Lâcheté
(Inspiré du film « La Jetée » de Chris Marker)
« Je ne te laisserai pas lui faire de mal. »
Ces simples mots, puis un coup de feu. Il n’en fallut pas davantage pour que Nathan s’éveillât en sursaut. Il n’eut pas le temps de recouvrer tous ses esprits qu’une voix lui demanda :
— Ça va, Nat’ ?
Nathan tourna les yeux vers la provenance de cette question. Sur le lit à côté du sien, un autre homme le regardait d’un air inquiet.
— Oui oui, ça va, merci Thomas, lui assura Nathan. Je me suis juste souvenu de ce fameux jour. Tu sais, quand on avait quatre ou cinq ans et qu’on jouait à cache-cache dans les bois ?
— Ah oui, se remémora Thomas à son tour. Tu as voulu te cacher dans une cabine abandonnée, mais ce type est apparu soudainement de nulle part et a failli te tuer. J’ai beau avoir vingt-quatre ans aujourd’hui, rien que d’y repenser me glace le sang.
— Et moi donc ! Heureusement que tu es arrivé juste à temps, sinon j’aurais pu y rester.
— Merci, mais… Par moments, je me demande à quoi cela nous a servi. J’ai à jamais la mort d’un être humain sur la conscience, et tout ce qu’on y a gagné, c’est d’être vivants dans un monde qui se meurt un peu plus chaque jour.
— Oui, enfin ça, c’est de la faute à ce foutu gouvernement qui n’a pas plus investi dans la sécurité de ses centrales nucléaires. C’est à cause de ces politiciens incapables qu’on est obligés de vivre sous terre pour ne pas être exposés aux radiations. Mais j’ai entendu dire que des scientifiques sont sur le point de trouver un moyen de retourner dans le passé. Tu penses bien que je nous ai inscrits directement comme volontaires. Je sais tous les risques que cela implique, mais tant que je peux revoir la lumière du jour, ce qu’il nous arriverait ensuite m’importe peu.
— Je suis tout à fait d’accord avec toi.
Quelques mois plus tard, la nouvelle bénie parvint à Nathan et Thomas. Le voyage dans le temps, que l’être humain avait toujours cru à jamais utopique, se révéla possible. Et, par un incroyable tour du destin, ils furent tous les deux choisis pour effectuer le tout premier test. L’expérience comportait toutefois quelques risques : nul ne pouvait prédire à quelle époque ni à quel lieu ils arriveraient, et leur retour dans le présent leur deviendrait définitivement impossible. Ces restrictions n’effrayèrent en rien Nathan, bien trop heureux de pouvoir enfin retrouver la fraîcheur de l’air et les rayons du soleil. Envahi par les mêmes sentiments et entraîné par l’engouement de Nathan, Thomas accepta de l’accompagner sans aucune hésitation.
Leur mission dans le passé était pour le moins assez simple : trouver la source de la catastrophe nucléaire et l’abattre, au moyen de deux revolvers qui leur furent fournis. En effet, après avoir longuement analysé les événements, les historiens découvrirent que tout était dû à l’intrusion d’un individu, probablement un terroriste, dans la salle de contrôle d’un puissant réacteur. Tuer cet intrus semblait la solution la plus sûre : expliquer la situation à des autorités compétentes les rendrait plus sceptiques qu’autre chose, alors qu’un meurtre près d’un lieu si délicat allait assurément les forcer à prendre les mesures de sécurité nécessaires. De plus, une mort pour empêcher des milliards d’autres s’avérait être un compromis on ne peut plus avantageux.
Pour retourner dans le passé, Nathan et Thomas durent se rendre dans deux cuves de forme ovale, complètement hermétiques. Après leur avoir administré un gaz soporifique, les deux machines entamèrent leur phénoménal calcul afin d’exploiter une faille dans l’espace-temps pour y envoyer les corps des deux amis.
La première fois que Nathan ouvrit les yeux, il pensait rêver tant ce qui l’entourait allait au-delà de toutes ses attentes. Il était allongé sur l’herbe fraîchement abreuvée de la rosée du matin printanier, et les chants des oiseaux constituaient une douce mélodie éveillant en lui ses souvenirs les plus lointains. Par chance, Thomas se trouvait non loin de lui, déjà remis de sa torpeur.
Leur enthousiasme collectif ne fut que de courte durée, car ils prirent rapidement conscience de l’ampleur de la tâche qui leur était incombée. Pour l’heure, il fallait déterminer au plus vite la date précise à laquelle ils avaient atterri. Ils se mirent donc en quête de l’agglomération la plus proche pour y rechercher des indices pouvant leur apprendre cet élément.
Ils ne marchèrent qu’une demi-heure avant de tomber sur une ville de province et se rendirent dans la première librairie qui croisa leur route. Les journaux affichaient la date de la veille de la catastrophe. Il n’y avait plus aucune minute à perdre. Au moyen de divers transports, ils passèrent toute la nuit à rejoindre le lieu indiqué par les historiens de leur époque. Finalement, ce fut par le biais du covoiturage qu’ils parvinrent sur une route située à quelques kilomètres de leur objectif.
Une fois hors de la vue du chauffeur, Nathan et Thomas se dirigèrent vers une forêt non loin de leur position, dans laquelle se trouverait la salle de contrôle. Bien évidemment, leur destination se situait bien loin des sentiers battus, après maintes pentes ardues pour dissuader tout voyageur un peu plus téméraire que les autres de s’y aventurer.
Nathan ne semblait pas s’en préoccuper, mais Thomas pressentait quelque chose, bien qu’il n’en perçût pas nettement la nature. Ce n’est qu’en apercevant enfin l’entrée de la salle de contrôle qu’il comprit l’envergure de la situation et de ce qu’ils étaient sur le point de commettre.
— Attends, prévint-il Nathan en l’emmenant derrière un rocher qui se trouvait là. Cet endroit, ce décor, cette cabine, ça ne te rappelle rien ?
Nathan mit peu de temps pour faire le lien à son tour.
— Alors… pensa-t-il à voix haute, ce serait nous, les terroristes ? Cela veut donc dire que j’aurais tenté de me tuer moi-même ce jour-là ! Exactement comme ils nous l’ont ordonné à notre époque.
Thomas confirma sa réflexion d’un léger hochement de la tête.
— Mais… mais nous n’avons rien fait de mal ce jour-là, protesta-t-il. Que s’est-il passé exactement ?
— Je ne pense pas que nous soyons les vrais coupables de la catastrophe nucléaire, tenta de démontrer Thomas pour rassurer son ami. À cause de notre intrusion, nous avons dû créer une faille dans le système de sécurité. Quelqu’un d’autre en a certainement profité. Peut-être devons-nous plutôt retrouver cet individu et le prendre pour cible lui au lieu de nous.
Nathan approuva d’abord vivement cette idée. Mais son enthousiasme fut de courte durée. Après quelques réflexions, l’expression de son visage s’assombrit.
— Même si nous parvenons à retrouver le coupable, la faille sera toujours là, exposa-t-il. Ça n’arrêtera pas la catastrophe, cela va seulement la retarder. Il faut m’empêcher de pénétrer dans la salle de contrôle. Ainsi, cette défaillance informatique ne sera pas créée.
— Hé, on n’a qu’à lui faire la plus grande frayeur de sa vie, non ? Cela éviterait de devoir…
— Mais ça ne changera rien. Même si nous nous empêchons d’entrer dans la cabine, tôt ou tard une autre personne le fera et causera cette faille. Il faut… Il faut me neutraliser. C’est le seul moyen pour forcer les autorités à rectifier le système de sécurité.
— Tu plaisantes, j’espère ? s’estomaqua Thomas.
— On le savait. On savait depuis le début que cette mission serait potentiellement dangereuse, que nous n’en ressortirions peut-être pas vivants. Mais je voulais tellement revoir le monde tel qu’il était auparavant, l’issue m’importait peu. Alors… même si ce ne fut que pour une courte période, cela me suffit amplement.
Au vu de la gravité du visage de Nathan, Thomas comprit rapidement que son ami était résolu à poursuivre la procédure prévue jusqu’au
— Par contre, ajouta Nathan, il faut que tu empêches le toi de cette époque d’intervenir. Sinon, tout le cycle recommencera. Toi seul sais où tu étais à ce moment-là.
Thomas ne rétorqua rien. Il savait que cette situation était sans issue, et cela lui était insupportable. Incapable de se résigner à dire adieu à la seule personne qui lui restait sur cette terre, il partit accomplir sa tâche sans même jeter un regard en arrière. Il devait faire vite, avant que sa volonté de s’opposer à leur mission ne prît le dessus sur lui.
Thomas ne mit pas bien longtemps à retrouver la trace de la version passée de lui-même. Il parvint à l’attraper par surprise et, au moyen de ses deux bras, à l’immobiliser. Il lui était cependant impossible de l’empêcher de crier à l’aide. Thomas prit peur que ses hurlements finissent par alerter le premier individu qui croiserait leur route. Il entreprit alors de se déplacer, péniblement et lentement dû aux gestes de débattement de l’enfant, afin de s’éloigner de la salle de contrôle. Mais en chemin, ils se positionnèrent à un angle où l’on pouvait distinguer au loin Nathan, prêt à faire feu et à mettre fin à son existence. Le jeune Thomas le remarqua et ses débattements redoublèrent de violence, comme si sa propre vie en dépendait. Il cria de plus belle sous la torture de voir son ami sur le point de se faire tuer, sans pouvoir venir à son secours.
Au fur et à mesure que ses cris et gestes désespérés s’éternisaient, l’autre Thomas commença à se souvenir un à un de tous les sentiments émanés de l’enfant qu’il tenait toujours dans ses bras. Son cœur se serra, créant en lui une douleur insoutenable. Pourtant, il ne pouvait se résoudre à choisir entre le laisser partir et continuer à le retenir. Quelle qu’eût été sa décision, cela provoquerait la mort de Nathan, que ce fût celui du passé ou celui du présent.
La volonté du jeune Thomas à vouloir à tout prix sauver la vie de son ami l’habitait désormais de toute part, et elle ne tarda pas à avoir raison de lui. Thomas desserra son emprise, laissant à son autre la liberté de prendre le revolver et de se ruer vers Nathan. Le garçon se dressa à quelques mètres de cet assaillant, pointant l’arme en direction de sa tête.
« Je ne te laisserai pas lui faire de mal. »
ContexteJ'ai mis le texte en premier car je me dis que c'est ce pourquoi vous êtes venus en premier

Je vais beaucoup m'étaler sur le contexte, il y a quelques détails quand même intéressants à savoir.
J'ai écrit ce texte l'année passée pour l'école. Le professeur nous a demandé un exercice assez amusant qui consistait à reprendre une oeuvre déjà existante pour la remodeler à notre sauce.
Le texte en question est une reprise de La Jetée de Chris Marker. Et à la manière du film L'Armée des douze singes, nous devions reprendre les bases du scénario pour en créer une nouvelle histoire.
Ainsi, le genre Science-Fiction (auquel j'adhère assez peu) nous était imposé. Mais surtout, le voyage dans le temps est un sujet que je ne traite jamais à cause des nombreux problèmes que cela pose. Et ce texte n'y fait pas exception.
Les règles qui nous étaient imposées :
- Contexte post-apocalyptique
- Voyage dans le temps
- Début et fin sont pareils, se font écho entre eux
- 3 pages max
J'ai obtenu la note de 27,5/30... mais on s'en fout

J'avais envie de partager ce texte un peu comme ça, parce que je l'aime plutôt bien (puis parce qu'on est mardi et que je ne voulais pas enchaîner directement avec un autre roman

). Il rassemble des sujets qui me sont propres (amitié entre 2 garçons et dilemme cornélien, et le petit jeu de mot avec le titre).
Les points négatifs viennent surtout du fait que 3 pages, c'est relativement peu pour expliquer certains points. Cela fait enchaîner les événements beaucoup trop rapidement et cela a apporté 2 incohérences : le fait que les protagonistes ne se souviennent pas de l'endroit avant d'être arrivés à destination, et le fait que Thomas soit toujours vivant dans le passé.
Bref, c'est donc plus un texte que je voulais faire partager plutôt que faire améliorer. Ceci dit, pointer mes faiblesses ne peut que me faire évoluer
