Nuit au musée ou le calme après la tempête.
La soirée battait son plein. Le musée était empli d'étudiants venus de toutes les écoles de la ville. Les amies avec lesquelles j'étais arrivée restaient maintenant introuvables. Je déambulais d'une salle à l'autre à leur recherche, évitant les étudiants arrêtés au milieu des allées. Certains contemplaient les tableaux sans dire mot, d'autres en parlaient simplement. On était là pour passer une bonne soirée. On discutait, on s'amusait, on riait. Le musée n'était plus silence, il était envahi par la vie bruyante et sonore de la jeunesse s'infiltrant au travers de l'ancien et d'époques révolues. Les esprits critiques diraient que leurs comportements étaient irrespectueux et n'avaient pas leurs places dans un musée, mais les accros au mouvement diraient au contraire que le silence “de mort" et "trop sérieux" avait laissé place à la vie joyeuse et pleine d'entrain.
Moi, je sillonnais les allées, seule, les yeux partout, à la recherche des visages familiers de mes amies égarées parmi la foule. A gauche, à droite, des salles partout. J'avançais, croisant les vierges à l'enfant, puis les natures-mortes et autres vanités; je rencontrai Monet devant lequel je m'arrêtai un instant. La cathédrale de Rouen apparaissait presque indistincte sous cette cascade de couleurs. Et je repartais, toujours en quête de mes amies. Traversant une salle, puis deux, je voyais les jeux installés pour l'occasion. J'entendais les joueurs guidés par la parole du maître du jeu. Je déambulai encore. Les salles s’enchaînaient, les tableaux aussi et je ne trouvais plus les escaliers. Le musée se transformait en labyrinthe dont la sortie m'échappait, me fuyait, se déguisait.
Cachée dans un recoin du premier étage, le moyen de mon ascension vers le deuxième s'offrit enfin à moi, et un nouveau labyrinthe apparût. Je me lançai à travers cette nouvelle foule. Mon périple reprenait. Les vagues de couleurs, des allées, des salles se succédaient mais parmi le brouhaha de voix, je distinguai soudain un nuage de notes, une mélodie dont j'ignorais la source. Tout aussi curieuse que captivée, je me laissais guidée jusqu'à une salle dont un attroupement d'autres curieux dissimulaient l'entrée. Impossible de m'y faufiler. En contournant la première entrée, j'en trouvai une seconde, plus accessible, par laquelle je me vis introduite dans la demeure normande du Caravage.
J'aperçu enfin le visage d'une amie. Je m'en approchai me retrouvant au premier rang, témoin d'une scène inédite. Trois grands tableaux me faisaient face, surplombant un piano noir dont découlait un flot de mélodie. Du sol au plafond, il inondait la salle. Le silence du musée n'était plus. La vie s’immisçait, alors qu'un tableau se dessinait. Le pianiste, habité par la mélodie, comblait le vide de l'espace par le mouvement de ses doigts, tandis que les spectateurs immobiles formaient un cercle devant le piano noir.
Alors au cours d'une envolée, les tableaux prirent vie. Trônant derrière le pianiste, les personnages de Michelangelo sortirent de l'oubli. Attiré par la mélodie, le Christ et ses deux bourreaux se tournaient vers la salle, tandis que plus loin les bergers de Rubens se détournaient de leur contemplation de la Vierge. L'antre des couleurs silencieuses étaient secouées par des vagues de mélodies.
Le vivant devenait personnages alors que la peinture se faisait spectatrice.
Devant ce spectacle, je ne savais plus qui de mon imagination ou de cette mélodie était la source de ce tableau vivant. Je voguais toujours parmi les notes. Je ne touchais plus terre et me laissais emporter, mais le pianiste levé me fit déjà reprendre pied. L'air avait pris fin et avec lui les notes envolées.
Un dernier applaudissement puis tous partaient dans un bruit de pas empressés jusqu'au silence complet. Là, le musée se rendormait. Sommeil léger, sommeil profond, sommeil mais sommeil vivant. Les bourreaux revenaient au Christ, les bergers saluaient la Vierge et le pianiste s'en allait.
Seul restait le piano silencieux vers lequel mon amie se tourna, s'avança et s'installa pour redonner vie encore au vide retrouvé. Je m’éclipsais alors vers la sortie pour continuer ma vie entre silence et mélodie.