple tissu noué autour de ses reins.
Il me salue : « bonjour, soit le bienvenu ». À peine entrés dans sa cuisine, la petite bande de jeunes arrive, bruyante. Aliki leur fait signe d’approcher. Le meneur reste sur le seuil de la cuisine, les autres visiblement excités sont collés à lui. Plein d’assurance le jeune homme déclare :
- C’est pour les élections, on soutient la liste de l’imprimeur, il faut du changement.
- Bonjour.
- Oui, bonjour, Aliki, on veut te parler des élections.
- Vous semblez bien énervés, constate Aliki.
Le ton monte.
Lentement, Aliki va vers son frigo et sur le dessus prends son sabre d’abattis. D’un ton aimable, il leur dit : « si on vient chez moi de jour comme de nuit, pour essayer de m’intimider ou avec de mauvaises intentions, je l’utiliserai. Vous savez que je suis le chef de la communauté et nous ne voulons pas être importunés ».
Flottement dans les rangs des intrus.
- C’est seulement pour les élections, bredouille le meneur.
- Parler, ce n’est pas crier ni vociférer comme vous le faites. Si tu es réellement leur chef, revient et tu pourras parler à notre communauté.
Le jeune ne sait que répondre, il baisse les yeux. Aliki range son arme. Les jeunes se balancent d’un pied sur l’autre, gênés.
Aliki attend quelques secondes. Puis, il ouvre grand le frigo, tend la main vers des canettes. Enjoué, il propose : « j’ai fait le plein, choisissez une boisson ». Tous hésitent, ils ont conscience que refuser serait un affront, mais qu’en acceptant, ils deviendront redevables, auront une dette envers lui.
Celui-ci, détendu, attend qu’ils se décident. Le jeune chef s’approche et prend une boîte, vite imité par sa suite. Tous savent qu’ils devront tôt ou tard donner un fruit, proposer un petit service… Aliki les a soumis en mêlant menace et générosité. Ils boivent en silence et sortent lentement en le remerciant.
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Le calme revient, Aliki m’invite à le suivre dehors. Nous pénétrons dans une grange remplie d’un bric-à-brac invraisemblable d’objets hétéroclites. Au fond une vieille porte entrouverte baille sur un escalier. Nous descendons vers une grande cave voûtée faiblement éclairée. Dans la pénombre, une dizaine d’hommes assis en rond nous attendent, silencieux. Aliki me fait signe de m’asseoir. Il commence à parler, lentement, en laissant de courts silences entre ses phrases. Il explique mon intérêt pour leur communauté et leur demande d’accepter ma visite.
Après ce petit discours, aucune opposition, d’un infime mouvement de la main il me donne le droit de parler. Avant de me présenter, lentement, je les remercie de bien vouloir m’accueillir. Ils restent sans réactions. Comment me faire accepter ? Je n’ai rien à leur offrir, alors, je pense à un petit tour.
Je tourne mes mains vers la lumière et me lance : « je vais vous montrer un geste, une manipulation amusante. Vous pouvez tous l’apprendre et le faire voir à votre famille, à vos amis ».
Ils attendent, silencieux, impassibles.
Je prends mon stylo, joins mes mains paume contre paume, pouces en l’air, comme pour prier. Je mets le stylo entre la base de mes pouces et de mes index. En me frottant simplement les mains, le stylo se retrouve à plat sous mes paumes, soutenu par mes pouces. Je refais très lentement le geste trois fois de suite. Puis, le stylo passe de main en main, sans succès ; soit il s’échappe, soit les mains se tordent sans arriver au résultat espéré.
Je leur demande de faire le geste très lentement, sans le stylo, de l’oublier. Après cela, le stylo repasse à nouveau dans l’assemblée, je m’approche d’eux pour les aider. Après trois ou quatre tentatives, quelques-uns réussissent le mouvement. Très fiers, ils expliquent le tour à leurs voisins. Bientôt, tous peuvent reproduire la manipulation. Succès total. Je leur ai offert quelque chose d’immatériel, sans valeur, donc précieux.
Aliki reprend la parole : « nous pouvons lui permettre de voir une seule fois ce qui nous relie et que nous gardons secret, ce qu’il ne peut voir qu’en rêvant ».
Ils acquiescent en grognant à l’unisson un houm grave, profond, caverneux ; ce son semble venir d’un temps très lointain.
Après cet accord, des bols en bois circulent avec du kava, une espèce de tisane âcre, forte, au goût de terre. Eux semblent l’apprécier, moi je retiens ma respiration et avale d’un seul coup le liquide brunâtre.
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Sans se concerter, tous se lèvent et nous quittent discrètement. Aliki me guide vers un étroit boyau de terre où des plantes tamisent la lumière du jour. Nous arrivons dans un endroit ensoleillé, exotique, aux plantes exubérantes et colorées. Un petit bras d’eau limpide le traverse.
À nos pieds flotte un minuscule canoë. D’un geste Aliki m’invite à y prendre place. Il précise : « inutile de ramer, il suit tout seul le fil de l’eau ». Je suis surpris de la facilité à m’y installer. Sous mon poids, il remue à peine. J’ai l’impression d’être assis directement sur l’eau, bien au sec !
Le canoë commence à glisser très lentement, tout doucement, dans un temps ralenti. J’ai l’impression d’être inclus dans le lent panoramique d’un film. Les berges offrent un écrin aux cent nuances de vert qui mettent en valeur les autres plantes. Sous mon canoë, les eaux sont si transparentes que je peux distinguer chaque petit caillou, sa forme, sa couleur. Des coraux d’une grande variété de formes et de couleurs se succèdent. Ils s’assemblent en des fresques aux détails innombrables. J'admire des boules pommelées mauves, des buissons rouges et jaunes, des circonvolutions nacrées, des enchevêtrements de cornes de cerf. Autant d’ilots de vie où des poissons exotiques paradent : bleus électriques, verts fluorescents, poissons-clowns, serpents d’eau zébrés de noir et jaune. Dans cette harmonie, passe un grand napoléon, indifférent à ce décor magique. Je pourrais rester des heures à me perdre dans ce théâtre, pour en scruter les plus petits détails et observer le jeu de ses acteurs.
Pourquoi m’avoir fait voir ce monde, est-ce possible qu‘ils aient recréé ici un peu de leur ancien cadre de vie ? Une microscopique partie de leur lagon si lointain.
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Le temps s’est dilué au fil de l’eau. Le lent mouvement cesse près d’un grand arbre. Le canoë se niche entre deux de ses grosses racines qui plongent dans la rivière. Je me lève et d’un seul pas léger, je gagne la terre ferme.
C’est maintenant une petite prairie d’où partent de simples sentiers. Une femme, longue silhouette entièrement vêtue de blanc, balaye les feuilles tombées à terre, redresse ou coupe quelques branches. Ses gestes sont précis et gracieux. Elle s’éloigne vers la futaie. Je sais qu’elle attend que je la suive. Je m’approche, elle se retourne et son regard me fixe, paisible, compréhensif. Quand elle détache ses yeux des miens, j’aperçois l’étrangeté du lieu.
Cela semble un simple jardin avec des arbustes, mais, des objets y sont mis en scène. Intrigué, je remarque : un berceau, un clavier de piano, un fauteuil d’osier, des outils, un gros ours en peluche, un siège de voiture, un simple banc… La végétation s’attache aux objets, arbustes ou fleurs les enlacent avec légèreté. L’ensemble est surprenant.
La femme perçoit mes interrogations devant ces objets que la nature et le temps ont peu à peu dégradés.
« Bonjour, je suis Airaro, la gardienne de notre jardin des souvenirs. Personne n’y est enterré, ici nous mettons des objets en relation avec les personnes qui appartenaient à notre communauté. Leur diversité reflète celle des êtres qu'ils évoquent. Nous connaissons tous le drame de ce jeune enfant emporté par une maladie, on se souvient du vieux Léo fumant à la tombée du jour sur son banc. Tous ces objets nous les rappellent. Ils mettront très longtemps à disparaître, ils nous aident à rester en relation avec nos défunts.
À chaque génération, lors d’une cérémonie, nous redisons aux jeunes l’histoire de leurs nombreux ancêtres. Après cela, nous réorganisons le jardin, les plus anciens objets voient leur place lentement se réduire. La nature finit pas les absorber entièrement. Leurs longues présences ici les feront rester gravés en filigrane dans notre mémoire collective.
Le temps venu, nous aurons notre place ici, parmi eux. Tu dois savoir que nous ne sommes jamais seuls. Nos ancêtres sont constamment à nos côtés, dans notre vie quotidienne ».
Sans un mot, elle s’éloigne, évanescente. Elle m’en a assez dit, je dois essayer de ressentir ce lieu à ma façon. Les images de ces choses presque neuves ou en ruines, quelque peu envahis de lianes et de fleurs se gravent dans en moi. Le vent fait maintenant frissonner les feuilles. Ému, je sens que je dois sortir de ce jardin et revenir dans mon univers.
Je me retrouve face à la vieille imprimerie décrépite et déserte. Ai-je fait une simple promenade ou un rêve ? Ce lieu, je suis certain de ne plus pouvoir y revenir, mais de ne cesser d’y penser.
Aliki : Seigneur Airaro : rincesse de légende