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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Ce qu'il en coûte

Auteur Sujet: Ce qu'il en coûte  (Lu 1774 fois)

Hors ligne Pot de Beurre

  • Plumelette
  • Messages: 8
Ce qu'il en coûte
« le: 20 Juillet 2019 à 13:13:01 »
Je relate ici l’événement dont je fus témoin et acteur malheureux au mois de juillet dernier. Ce récit raconte précisément les conditions dans lesquelles je me trouvais et les sentiments qui furent les miens. C’est en toute sincérité et par profonde humilité que je fais paraître cette histoire vraie. Si je choisis de raconter les faits dans un style littéraire, c’est par ambition. Par conséquent, si un éditeur lisait ces mots et décelait quelque talent, qu’il s’estime libre de me contacter pour que je puisse ensuite lui transmettre un échantillon de mon œuvre.
Cet événement, je ne l’ai ni permis, ni empêché. Coupable et innocent à la fois, je vous laisse me juger, car je sais que c’est votre plaisir. Le mien est de vous demander : qu’auriez-vous fait ?

***

Du fond de l’Impasse de l’Enfant Jésus retentit un cri. Il était plus de minuit, et ce hurlement perfora le silence moite de l’été parisien. Je tendis l’oreille et recueillis quelques gémissements étouffés. La rue de Vaugirard était déserte, personne ne semblait avoir entendu l’étrange rugissement. Je crois que j’aurais eu peur si je n’avais pas bu la troisième pinte de Chouffe, celle qui rend résolument ivre. J’étais planté devant la ruelle et on aurait pu distinguer mes yeux rouges dans le noir. Peut-être les vit-t-on, car un nouveau hurlement éclata, plus strident. Il ne dura qu’une seconde, puis le silence, encore. A ce moment précis, j’eus peur.  Je voulus appeler Ernest qui devait encore être au bar et utiliser le flash de mon téléphone comme lampe torche. Ma triste histoire ne fait pas exception à la règle terrible qui veut que le pourcentage de batterie de son téléphone soit inversement proportionnel au besoin qu’on en a.

Je commençai à réfléchir quand un torrent boueux d’idées aspergea mon esprit confus. Il me semble aujourd’hui que mon cerveau ne fut jamais aussi bien irrigué. Je sentis l’adrénaline insuffler à mon corps une force insoupçonnée et à mes pensées une formidable lucidité. L’impératif catégorique m’imposait d’agir, mais je devais réfléchir d’abord. J’étudiais les risques, calculais la probabilité d’aggraver la situation en provoquant une escalade de violence qui aurait alors de funestes conséquences non seulement pour moi, mais aussi pour les inconnus de l’impasse. D’ailleurs, étais-je certain qu’il fût de détresse, ce cri ? Rien ne le prouvait et je n’avais aucune envie de m’immiscer dans les affaires de quelques voyous. Pourtant, le doute suffit à justifier l’intervention. J’ai toujours défendu la haute idée du sacrifice de sa vie et son existence au profit d’une noble cause. Sauver un être des griffes de la nuit est sans conteste très noble. J’interpellai un homme qui fumait à son balcon pour lui demander de m’aider. Il dut me prendre pour un fou, car il jeta sa cigarette à peine entamée et disparut de l’autre côté de sa fenêtre. J’étais seul, et le temps me semblait souple. Tout à coup, un nouveau cri m’atteint au cœur : « Au secours ! » Je fus pétrifié, cloué sur place. Il n’y avait plus de doute, ni aucun moyen de se dérober. On m’appelait, moi, et personne d’autre. Je répondis à la nuit : « Oh ! Qu’est-ce qu’il se passe ici ? ». Silence. Je repris : « Il y a quelqu’un ? ». Rien. Soudain trois rats surgirent de l’impasse et passèrent entre mes jambes cotonneuses. Je faillis tomber à la renverse, haletant. Je m’efforçai d’être courageux et pensai douloureusement : « Yvan, tu vas t’engager dans cette rue et faire honneur à ton créateur. » Voilà ce que j’attendais de moi et des autres, mais il ne s’agissait plus de fanfaronnades. La vérité était au bout de l’impasse, inéluctable, et peut-être la mort. J’avais les yeux fixés sur les silhouettes que je distinguais mieux à présent. Elles flottaient au-dessus du sol et se mouvaient lentement, avec une forme de grâce qui m’hypnotisait. Je plissai les yeux et m’avançai de quelques pas. Il y avait au moins trois personnes, peut-être quatre, et leurs mouvements étaient langoureux, curieusement immobiles. S’ils avaient tendu l’oreille, ils auraient probablement entendu les battements sourds de mon cœur. Je me vis brutalement en observateur d’une scène dont je ne savais toujours rien, alors je m’élançai vers eux. Mes jambes me portaient et mon corps avait retrouvé sa vigueur. J’étais convaincu de l’horreur à venir et elle nourrissait ma colère et mon sens de la révolte bien plus que ma peur. Je pressai encore le pas quand je vis distinctement la forme d’une femme allongée sur le sol. Je hurlai. Deux hommes bondirent et escaladèrent le muret qui faisait l’impasse. Je les couvris d’injures en essayant de passer à mon tour au-dessus de l’obstacle, mais j’étais trop petit.

Plus tard, j’expliquai péniblement à un passant qu’une femme était inanimée au bout de l’Impasse de l’Enfant Jésus, le visage couvert de sang et le corps de foutre. Je dégobillai sur ses pieds et contribuai ainsi au tableau. Quand on a en soi un profond désir de justice, voici ce qu’il en coûte.

« Modifié: 21 Juillet 2019 à 11:06:50 par Pot de Beurre »

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 10 926
Re : Ce qu'il en coûte
« Réponse #1 le: 20 Juillet 2019 à 20:24:52 »
Salut PdB :)

Détails :
Citer
Ma triste histoire ne fait pas exception à la règle terrible qui veut que le pourcentage de batterie de son téléphone soit proportionnel au besoin qu’on en a.
inversement proportionnel, je pense

Citer
L’impératif catégorique kantien m’imposait d’agir, mais je devais réfléchir d’abord.
pas sûr que la référence soit nécessaire/bienvenue dans ce contexte

Citer
« Au secours ! ».
double ponctuation à éviter

Citer
et pensai douloureusement: « Yvan,
manque une espace avant le ":"

Citer
leurs mouvements étaient langoureux, curieusement immobiles.
un mouvement immobile a de quoi être curieux...

Voilà pour quelques broutilles, pas grand-chose à relever, l'écriture est bien propre.
Il y a du Maupassant dans ce texte, je trouve : la façon de démarrer le récit, l'angoisse et une fin ouverte.
Je trouve cependant qu'il manque quelque chose pour que cette "anecdote" devienne une histoire à part entière.
Chouette lecture néanmoins, merci.
(tu m'as donné envie d'une Chouffe :D)

A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Pot de Beurre

  • Plumelette
  • Messages: 8
Re : Ce qu'il en coûte
« Réponse #2 le: 21 Juillet 2019 à 11:08:55 »
Bonjour Rémi !

Merci d'avoir pris le temps de me lire et de me faire ce retour bienveillant. S'il a pu te donner envie d'une Chouffe, il n'a pas été tout à fait inutile.

A bientôt


Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Re : Ce qu'il en coûte
« Réponse #3 le: 23 Juillet 2019 à 00:17:30 »
Bonsoir Pot,
Je me suis fait happé par l'ambiance de ton histoire et ton style de narration m'a beaucoup plu.
Je ne saurais dire pourquoi, mais la fin me laisse un peu mal à l'aise (c'est peut-être volontaire, dans ce cas c'est réussi) : cette chute brève, racontée par un biais qui en donne une glaçante distance, malgré l'horreur absolue de la scène...

Largo Sensu

  • Invité
Re : Ce qu'il en coûte
« Réponse #4 le: 23 Juillet 2019 à 01:38:11 »
Bonjour,
C'est bien écrit, mais je n'ai pas accroché. Le narrateur est fortement présent dans ce récit dont il est le « héro ». Je trouve ses réflexions philosophiques impertinentes, elles ne conviennent pas aux circonstances. Il n'y a ni dialogue, ni vraiment d'autres personnages. Enfin, pour conclure, la fin répugnante m'a fait regretter d'avoir lu ce récit.
Cet avis n'engage évidemment que moi.
« Modifié: 23 Juillet 2019 à 01:48:14 par Largo Sensu »

Hors ligne Pot de Beurre

  • Plumelette
  • Messages: 8
Re : Ce qu'il en coûte
« Réponse #5 le: 23 Juillet 2019 à 21:18:42 »
Bonsoir Fred Pollux, merci de ton retour. Je te dirai ce que j'ai pensé du bouton, lu il y a quelques jours. Je suis heureux que tu aies éprouvé un malaise.

Bonsoir Largo, le narrateur n'est pas fait pour être sympathique, ni très intelligent, au contraire. Il n'y a aucune réflexion philosophique, à la rigueur quelques lieux communs qui font sourire. Je suis navré que ton temps se soit trouvé si mal employé.

 


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