Ce texte est la suite de Au voleur ! L'inspecteur Vincent pensait souvent à cette affaire de vol de rêves. Il y avait maintenant plus d’un an qu’il avait enregistré la plainte de Madame Louise. Elle lui avait affirmé être victime du vol de ses rêves. La vieille dame se rendait de temps en temps à son commissariat favori, 4 rue aux Ours, dans le 3e arrondissement.
Environ trois mois après avoir enregistré cette fameuse plainte, un de ses collègues l’interpella :
« Tu sais, la vieille de la rue Quincampoix, Louise, elle est morte il y a deux jours, de mort naturelle. Si nous voulons jeter un coup d’œil à l’appart, la concierge a la clé. »
Vincent se rappelait de cette affaire. Pourquoi ne pas se rendre à l’appartement, et avoir une dernière pensée pour Louise ? Il en parla à son collègue Patrick qui ne comprenait pas pourquoi il voulait aller chez elle. Il finit par céder :
« Bon, c’est bien pour te faire plaisir Vincent, c’était une crise cardiaque. »
Très vite, ils se retrouvèrent devant la porte d’entrée de l’immeuble. À cet endroit, la façade est en retrait d’un bon mètre et quelques rayons de soleil parviennent à lécher les fenêtres. La porte massive était entrouverte, une femme entre deux âges leur fit signe d’entrer puis, en silence, les précéda dans l’escalier. Arrivée au premier, elle sortit un gros trousseau de clés, ouvrit et entrebâilla la porte de Louise, en disant :
« Allez-y, moi, je préfère rester sur le palier. »
Patrick entra le premier et poussa les volets. Les lieux apparurent agréables, cossus, rien ne laissait deviner qu’une vieille femme y était décédée récemment. Dans le salon, tout près d’une fenêtre qui descendait presque jusqu’au sol, trônait un fauteuil Voltaire de couleur parme.
« Valable, c’est l’appart qu’il me faut ! S’exclama Patrick.
— Dans tes rêves, ou quand tu seras commissaire… »
Tout était rangé, pas un grain de poussière et seules les photos en noir et blanc dans des cadres démodés montraient que l’on était chez une personne âgée.
— Rentrons, il ne s’est rien passé ici ! » dit Patrick.
Vincent revoyait la vieille dame polie, aimable, bien mise, il ne voulait pas lui accorder seulement une petite minute, il répondit :
« Vas-y si tu veux, moi j’aimerais voir le fameux voisin. »
Sur un bref « Ok, je te le laisse », Patrick s’éclipsa. Vincent parcourut lentement les lieux, referma doucement les volets. Avant de sortir, il laissa l’image du fauteuil se graver en lui.
La gardienne, en refermant la porte lui raconta la même histoire.
« Oui, Louise se plaignait du vol de ses rêves, ça devenait une obsession… Ça la minait. Mais quand elle parlait du Paris de sa jeunesse, on ne pouvait plus l’arrêter. Pour elle, les vraies Halles, c’étaient celles des pavillons Baltard. De l’animation jour et nuit, les « forts des Halles » portant des quartiers de bœuf sur leurs épaules… C’était le ventre de Paris, pas de chichi, tout au grand jour ! Les porcs, les lapins, les volailles… éventrés, exposés, suspendus, du sang et de la sciure. Pas de cellophane ni de plastique, que du papier journal… c’était là qu’elle avait commencé ».
Patrick était déjà parti depuis un bon moment. Lui, le passé, ça ne l’intéresse pas. Vincent abrégea :
« Excusez-moi, mais je dois parler à son voisin de palier. »
Il attendit que la conciere ferme à clé et descende. Il s’approcha de la seconde porte qui portait le nom - Jean Bertuni-. Il frappa trois fois, puis dit d’une voix ferme :
« Bonjour, inspecteur de police Vincent, j’enquête sur le décès de votre voisine. »
Bertuni mit du temps avant de coller son œil au judas. Il ouvrit la porte et sourit bizarrement au policier. On aurait dit un pâle fonctionnaire des années 1930, sortant d’un trou à rat, genre héros de Courteline. Petit, presque chauve, de vieilles lunettes cachant mal ses yeux trop gros. Avec son pantalon et son pull gris à ressorts, ce n’était pas l’affaire du siècle. Vincent se demanda si la déco de l’appart était du même style. Bien décidé à y entrer, il essaya de le mettre en confiance :
« Louise a eu une mort naturelle. Mais, comme je suis nouveau, on m’a désigné pour faire une enquête de voisinage. J’ai quelques questions à vous poser si vous êtes d’accord. »
Voilà, c’était dit, et il s’avança pour lui faire comprendre qu’il était bien décidé à entrer. Résigné, Bertuni finit par dire : « Entrez inspecteur ».
Il habitait côté cour, dos à l’appartement de Louise. Son intérieur était moins moche que prévu, disons moderne genre Ikéa, sans plus. Bertuni s’assit dans le fauteuil. Vincent sur le canapé pensait : « Il ne doit pas recevoir beaucoup de visites ».
Peu à peu Bertuni se mit à parler.
« Ma voisine; elle était spéciale. Au début on se saluait, je montais parfois ses courses, puis elle a changé. Tout d’un coup elle a affirmé qu’on lui volait ses rêves, puis elle m’a accusé personnellement de les voler. Voler des rêves, comme si c’était possible ! Plus j’essayais de la raisonner, plus elle devenait hargneuse. J’ai abandonné, je l’ai évitée. S’il y avait un voleur de rêves dans l’immeuble, pourquoi je n’en serais pas victime ? Moi aussi je rêve, tout le monde rêve ! ».
Il sentait déjà que Bertuni serait intarissable, ce devait être un de ses sujets préférés. Le discours sonnait bien, Vincent le relança :
« Oui, mais ce n’est intéressant que si on s’en souvient.
Pour s’en souvenir, dit Bertuni, il faut s’entraîner. Vous pouvez même faire des rêves lucides sans vraiment dormir… De grandes découvertes et inventions ont été rendues possibles grâce à des rêves : la table des éléments de Mendeleïev, la représentation des atomes, des œuvres d’art… Le cerveau travaille quand vous dormez, il classe et reclasse les informations, en reçoit, élabore bien des scénarios, se fait son cinéma.
— Vous avez l’air d’avoir bien étudié la question.
— Bien sûr, je prépare un livre sur les rêves.
— Votre appartement est adossé à celui de votre voisine, j’aimerais jeter un œil aux autres pièces.
— Euh, ce n’est pas très rangé, je ne préfère pas. »
Bertuni commençait à s’agiter, c’était forcément le moment d’insister.
— Ce sera un simple coup d’œil, autrement c’est sûr, mes collègues vont vouloir venir avec les autorisations nécessaires.
— Non, pas vos collègues, vous, si vous voulez. », dit-il.
Vincent commença la visite : cuisine, salle de bain, chambre, rien de spécial. Plus il s’approchait de la dernière porte au fond du couloir, plus le petit homme devenait nerveux. Il ouvrit cette dernière porte. La pièce était sombre, une toute petite chambre avec, au-dessus de la tête du lit, une espèce de sculpture en fil de fer, une sorte de toile d’araignée qui se déployait en arabesques inattendues. En s’en approchant, le policier remarqua deux fils qui couraient sur la plinthe avant de rejoindre un ordinateur, il s’exclama :
« C’est juste derrière la cloison de la chambre de votre voisine, votre truc !
— C’est pour mon livre, ça n’a rien à voir avec elle, se défendit Bertuni.
— Je suis certain que c’est important pour vous, expliquez-moi.
— Venez au salon, je vais tout vous dire.
Ces recherches, c’est toute ma vie. Avant je travaillais dans l’informatique à Nice, la programmation, mais j’ai eu des problèmes avec mes collègues, et je suis tombé malade. Finalement, je préfère une petite pension d’invalidité et vivre comme je veux. Je m’approche tout doucement de la retraite. Heureusement, tout jeune, j’ai acheté ce trois-pièces pour le louer, j’y habite maintenant depuis deux ans. J’ai toujours fait des rêves, jamais de cauchemars, d’ailleurs mon médecin m’a encouragé à les écrire. J’en discute avec lui, le seul problème, c’est la preuve : les gens ne me croient pas. Alors j’ai décidé de leur fournir les preuves.
Si je leur dis avoir déjeuné dans un lieu prestigieux, accompagné d’une jeune femme, ils veulent des photos, la note du restaurant… Alors je me suis entraîné, oui, entraîné, des mois et des mois. Finalement, je peux maintenant leur fournir ces preuves. Ce que vous avez vu au-dessus de la tête de lit, c’est un simple voile électromagnétique pour capter mes ondes cérébrales, un simple attrape-rêves moderne. Finies les longues explications laborieuses données aux autres, désormais j’ai les photos, les preuves. La nuit je réussis à saisir au vol les images de mes rêves.
Je suis arrivé à faire mentalement CLIC pendant mes rêves. Oui, je sais que vous ne me croyez pas, mais je peux le faire. Un simple CLIC et l’image se retrouve dans mon ordinateur. Au début je ne croyais guère au résultat, c’est pourquoi j’ai commencé par imaginer des tableaux simples à base de figures géométriques. Mais les couleurs étaient décevantes, uniquement les bleus tristes et des gris foncés. J’ai évolué en créant des formes plus réussies, des compositions avec plus de jaune, de rouge vif et de blanc éclatant. Mes créations se succédaient rapidement. Je devais me contrôler et ne déclencher chaque CLIC que pour les tableaux les plus réussis. Après, je me suis essayé aux paysages champêtres, aux portraits, aux visites de monuments, aux mondes imaginaires…
Évidemment mes CLICS ont fonctionné de mieux en mieux, j’ai enfin suffisamment de preuves de mes visions. Regardez cet album, ce n’est qu’une toute petite partie de ce que j’ai enregistré, le reste est dans mon disque dur ou encore dans ma tête. Ce que j’ai vu une fois, je peux y revenir à volonté.
Tout ça, c’est naturel pour moi. J’en discute souvent avec le Docteur Bernard Barinet de la rue Geoffroy-l’Angevin, je lui en ai donné un, d’album. Il est Jungien, alors, vous savez, lui, les rêves, ça l’intéresse. Voici sa carte. Et puis, si rien ne se perd et que tout se transforme, alors, tous nos rêves, ils deviennent à qui, à quoi ? »
Il commençait à s’énerver, alors, Vincent lui demanda où était le cabinet de son docteur, et si Jung c’était mieux que Freud… et à la fin :
« Et votre voisine, vous pensez que, sans le savoir, elle aurait pu faire CLIC ? On aurait la preuve qu’elle rêvait, que personne ne lui volait ses rêves, qu’elle ne pouvait pas s’en rappeler, à son âge…
— En fait, je voulais vous le dire, c’était triste pour elle, mais elle rêvait, sans s’en souvenir. Et la preuve, je l’ai là, regardez. »
Jean Bertuni lui tendit un album ouvert à la dernière page, et pointa quelques photos de mauvaise qualité. Sur la première, on voyait Louise à environ quarante ans, en tenue de soirée, attablée dans un cabaret. Elle souriait à deux beaux jeunes hommes, certainement des acteurs alors connus. Sur la seconde, toute jeune, elle volait au-dessus des anciennes Halles de Paris. En bas, il y avait encore des chevaux et des charrettes à bras. Sur une autre, elle était assise sur un des anneaux de Saturne, cheveux au vent, l’air réjoui, comme sur un manège de la foire du Trône.
« Alors, vous voyez qu’elle rêvait encore ! C’est par pur hasard que ces images sont venues sur mon ordinateur. Mes rêves me suffisent, ceux des autres ne m’intéressent pas. Que d’autres volent les rêves, j’en suis sûr. Moi, simple amateur, j’ai réussi partiellement à garder des traces irréfutables de ce que je vois, de ce que je vis la nuit. Les professionnels, eux, ont des moyens quasi illimités. Sur un blog, j’ai lu qu’ils peuvent filmer les rêves, et à grande échelle. Pourquoi, me direz-vous ? À des fins commerciales, ou pour les mettre bout à bout et produire des films, des séries. Puis il y a la politique, la propagande, l’espionnage… Notre cerveau ne se méfie pas, il est sans défense quand on dort, c’est là-dessus que la police doit agir, si on les laisse faire… ».
Pour le calmer, Vincent devait le rassurer :
« Jean, J’ai vu que vous n’êtes pour rien, ni dans son décès, ni pour ses rêves, soyez tranquille, continuez vos recherches.
- Merci, vous au moins, vous me comprenez ! »
En descendant, Vincent sortit de sa poche la carte du médecin. Il se dit : « Pourquoi ne pas aller enfin voir ce fameux docteur Bernard Barinet ? » Par la rue aux Ours, il n’avait qu’à prendre à droite la rue Beaubourg et la deuxième à gauche pour être rue Geoffroy-l’Angevin .
À l’interphone, ce fut le rituel « Vous avez rendez-vous ? ». Après avoir dit qu’il était policier et chargé d’une affaire qui s’était produite dans le quartier, la porte s’ouvrit. Il patienta dans la salle d’attente, en fait, deux chaises dans le couloir. Cinq minutes après, le psychiatre le fit entrer. Vincent le salua et alla droit au but.
« Docteur, je sais que vous êtes tenu au secret professionnel, mais je ne sais pas trop quoi penser d’un de vos patients, Monsieur Jean Bertuni. Peut-il être dangereux ?
— Je ne peux rien vous dire sur lui, mais je peux vous parler d’une façon générale.
« Les personnes présentant des troubles psychologiques graves et qui peuvent être dangereuses, bénéficient de procédures précises. Pour celles qui sont dans des délires plutôt inoffensifs, nous nous contentons d’un simple suivi. Vous devez savoir que le temps de l’enfermement est en grande partie révolu. En dehors de leur différence, ils mènent une vie quasi normale. S’ils trouvent une oreille attentive, ils tentent de vous faire entrer dans leur délire. Ils vous donneront des preuves de ce qui est leur vérité, conseilleront des blogs qui vont dans leur sens…. Souvent le délire s’accroît avec l’âge, et ces individus se coupent de plus en plus de la société. Je suis souvent leur seul interlocuteur. »
Aux patients concernés par leurs rêves et cauchemars, je donne la définition classique et somme toute rassurante de Jung : « La fonction générale des rêves est d'essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l'aide d'un matériel onirique qui, d'une façon subtile, reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier »
Et il laissa le silence s’installer. C’était le premier psy que Vincent rencontrait, il parlait lentement, d’une voix ferme et douce. Il était fort agréable, mais, il n’avait rien dit sur le rêveur.
Vincent, conscient de sa longue absence, regagna au plus vite le commissariat et se mit à rédiger un rapport qui ne serait jamais consulté.
Après deux semaines à peu près tranquilles, Vincent fut affecté à l’équipe de nuit. Avec ses collègues, il faisait des descentes dans les squats, repoussait du pied des seringues usagées, pénétrait dans les coins et recoins glauques de Paris. Il devait ramener toujours les mêmes énergumènes au commissariat, les relâcher, les reprendre…
Œuvrer dans le sordide, la misère, au bout de quelques mois, ça commençait à lui taper sur les nerfs. Il se mit à faire des cauchemars. Et, vivre dans ce studio à Courbevoie, avec vue sur le béton du socle de la Défense, ça le déprimait. Bref, il prit quelques jours d’arrêt-maladie et ses collègues commencèrent à lui faire la gueule…
Au début de sa deuxième année de service, un midi, Vincent mangeait bien tranquillement dans le petit restaurant de l’angle de la rue Étienne Marcel. Son rêveur, Jean Bertuni s’approcha de sa table et il lui demanda :
« Vous vous souvenez de moi ?
— Oui, bien sûr.
— Toujours au commissariat de la rue aux Ours ?
— Oui, enfin, je suis en arrêt-maladie.
— Policier, ce n’est pas un métier facile. »
Finalement, Jean s’assit et ils grignotèrent ensemble. À la fin du repas, Vincent fut convaincu que la solution à ses problèmes passait par le docteur Barinet. En effet, il ne supportait plus le commissariat, ses collègues, la paperasse... Lui seul pouvait le comprendre, le délivrer de ses angoisses et surtout lui faire un arrêt-maladie de longue durée. Il savait que son salaire en serait légèrement amputé et qu’il devrait peut-être quitter son triste studio.
En sortant du restaurant, Vincent se dit : « En fait, une simple chambre chez un particulier, en plein Paris, et pourquoi pas rue Quincampoix ? Cela peut me suffire ».