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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La mélodie des reclus.

Auteur Sujet: La mélodie des reclus.  (Lu 2607 fois)

Hors ligne Ecalysta

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La mélodie des reclus.
« le: 17 Janvier 2019 à 14:51:34 »
Leurs journées sont réglées comme du papier à musique.

Il y a des heures pour les repas, pour le lever, pour le coucher, pour les cigarettes, pour les médicaments.
Huit heures, c’est l’heure du réveil. Tôt dans la matinée, mais un peu trop tard  pour ne pas laisser paraître qu’ils n’ont plus d’activité. Du moins, pas une reconnue, dehors, par les autres.

Puis le petit déjeuner arrive. Après la nuit, véritable théâtre intérieur où tout se joue, où leurs pulsions de mort livrent un combat à ce qui leur reste de vie, c’est là qu’ils retrouvent les compagnons de route de leur étrange aventure. Retournés, dans un silence entendu, parmi leurs pairs, la nuit leur semble un peu moins dure, et est estompée, finalement, par la main du jour.

Alors les activités commencent. La thérapie, par l’art surtout, pour apprendre à exprimer l’indicible. Le suicide d’un frère. La mort d’un père. Les caresses, trop poussées, d’un oncle dérangé. Certains sont simplement atteints d’une mélancolie presque métaphysique, d’un romantisme exacerbé propre à leur âge. Chacun a emporté, dans cette bizarre colonie, son nœud de souffrances, son gouffre intérieur, son inexorable manque.

Après avoir, toute la journée, traversé les dédales de leur propre intime qui se reflète dans les yeux de leurs comparses, ils retournent, seuls, la nuit, dans leurs chambres. Il  y a souvent chez ces jeunes personnes quelque chose de cassé, brisé par la main cruelle du destin. Et une immense violence latente envers soi, susceptible d’éclater un jour ou l’autre.

Les médecins de ce secteur de psychiatrie juvénile ne le savent que trop bien. Ils ont appris, au fil des séances avec leurs patients, à entendre, avec une distance bien particulière, ce qui ne peut pas être dit. Mais, trompés par leur science, ils ont du mal à en saisir les véritables profondeurs.

Cela, Tanguy en est intimement persuadé. Quand il a appris qu’il devait rejoindre ce qu’il appellerait , plus tard, « la bulle aux tristes »,  il a accepté son sort avec une certaine philosophie. Sans en attendre quoi que ce soit. Sa mère avait insisté pour l’accompagner jusqu’à l’institut ; son père, lui, les avait quittés depuis longtemps.

Au siège passager de la voiture qui l’avait éloigné peu à peu de son chez-lui, Tanguy était resté impassible, hypnotisé par les remous intermittents du véhicule brinquebalant. Il aurait voulu rassurer sa mère, lui dire que tout irait bien. Mais les mots n’étaient simplement pas venus, et le silence s’était étiré sur la route vers l’inconnu.


Après plusieurs jours passées ici, Tanguy s’est presque habitué à cette routine de papier à musique. Il y pense ce matin alors que l’institut est encore endormi, sur le lit métallique de sa petite chambre où viennent tomber les premiers rayons du soleil. Il y a, ici, une chaise en bois, devant un bureau sur lequel restent des lettres écrites mais encore jamais lues, et une fenêtre coulissante donnant sur la cour de l’établissement. Cette fenêtre, Tanguy l’abhorre, car sa course a été arrêtée tant et si bien qu’elle ne s’ouvre que de quelques centimètres, laissant passer seulement un maigre filet d’air. Il songe, un peu blasé, que les concepteurs de cette étrange prison ont été prévoyants en accueillant ici des adolescents à risque suicidaire. Des barreaux auraient eu le mérite d’être plus honnêtes. 

Si Tanguy avait vraiment voulu mettre fin à ses jours, il y serait parvenu sans avoir à plonger, tête baissée, du deuxième étage de l’institut. Mais quelque chose le faisait rester dans cette vie. Cette faculté à tourner en dérision sa propre expérience dans le réel, comme un incroyable retrait de lui-même. Il avait appris, au fil de ses lectures, à être à la fois l’acteur et le spectateur de sa propre existence. Alors plus rien n’avait vraiment d’importance, dans ce vaste drame qu’était devenu sa vie. Pas même sa souffrance ; et c’est aussi ce qui avait poussé son psychiatre à l’enfermer ici.

N’y a-t-il que cela ? Non, autre chose, il doit le reconnaître. Il a senti, dès son arrivée aux Bleuets, une étrange promiscuité avec les autres. Quelque chose qui se comprend, sans avoir à se dire. Il a trouvé ici de véritables compagnons d’infortune.
Non, encore non. Tanguy se dit qu’il ne doit pas se laisser aller à des rêveries mièvres. Il est conscient que parmi ces personnes, rares seront celles qui quitteront la prison de velours réellement guéris. Pour chasser cette pensée, voilà que Tanguy secoue sa tête, faisant remuer les longues boucles noires qui y trônent. On ne guérit jamais réellement, Tanguy le sait, il en est certain, il en veut pour preuve l’image ancienne mais encore brûlante de son père, en costume, étendu sur le sol du salon, sa cervelle éparpillée sur le tapis, un Glock à sa main droite. Personne ne guérit jamais vraiment, il le sait ! Le voilà désormais recroquevillé sur lui-même ; et, son long corps blanc pareil à un fœtus, il bascule d’avant en arrière sur son matelas, respirant de plus en plus fort, de plus en plus vite, chassant vainement les pensées toujours plus violentes qui l’assaillent.


L’infirmier de jour toque. C’est l’heure du petit déjeuner.

/Ecalysta/

Hors ligne Claudius

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Re : La mélodie des reclus.
« Réponse #1 le: 17 Janvier 2019 à 15:35:58 »
Il n'y a pas grand chose à dire, ou tout au moins, je n'ai pas grand chose à relever.

Ce texte intérieur est très poignant, quand la raison l'emporte sur la déraison. La conscience d'être ce que l'on est. C'est bien écrit, on entre dans la tête du narrateur, on ne sais pourquoi il est ainsi, mais lui le sait.

Bel écrit pour moi, avec un doute sur le mot "intime" j'aurais mis "intimité"

 :) :)
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Hors ligne Ecalysta

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Re : Re : La mélodie des reclus.
« Réponse #2 le: 17 Janvier 2019 à 15:56:17 »
Il n'y a pas grand chose à dire, ou tout au moins, je n'ai pas grand chose à relever.

Ce texte intérieur est très poignant, quand la raison l'emporte sur la déraison. La conscience d'être ce que l'on est. C'est bien écrit, on entre dans la tête du narrateur, on ne sais pourquoi il est ainsi, mais lui le sait.

Bel écrit pour moi, avec un doute sur le mot "intime" j'aurais mis "intimité"

 :) :)

Bonjour Claudius,

Une fois encore, je te remercie pour tes premières impressions. Je dois te dire que quand j'ai abandonné "les guilis", pour les raisons citées dans mon ancien message, j'avais envie de partir plus loin dans l'imaginaire.

De créer une atmosphère poétique, mais rattrappée par le réel. Quoi de mieux que l'adolescence alors ?

Pour ça, j'ai choisi Tanguy. Un jeune avec ses propres contradictions, persuadé d'être spectateur de sa propre existence, pourtant rattrappé violemment par ses souvenirs.

Je ne sais pas encore où je veux emmener mon personnage. J'ai envie qu'il s'en sorte, vraiment. Mais je veux que le récit reste réaliste.

 Alors j'ai pensé à continuer son histoire sur une bulle de bonheur, une parenthèse avec une joie intense qu'il vivrait, le convaincrait qu'il devrait continuer à vivre, dehors, pour retrouver ce sentiment. Tu vois?

J'ai aussi envie de créer un dialogue avec sa mère qui viendrait lui rendre visite. Mais ça, je ne sais pas encore quel relief je veux lui donner.

J'ai envie de faire hurler de joie Tanguy, un peu comme dans la fameuse scène sur la proue du Titanic, le faire hurler à la vie comme un cri qui dirait "J'arrive, la vie! Attends moi !" Mais j'ai peur de tomber dans le cliché. Mais après tout, il faut que je me lance sans peur dans cet imaginaire. 

J'ai vraiment tellement envie de faire vivre ce récit. Mais je ne sais toujours pas quelle est mon intention.

Du réalisme ou du romantisme ? Je ne sais pas si tu vois.

Peut être aurais-tu une idée, une envie pour ce personnage, qui pourrait m'aiguiller.

Merci encore pour tes retours,

Esther
/Ecalysta/

Hors ligne Claudius

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Re : La mélodie des reclus.
« Réponse #3 le: 17 Janvier 2019 à 16:06:04 »
Pour moi ce texte se suffit à lui-même, la conclusion renforce tout le contenu.

Mais si tu sens qu'il doit y avoir une suite, alors c'est toi qui dois la mener à bien.

Le côté réaliste est une bonne idée, trop de "romance" casserait ce début. De la joie après la déprime, c'est aussi une bonne idée mais pas dans l'excès, ce serait irréaliste.

Si tu désires vraiment écrire une histoire sur ce gamin, ce premier texte ne me semble pas être une bonne intro, enfin à mon sens (et je ne suis pas spécialiste du tout) mais je verrais la ou les raisons (outre le suicide de son père) qui l'auraient amené à cet état suicidaire.

Voilà, à bientôt donc selon ta décision.

 ;) ;)
« Modifié: 17 Janvier 2019 à 16:55:16 par Claudius »
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Hors ligne Ecalysta

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Re : Re : La mélodie des reclus.
« Réponse #4 le: 17 Janvier 2019 à 16:27:49 »
Pour moi ce texte se suffit à lui-même, la conclusion renforce tout le contenu.

Mais si tu sens qu'il doit y avoir une suite, alors c'est toi qui doit la mener à bien.

Le côté réaliste est une bonne idée, trop de "romance" casserait ce début. De la joie après la déprime, c'est aussi une bonne idée mais pas dans l'excès, ce serait irréaliste.

Si tu désires vraiment écrire une histoire sur ce gamin, ce premier texte ne me semble pas être une bonne intro, enfin à mon sens (et je ne suis pas spécialiste du tout) mais je verrais la ou les raisons (outre le suicide de son père) qui l'auraient amené à cet état suicidaire.

Voilà, à bientôt donc selon ta décision.

 ;) ;)

Je comprends bien que ce texte se suffit à lui-même, avec cette conclusion qui ramène Tanguy au réel, à sa condition d'ado torturé. Lui fait comprendre les raisons de son enfermement. Je pourrais m'arrêter là, ce serait très bien.

Mais j'ai vraiment envie de le continuer, de plonger moi-même dans cet univers. Je sens que je dois le continuer. Je sais que je tiens encore quelque chose de précieux, mais brut, dans mes mains. Que je peux le transformer en quelque chose de plus développé, rendant justice à ces adolescents dont on ne parle pas si souvent (je pense).

Merci pour ton conseil. J'ai en effet tendance à partir trop dans l'exacerbation des émotions. Mais j'ai aussi envie envie de montrer une certaine fureur de vivre, malgré la souffrance, qui se crée au contact des autres. Vraiment. Il faut que je fasse attention maintenant à ne pas en faire trop, pour que ça reste réaliste.

J'entends tes doutes sur l'intro, mais je ne les comprends pas trop, J'ai voulu, un peu comme au cinéma, passer d'un plan général sur la vie dans cet hôpital à un plan rapproché sur ce jeune. J'aimerais savoir ce qui te gêne, dans le fait de prendre ce texte en tant qu'intro, si tu as le temps.

Merci encore.

Esther
« Modifié: 17 Janvier 2019 à 16:40:03 par Ecalysta »
/Ecalysta/

Hors ligne Cinnamoon

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Re : La mélodie des reclus.
« Réponse #5 le: 20 Janvier 2019 à 19:22:11 »
Ecalysta,


Joli texte. On se laisse porter. Je ne sais pas s'il devrait y avoir une suite, un paragraphe de plus qui explique ce qui a mené Tanguy à se retrouver ici, est-ce lié à son père, ou bien est-ce un autre mal-être qui le ronge, en tout cas, j'apprécie ce type de texte, de petite parenthèse dans la vie de quelqu'un, comme si on tirait un peu le rideau et que l'on observait de loin à travers la fenêtre.

Hors ligne Ecalysta

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Re : Re : La mélodie des reclus.
« Réponse #6 le: 20 Janvier 2019 à 20:57:17 »
Ecalysta,


Joli texte. On se laisse porter. Je ne sais pas s'il devrait y avoir une suite, un paragraphe de plus qui explique ce qui a mené Tanguy à se retrouver ici, est-ce lié à son père, ou bien est-ce un autre mal-être qui le ronge, en tout cas, j'apprécie ce type de texte, de petite parenthèse dans la vie de quelqu'un, comme si on tirait un peu le rideau et que l'on observait de loin à travers la fenêtre.

Merci @Cinamoon ! :D Merci beaucoup  ;D ;D ;D! En vérité, ce texte n'est que l'entrée en matière d'une nouvelle qui va plus loin dans l'esprit de Tanguy. J'en suis encore aux balbutiements, mais j'ai trouvé une fin qui a été plutôt jouissive à imaginer. Il y aura réellement une histoire de rideau dans cette fin :D Mais un rideau rouge, comme au théâtre...
Merci mille fois pour tes encouragements! 

Esther
/Ecalysta/

 


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