Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

24 Septembre 2026 à 15:01:43
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le S.V.T.

Auteur Sujet: Le S.V.T.  (Lu 1926 fois)

Hors ligne Benjamin-69

  • Tabellion
  • Messages: 22
    • Pour découvrir mes textes...
Le S.V.T.
« le: 14 Juin 2018 à 14:15:07 »
Bon, celle-là est une nouvelle plus longue... Mais elle a été adorée des lecteurs !
Attention, la suite et fin du texte est en réponse aux commentaires :-)



Je me souviens très bien du jour de mon premier saut. Cela remonte maintenant à une dizaine d’années. Je venais d’intégrer le service depuis deux mois, arrivant au terme de ma formation, lorsque le directeur m’avait confié une mission de routine sur les effets à court terme d’une modification de l’assiette fiscale des revenus des classes moyennes. J’étais nerveux en me rendant dans la salle de départ, une nervosité moins due à la peur – depuis treize ans que le service existait, les accidents se comptaient sur les doigts d’une main – qu’à l’impatience de réaliser un rêve qui me tenait à cœur depuis l’enfance. Par ailleurs, ce saut allait me démarquer du reste de la population, me permettre de rejoindre l’élite des fonctionnaires en me faisant entrer dans le cercle très fermé de ceux que l’on appelait, un peu envieux, les « 1% ». L’expérience que je m’apprêtais à vivre était donc réservée à quelques chanceux, et j’étais sur le point d’en faire partie.
Je me souviens qu’en entrant dans la salle de départ, je fus quelque peu surpris. M’attendant à découvrir des techniciens affairés de toutes parts, de grands écrans de contrôle et des tubes gigantesques sortant des murs, je fus déçu de me retrouver dans une pièce de taille modeste – dans les 80m² à première vue – et au design fort peu futuriste. Des murs blancs, un plafond haut strié de néons, un sol en lino gris. Pas de fenêtre, pas de décoration. Une ambiance minimaliste par excellence.
Les écrans de contrôle imaginés étaient néanmoins bien présents, sur ma gauche, encastrés dans le mur, à hauteur d’homme, mais leur nombre était limité à trois. Un technicien d’une trentaine d’années surveillait avec attention les images projetées en effectuant des ajustements à partir du clavier posé sur le bureau face à lui. Devant moi, dans la continuité de la porte, je remarquai non sans quelques interrogations un objet de forme ovale, semblable à un œuf d’acier aux dimensions surprenantes, environ deux mètres cinquante de haut par un mètre cinquante de large. Enfin, sur ma droite, des instruments médicaux et des lits indiquaient la présence du sas médical.
Encore sous l'émotion de cet environnement nouveau pour moi, je ne vis pas arriver mon interlocuteur et fus surpris par la main qui venait d’apparaître devant mes yeux.
– Bonjour, Xenilar Silloce.
– Euh… Bonjour, Nilen Jutovi.
– Nous vous attendions. Alors c’est votre premier saut ? Un peu tendu, j’imagine ?
– Pour ne rien vous cacher, oui.
– Ne vous inquiétez pas, tout le monde passe par là. Mais une fois l’appréhension passée, vous n’aurez qu’une hâte, recommencer ! Allez, venez avec moi, nous allons procéder à la visite médicale.

Je suivis le technicien vers le coin réservé à cet effet. À sa demande, je me déshabillai puis m’allongeai sur le lit.
– Le saut étant une expérience traumatisante pour votre organisme, nous devons nous assurer au préalable que votre métabolisme tiendra le choc. La première fois c’est toujours plus long, il nous faut établir votre fiche signalétique. Après, seule une actualisation sera nécessaire.
Xenilar Silloce fouilla dans l’armoire derrière lui, en sortit un tensiomètre, le positionna sur mon bras droit et reprit.
– Votre âge ?
– 33 ans.
– Taille et poids ?
– Un mètre quatre-vingt-cinq pour quatre-vingts kilos.
– 12 - 8 pour la tension, c’est très bien. Êtes-vous à jour de vos derniers vaccins ?
– Pas tous. J’avoue ne pas être particulièrement méticuleux sur ce point.
– C’est une erreur. À l’avenir, tachez de l’être. Je vais vous faire une injection de N1P1, cela devrait vous remettre à jour contre les principales infections connues, hépatite, H.I.V., peste, grippe, etc. Votre passé médical, des opérations ou des éléments particuliers à signaler ?
– Non, rien de significatif. L’appendicite étant enfant.
– Vous suivez un traitement ?
– Non.
– Des contre-indications à certains médicaments ?
– Non.
Le questionnaire dura ainsi plusieurs minutes, tandis que Xenilar Silloce enregistrait méticuleusement chacune de mes réponses dans un IPad 6.0. Jamais je n’avais été examiné et questionné avec un tel soin, Silloce décortiquant chaque élément de mon passé médical.
Vint le moment où le quinquagénaire releva sa barbe du dernier né d’Apple et me sourit.
– C’est très bien. Tout est en ordre. Je vous laisse passer à côté, dans le vestiaire, pour enfiler la combinaison.

Suivant le chemin qui m’était indiqué, je récupérai mes vêtements et ouvris une porte qui se trouvait derrière le lit pour me retrouver dans une pièce rectangulaire, d’environ 30 m², semblable à un vestiaire d’un club de sport, carrelage blanc sur le sol et les murs, des douches dans le fond, des rangées de casiers alignés sur ma gauche, et à droite quelques bancs pour s’asseoir et procéder au changement vestimentaire. Je remarquai que certains des casiers étaient fermés, signe que d’autres collègues étaient actuellement en mission.
Je choisis le premier casier libre, y retirai la combinaison noire qui se trouvait à l’intérieur puis glissai mes habits en échange. Retournant vers les bancs, je commençai à revêtir ma nouvelle tenue de travail. Cette dernière s’avéra particulièrement pénible à enfiler et je me crus de retour en enfance, lorsque j’avais dû passer une combinaison de plongée à bord d’un bateau à l’arrêt que venaient joyeusement chahuter les vagues, d’humeur badine ce jour-là. Expérience mémorable et mal de mer garanti.

La joute avec ma combinaison terminée, je sortis pour rejoindre Xenilar Silloce. Ce dernier se tenait près de l’œuf métallique.
– Voici le transpondeur. J’imagine que vous connaissez son fonctionnement ?
– Oui, dans les grandes lignes, cela fait partie de la formation.
– Très bien. De toute façon, nous nous occupons de tout. Pour l'instant l'opération reste encore un peu complexe, mais je suis en train de travailler sur une version bêta qui simplifiera les choses.
– C'est-à-dire ?
– En limitant le nombre de variables à entrer dans l'ordinateur aux seules caractéristiques de l'individu : âge, taille, poids et groupe sanguin. Plus la date, mais cela va de soi ! C’est ensuite la machine qui calculera les particularités de votre métabolisme et réalisera les ajustements liés au flux temporel. Mais assez discuté, je vous laisse vous installer. Une fois à l’intérieur, tentez de vous détendre. Vous ne sentirez rien, l’opération prend moins d’une seconde.

C’est alors que je pris place dans le transpondeur. La lourde porte entièrement hermétique se referma derrière moi. Un voyant rouge se mit à clignoter tout au long du décompte égrené par une voix féminine préenregistrée, dont les paroles sortaient des baffles, derrière moi, à peu près à hauteur de mes oreilles.
5… 4… Mon cœur s’accéléra subitement, je le sentis cogner avec vigueur contre ma poitrine…
3… 2… J’avais chaud, la sueur me tombait dans les yeux… J’avais peur…
1… Où étais-je… ? Pourquoi avais-je accepté cette mission… ?
0… Le voyant passa au vert.

Mon premier voyage dans le temps se déroula sans incident particulier.
***

Le S.V.T. (Service de Vérification Temporelle) avait été créé en 2159, depuis que le voyage dans le temps avait été rendu possible par les découvertes du professeur Doni Helsar en physique quantique. Cet homme, qui avait consacré sa vie à la science et à l’infiniment petit, avait fini par démontrer ce que beaucoup supposaient depuis des années, à savoir qu’il existait une infinité de dimensions parallèles comprenant toutes un avenir différent fonction de nos choix passés. À chaque instant présent, au moment de prendre une décision, que ce soit à l’échelle d’un individu ou d’un groupe, se créait un nœud dans ce qui avait été appelé « l’Arbre des possibilités » duquel partaient divers faisceaux d’avenir variant selon le choix – ou le non choix – effectué. Dès lors, en ouvrant un tunnel temporel entre deux dimensions, il était possible de voyager dans le temps, de sauter, en quelque sorte, d’une branche à l’autre parmi les divers futurs.
Las des décisions hâtives des politiques, bien trop souvent fondées sur des conceptions électoralistes et par là même éloignées de l’intérêt général, la population avait pour une fois fait bloc afin que cette découverte soit utilisée à bon escient. Elle avait exigé – et obtenu de haute lutte – que désormais chaque décision d’importance fasse l’objet d’une mesure d’impact dans le futur afin d’analyser si les effets attendus de telle ou telle politique se vérifiaient à l’épreuve du temps. C’est ainsi que les services de vérification temporelle furent créés, au niveau de l’État ainsi que dans chacun des cinq districts couvrant le territoire.

J’avais intégré le S.V.T. du District Sud-Est le 22 mars 2172, à l’âge de 33 ans. L’aboutissement de plusieurs années d’études et surtout d’une préparation intense à ce qui était considéré alors comme le concours le plus difficile de la fonction publique. Je faisais désormais partie de « l’élite », de ceux qui allaient voyager dans le temps, messager revenant du futur pour garantir une évolution sociétale sans incident. Nous avions en quelque sorte transposé « L’Éternité » d’Asimov. Mais à l’envers. Contrairement aux « Éternels », nous n’allions pas dans le passé rectifier les erreurs, mais dans le futur afin de ne pas les commettre. Du curatif nous étions parvenus au préventif. Le risque zéro poussé à son paroxysme.
Le fonctionnement d’un S.V.T. était relativement simple. Deux bureaux distincts le composaient, celui des voyageurs et celui des scribes. Comme leur nom l’indique, ces derniers avaient pour mission de consigner rigoureusement les effets produits par les diverses lois, puis d’ordonner et archiver ces informations dans le logiciel Temporalis afin que n’importe quel voyageur venant du passé puisse constater l’évolution d’une décision politique antérieure et trouver l’ensemble des éléments nécessaires à l’établissement de son rapport de mission. Tout avait donc été prévu, méticuleusement, afin d’anticiper l’avenir et orienter la société vers la voie la moins sinueuse.
En dix ans, je m’étais familiarisé avec ce nous appelions communément « un saut ». J’en avais désormais plus d’une centaine à mon actif et l’émotion ressentie la première fois avait fait long feu. J’étais maintenant un routinier, quelque peu blasé de ces incessants va-et-vient dans le temps. La majorité des sauts se faisant dans un avenir particulièrement proche – deux à trois ans – il était donc bien rare de constater des évolutions marquantes. Ainsi, il m’arrivait parfois, au réveil, dans cet instant furtif entre rêve et réalité, de ne plus savoir si je me trouvais dans le présent ou l’avenir. Ces décalages temporels étaient fréquents et je n’étais pas le seul à les subir, d’autres voyageurs m’ayant fait part de sensations similaires.
Si mon travail revêtait un aspect singulier et, quoique j’en dise, attractif, il rendait néanmoins difficile toute vie familiale. Mon ex-femme n’avait pas supporté mes absences prolongées dans « l’autre monde ». En effet, nos dirigeants ayant rapidement perçu comment le S.V.T. pouvait leur permettre de multiplier les décisions sans risques, cela avait sensiblement augmenté les demandes de vérifications et par là même mes absences, sanctuarisant ainsi, au passage, la disparition totale du courage politique.
Et comme il était nécessaire de laisser passer un délai de quarante-huit heures entre les sauts afin que les traumatismes métaboliques induits aient le temps de se stabiliser, j’étais rarement à notre appartement plus de deux jours consécutifs.
Immanquablement, après trois années chaotiques, notre mariage avait sombré, très certainement aidé par mon caractère qualifié habituellement de « difficile à vivre. » Il est vrai que je pouvais être un obstiné à tendance bourrue, le qualificatif patibulaire ayant même été prononcé à certaines occasions. Je vivais donc seul depuis quatre ans, partageant ma vie entre le S.V.T., les soirées entre amis et les femmes. Car si je n’avais plus ce que l’on peut appeler une « régulière », les « passagères » étaient fréquentes dans mon lit, la nature m’ayant apparemment doté d’un physique ne laissant pas insensible le beau sexe. Je ne m’étais jamais trouvé particulièrement beau, mais je savais, à l’occasion, mettre mes atouts en avant, des yeux bleus et une musculature soigneusement sculptée dans un corps d’un mètre quatre-vingt-cinq.
***

Mardi 31 juillet 2182
Assis dans le bureau de mon directeur, Quinael Lixeos, j’observais en silence cet homme d’une soixantaine d’années, pendant que celui-ci finissait de feuilleter le dossier de mission qu’il avait sous les yeux. D’une taille légèrement inférieure à la mienne, son allure se composait de deux traits distinctifs : ses cheveux châtains rasés et son nez proéminent, attirant invariablement l’œil de son interlocuteur. Cerveau brillant, cet homme avait consacré sa vie à l’administration. Après une thèse en droit brillamment réussie, il avait intégré les plus hautes sphères de l’administration pour ne plus jamais les quitter. Pas de femme, pas d’enfants, une existence vouée entièrement au District Sud-Est.
Son regard froid et sa voix étrangement calme en toute situation ne manquaient jamais de me mettre mal à l’aise. Je détournai donc mon regard qui se posa sur la carte affichée derrière lui. Une France divisée en cinq parties sensiblement similaires. Les cinq districts, Nord-Ouest, Nord-Est, Centre, Sud-Ouest et Sud-Est. Ce dernier s’étendait de Montpellier à la côte italienne d’est en ouest, et de Valence à Marseille du nord au sud. Trente millions d’habitants y vivaient dans une relative harmonie.
Le mouvement de simplification de la carte administrative française avait débuté au début du siècle dernier, entre les années 2010 et 2015. Les profonds foyers de résistance avaient été difficilement vaincus et petit à petit le pays s’était transformé pour devenir cette entité proche de la confédération, un État central stricto sensu limité aux compétences régaliennes et cinq districts élus au suffrage censitaire et jouissant d’une quasi-autonomie. Oui, le suffrage universel avait été aboli à l’horizon 2050. Pour mettre un terme à la volatilité électorale ayant conduit les extrêmes au gouvernement, les forces politiques traditionnelles avaient profité d’une relative accalmie et d’un retour au pouvoir inespéré pour s’entendre sur cette mesure promulguée durant les vacances estivales.
Pour une partie d’entre eux, les Français avaient été dépouillés de leur droit de vote alors qu’ils se faisaient tranquillement dorer – le terme adéquat aurait été rôtir malgré les indices de protection 300 et les parasols anti U.V., instruments devenus nécessaires avec la dégradation constante de la couche d’ozone – au soleil, avec l’assentiment tacite des classes supérieures.
– Jutovi, vous êtes notre voyageur le plus expérimenté et j’ai une mission classée A à vous confier.
– Une classée A ? Si je ne me trompe pas, cela fait plusieurs années que nous n’en avons pas eue ?
– En effet. Et c’est pourquoi j’ai besoin de vous sur le terrain.
– Très bien. Je vous écoute. De quoi s’agit-il ?
– Vous n’êtes pas sans savoir qu’avec l’augmentation exponentielle de la population, nous avons quelques difficultés à couvrir nos besoins alimentaires.
– Je croyais que la mesure de spoliation du sol africain entrée en vigueur il y a cinquante ans permettrait de couvrir nos besoins jusqu’en 2250 au moins ?
– Spoliation, comme vous y allez…
– Excusez-moi Monsieur le Directeur, mais contraindre les Africains à exploiter intensivement leurs terres cultivables, très limitées au demeurant, sous le contrôle des Occidentaux, afin que nous récupérions la quasi-totalité des denrées qu’ils ont produites pour notre consommation exclusive, j’ai du mal à définir cela sous un terme autre que celui de spoliation…
– Cet accord a été librement signé par les gouvernements africains et le G 15.
– Le terme « librement » me paraît également galvaudé. Vous savez comme moi que s’ils n’avaient pas signé cet accord, nous ne leur aurions jamais fourni le virus anti-H.I.V. Le sida ou la famine. Notre mansuétude nous honore… Enfin, vous connaissez mon opinion sur tout cela.
– En effet. Et c’est pour cela que je ne m’étendrai pas. Donc, comme je le disais, nos réserves s’épuisent. C’est pourquoi le groupe agro-alimentaire Danstlé travaille depuis quelques années sur la possibilité de réduire substantiellement le délai de maturation des fruits et légumes, ainsi que sur une hormone de croissance permettant d’accélérer le développement des bovidés et des ovidés. Leurs travaux viennent d’aboutir. Les premiers tests tendent à démontrer qu’il n’y a pas de danger pour l’Homme. Pas d’effets secondaires majeurs du moins. Vous comprenez que ces découvertes sont d’une importance décisive. La tentation est forte pour le G 15 de passer au lancement du programme à grande échelle avant la fin de la totalité des tests, soit encore une bonne année, conséquences des nouvelles normes en matière alimentaire. Les retombées économiques pour Danstlé sont potentiellement énormes, le lobbying joue à fond, ça bagarre sévère en coulisse pour accélérer – voire sauter – les étapes, bref les intérêts économiques avant tout, vous connaissez la musique, les Hommes n’apprendront décidément jamais du passé.
– Et les écolos ? Ils ne disent rien ? Comment se fait-il que nous n’entendions pas les O.N.G. crier au scandale ?
– Parce ce qu’elles ne savent rien. Tout a été fait dans le plus grand secret. Surveillance musclée. Journalistes traqués. Pas de fuite.
– Charmant…
– En effet. Néanmoins, avant de passer à la phase de production, le gouvernement français, toujours très sensible sur ces questions, a souhaité qu’a minima une vérification temporelle soit effectuée si les tests n’allaient pas à leur terme. Le G15 a grincé des dents mais la menace de tout révéler à la presse a, semble-t-il, fait pencher la balance.
– Ah le retour aux bonnes vieilles méthodes du XXème siècle !
– Arrêtez votre ironie s’il vous plaît.
– Pourquoi cette V.T.  nous revient ?
– Parce que les hautes sphères veulent confier cette mission au voyageur le plus expérimenté. Parmi les cinq districts, vous étiez le plus ancien non actuellement en mission.
– Quelle chance !
– Votre ordre de mission est le suivant : saut à plus deux ans, dans le périmètre du D.S.E . Comme d’habitude, vous vérifiez les notes des scribes, vous vous plongez dans les archives de presse, et je veux un rapport circonstancié sur mon bureau vendredi. Vous partez demain, 10h. Bon voyage Jutovi.
–   Merci Monsieur le Directeur.
Je récupérai mon ordre de mission et sortis.
***

 Mercredi 1er août 2182 - 9h30
– Bonjour Nilen.
– Bonjour Xenilar.
– Tout est en ordre pour le saut. Vous arriverez le 1er août 2184 à 10h. Le retour est quant à lui programmé le surlendemain, vendredi 3 août, à 10h. Suivez-moi pour la visite médicale.
Les sauts se faisaient toujours dans l’enceinte du S.V.T. Le lieu ne changeait pas, uniquement la date. Toutefois, pour éviter les interférences temporelles liées à la rencontre entre une humanité présente et son homologue du passé, des lieux d’accueil et d’arrivée avaient été différenciés. Il existait ainsi une salle de départ (vers l’avenir), une salle d’arrivée (du passé), une salle de renvoi (vers le passé) et enfin une salle de retour (de l’avenir), l’ensemble limitant ainsi au maximum les risques que le Nilen Jutovi version 2182 tombe nez à nez avec le Nilen Jutovi version 2184 en instance de départ ! Qui plus est, ce système empêchait le voyageur d’être accueilli par l’entité future du technicien qu’il venait de quitter. Par le passé des rencontres de ce type avaient eu lieu créant ainsi de graves troubles spatio-temporels. C’est pourquoi ce système de salles multiples avait été instauré en 2165.

L’examen médical de routine n’ayant rien signalé d’anormal, je partis enfiler ma combinaison, puis pris place dans le transpondeur, attendant avec ce soupçon habituel d’adrénaline le décompte du départ. La lumière rouge au-dessus de la porte se mit à clignoter, 5… 4… 3… 2… 1… 0.

Le saut effectué, quelques secondes étaient nécessaires avant de sortir du transpondeur afin que le voyageur puisse recouvrer ses esprits. Malgré l’habitude, ce sentiment de désorientation ne s’estompait guère. Je respirai profondément pendant une minute essayant de récupérer mes facultés intellectuelles et physiques. Le délai écoulé, je fus surpris de ne pas voir la porte s’ouvrir. J’attendis encore quelques secondes, tentai de manifester ma présence en cognant de mon poing contre le hublot, mais sans résultat. Aucun mouvement à l’extérieur, aucune tentative pour me libérer de ma prison d’acier.
Une lueur d’alerte s’alluma alors au fond de moi. Quelque chose n’allait pas. Je me souvins soudain de l’existence d’une ouverture de secours que l’on pouvait actionner de l’intérieur du transpondeur. J’appuyai et l'atmosphère comprimée dans l’œuf sortit en sifflant tandis que la porte s’élevait enfin, libérant simultanément mon champ visuel.
Ce que je vis me laissa sans voix, faisant redoubler le sentiment d’inquiétude qui œuvrait dans les tréfonds de mon être. Souffle court, gestes lents, je sortis avec précaution du transpondeur, concentrant au maximum mon acuité visuelle sur ce qu’il m’était donné d’observer. La salle d’arrivée était vide, éclairée par une lumière saccadée que des néons à l’agonie tentaient péniblement de projeter en grésillant au-dessus de ma tête.
D’autres, fracassés, pendaient dans le vide, uniquement retenus par un bout de câble électrique. Ma respiration était rendue difficile par l’air saturé de poussière qui recouvrait les bureaux, les documents, le sol. Sur ma droite, les moniteurs informatiques continuaient de fonctionner, du moins pour deux d’entre eux, le troisième offrant au regard un trou béant en lieu et place de ce qui était auparavant un écran.
Tous les sens en éveil, je continuais d’avancer au sein de ce décor ravagé. Les pulsations de mon cœur, que je sentais battre jusqu’à mes oreilles, me mettaient mal à l’aise. Il fallait que je me calme. Les tâches brunes aperçues sur les… Se calmer. Respirer.
Sur ma gauche mon regard fut attiré par le coin médical. Le lit était renversé près de la porte d’entrée, elle-même entrouverte, comme si ce dernier avait été utilisé pour bloquer le passage. Plus j’avançais dans ce décor d’apocalypse, plus je remarquais de nouvelles tâches brunes autour de moi. Pas brunes. Brun-rouge. Le sol en était maculé. Il régnait ici un sentiment de lutte, de fuite, d’abandon. Mais que s’était-il donc passé ? Où étaient-ils tous ? La peur me gagnait, je la sentais prendre possession de mon être, faisant reculer ma raison dans un coin de mon cerveau devenu inaccessible. Je tremblais sans même m’en apercevoir, me sentant démuni et sans moyen de défense. « Ehoooo… ? Il y a quelqu’un ? EHHHOOOOO… »
Ma voix raisonnait en vain. Sans réponse. Et surtout sans bruit. C’est à ce moment que je pris conscience de l’imposant silence qui régnait dans la salle, et au-delà, dans le couloir. Hormis le grésillement des néons, pas un son ne me parvenait, ce qui ne faisait que renforcer le sentiment de solitude et de danger.
Il fallait continuer à avancer. Alors je sortis par la porte entrebâillée et m’aventurai dans le couloir. Sur une vingtaine de mètres, ce dernier donnait sur diverses pièces, salle de départ, salle de retour, bureaux, archives, etc. Partout, des meubles renversés, des lumières allumées, des ordinateurs encore en marche, et cette absence de son, de mouvement. Et du sang. Je devais l’accepter, toutes ces zones sombres qui tapissaient sol, murs, angles de bureaux, étaient du sang séché. Du sang mais pas de corps. Je n’osais me demander à qui ce sang appartenait et ce qu’il signifiait. Je ne voulais pas encore me poser ces questions, tentant de les refouler pour quelques minutes encore.
Ébranlé, abruti, je finis par gagner la sortie du bâtiment. De l’air. J’avais besoin de respirer, de voir autre chose que des néons grésillant. Que les rayons du soleil me réchauffent et me revigorent. Et surtout croiser quelqu’un. Un être humain, un être vivant.
Le choc fut terrible. Je n’aurais pas imaginé. Je ne pouvais pas imaginer. Personne ne le pouvait. L’extérieur n’était qu’une reproduction grandiose et monstrueuse de ce que j’avais pu observer à l’instant. Des véhicules à l’arrêt, portières ouvertes, des vitrines de magasin explosées, une végétation désordonnée, recouvrant de verdure, par endroits, le bitume, et renforçant ainsi le sentiment de désœuvrement.
Pas un son ne m’atteignait. Seul le vent s’engouffrant dans la rue semblait hurler à la mort, cri lent et répétitif tel le ressac des vagues venant s’échouer en bout de course sur la plage. Le ciel était clair, débarrassé de tous nuages, afin de faire place à un soleil éclatant qui montait sans se presser vers son zénith. L’air, expurgé de la poussière inhalée à l’intérieur du bâtiment, était agréable à respirer. Je le sentais réoxygéner méthodiquement mes poumons, apportant avec lui une tiédeur matinale agréable. L’ensemble aurait pu être reposant si mon regard n’était pas irrémédiablement happé par ce décor irréel. Je ne pouvais me détacher de cette verdure environnante. Là, des mauvaises herbes avaient âprement gagné leur combat contre la route, s’immisçant avec force dans les fissures du bitume. Ici, du lierre avait entièrement recouvert un panneau de signalisation. Plus loin, un arbre avait poussé à l’intérieur d’un magasin, ses branches encore jeunes pointant le bout de leurs feuilles à travers la devanture disparue, à la recherche éperdue d’un rayon de lumière.
Comment, en à peine deux années, la flore avait-elle pu envahir le béton, l’acier et le plastique, donnant pleinement son sens au terme de « jungle urbaine » ? Tant de questions déjà et si peu de réponses…
Progressivement, le choc émotionnel semblait s’atténuer et mes facultés mentales reprendre méthodiquement leur droit. Descendant les escaliers, je commençais à déambuler entre les carcasses des véhicules, mosaïque troublante d’acier et de plastique multicolore, oscillant entre des voitures réduites en cendre et des restes démantelés, portes, pneus, pare-brise manquant ici ou là à l’appel, me demandant où aller et que faire ? Notre formation au S.V.T. ne nous préparait absolument pas à faire face à des situations de ce type. Luttant contre les clichés dont sont victimes les fonctionnaires depuis des siècles, je devais faire preuve d’initiative, d’inventivité.
La première des choses, comprendre. Oui, garder en tête ma mission première. Témoigner de ce que j’avais vu dans le futur afin d’éviter le drame qui se jouait devant mes yeux. Pour comprendre, savoir. Il me fallait remonter le cours du temps pour découvrir comment la situation avait pu dégénérer ainsi.
Mes pérégrinations m’avaient entraîné dans une rue adjacente. Il me semblait discerner au loin l’enseigne emblématique d’un cybercafé. Voilà ce dont j’avais besoin. Une connexion Internet afin de me plonger dans les archives du Métropolitain Sud-Est.
Depuis une cinquantaine d'années, chaque ordinateur communiquait avec la toile via une liaison I.D.  sans-fil assurée par des satellites relais. À moins que lesdits satellites soient H.S. – ce qui était peu probable vu les niveaux de fiabilité atteints – le NéoWeb devait être opérationnel.
Avançant péniblement dans la rue étroite jonchée de débris de verres, de pylônes renversés et de voitures délabrées, je finis par rejoindre le cybercafé. Manipulant l’interrupteur, je constatai avec soulagement que l’électricité, comme au D.S.E., fonctionnait toujours. Un rapide coup d’œil à l’intérieur me fit découvrir des ordinateurs pour la plupart explosés au sol, éparpillés entre les chaises renversées et certains bureaux couchés sur le côté, certains pieds gisant de-ci de-là.
Mon enthousiasme en prit un sérieux coup mais je décidai de poursuivre mon investigation, espérant sans trop y croire tomber sur un survivant. Il n’en fut rien. Découragé, je m’apprêtai à quitter les lieux, tête basse, lorsque je me précipitai soudain à l’arrière du magasin où je pensais peut-être trouver un ordinateur de réserve encore en état de fonctionner. Banco ! J’en aperçus deux qui trônaient fièrement dans l’arrière-boutique, posés sagement sur une étagère légèrement sur ma droite.
Prenant le premier avec soin, je fis de la place sur la table derrière moi, le posai, branchai l’alimentation et priai intérieurement au moment où j’actionnai le bouton de mise en marche. Le bip de démarrage voulut bien se faire entendre ce qui me permit de respirer à nouveau avec plus de facilité. Trouvant une chaise encore en capacité d’accueillir mon postérieur, je la plaçai face à l’ordinateur et commençai ma recherche sur le NéoWeb.
Comme espéré, la page d'accueil s'afficha sans difficulté, et je décidai de débuter mes recherches peu de temps après mon départ. J’entrai donc la date du 15 août 2182. Balayant rapidement les divers articles du jour, par gain de temps je me consacrai uniquement aux documents écrits, délaissant pour l'instant les vidéos. Je ne relevai rien d’important hormis cet encart.

Une nouvelle opulence alimentaire ?
Le consortium agro-alimentaire Danstlé annonce avoir réussi à stabiliser la technique de recombinaison des gènes de croissance, les équipes de R&D ayant buté pendant plusieurs années sur le caractère volatile de cette recombinaison, les gènes nouvellement associés se désolidarisant après quelques jours.
Cette découverte devrait ainsi permettre une accélération prodigieuse de la maturation des fruits, légumes et céréales. Le temps de croissance des ovins, bovins et autres volailles serait également démultiplié.
C’est donc une découverte majeure que vient de réaliser Danstlé qui, en augurant un triplement des capacités de production agro-alimentaire, évitera aux pays occidentaux de connaître la famine dont est victime l’Afrique depuis des décennies.
Le G 15, réuni hier en conseil extraordinaire, a validé la mise en œuvre opérationnelle de cette technique révolutionnaire. La majorité des associations écologiques et des O.N.G. s’oppose pour sa part à ce qu’elle estime être « un procédé dangereux ». D’autres, plus modérées (et plus rares), demandent qu’a minima l’intégralité des tests soit achevée avant la mise en œuvre à grande échelle, afin que tous les risques sanitaires pour l’Homme soient levés.
« Attention à ne pas devenir des apprentis sorciers – Respectons la Nature ! » est le mot d’ordre que toutes martèlent avec vigueur depuis deux jours.

Rien d’alarmant somme toute (j’étais ici suite à cette découverte) jusqu’à cet article du 20 septembre 2182, plus inquiétant.

Des urgentistes désemparés
Depuis deux jours, les urgences du District Sud-Est accueillent un nombre anormal de patients se plaignant de douleurs gastriques violentes et peu communes. À l’heure où nous écrivons, les médecins interrogés affirment ne pas être en mesure d’identifier la cause des douleurs. Les patients sont dans un état stationnaire et nous espérons pouvoir vous donner davantage d’informations dans notre prochaine édition.

Inquiet, mon cœur accélérant progressivement le rythme, j’intensifiais mes recherches, surfant d’un article à l’autre et découvrant au fur à mesure l’impensable, comme happé par ces découvertes macabres, n’osant y croire mais avide de passer à l’article suivant, ma main droite crispée sur la souris, l’index pris d’une frénésie de clics, où allait s’arrêter l’horreur ?

1er octobre 2182
Une nouvelle épidémie ?
En trois semaines, les urgences du D.S.E. ont accueilli pas moins de 300 patients souffrant de violentes douleurs gastriques. S’il est encore trop tôt pour mettre le doigt sur l’origine de cette pathologie, il semblerait que les personnes, actuellement sous surveillance renforcée du personnel médical soient victimes d’une dégénérescence cellulaire de certains tissus localisés dans les intestins et l’estomac.
Des spécialistes des autres districts ont été appelés en renfort afin d’étudier ces cas exceptionnels dans l’histoire de la médecine.
Enfin, l’état des premiers patients accueillis continue d’empirer. Le pronostic vital est désormais engagé sans que les divers traitements employés produisent, à ce jour, des effets significatifs.

4 octobre 2182
Dernière minute – Un premier décès signalé aux urgences du D.S.E.
Une information qui nous parvient en dernière minute. On nous signale le décès d’un des premiers patients traités depuis maintenant une quinzaine de jours aux urgences du D.S.E.
Devant les yeux d’un personnel médical impuissant à comprendre le mécanisme à l’œuvre dans le corps de Monsieur Benoit, l’état de ce dernier s’est progressivement détérioré jusqu’à son décès prononcé il y a moins de vingt minutes. D’après nos informations, la dégénérescence tissulaire, qui avait débuté dans l’estomac de la victime, se serait lentement propagée dans tout l’organisme, entraînant une perte de poids importante, la chute des cheveux et des poils, la nécrose de certains tissus, et surtout un assombrissement prononcé de la peau.
Une autopsie est programmée pour demain jeudi 5 octobre. Les médecins ont bon espoir d’en apprendre davantage.

10 octobre 2182
L’horreur !
Un des patients admis aux urgences du D.S.E. s’est échappé ! L’homme de quarante-deux ans, sous surveillance médicale depuis trois jours, se trouvait dans le même état préoccupant que les autres malades, laissant présager un nouveau décès, quand son état s’est subitement stabilisé. Recouvrant peu à peu ses capacités, l’individu s’est progressivement agité jusqu’à devenir violent. Maintenu à son lit par des sangles, l’homme a profité d’un moment d’inattention pour se libérer (faisant preuve d’une force surprenante pour un patient dans son état) et attaquer le personnel médical présent dans la chambre avant de s’enfuir. Une des infirmières a été mordue et a immédiatement été placée en quarantaine.
 
25 novembre 2182
L’état d’urgence est prononcé
Les attaques ne cessent de s’amplifier. L’armée a été appelée en renfort. L’état d’urgence a été prononcé. Il est demandé aux habitants de rester cloîtrés à leur domicile et de n’ouvrir à personne. Il semblerait désormais qu’environ 15 % de la population du district soit contaminée. L’infection se transmet par morsure et la complète dégénérescence s’opère maintenant en moins de 48 heures après la contamination. Si l’épidémie n’est pas rapidement cantonnée au D.S.E., le reste du pays pourrait être touché à son tour. Le gouvernement demande à tout le monde de conserver son calme.

15 décembre 2182
La contamination s’étend
La contamination gagne encore du terrain. Les dernières estimations s’élèvent à plus de 60 % de personnes infectées. Des premiers cas ont par ailleurs été signalés dans le district Centre et dans le district Sud-Ouest. L’armée est désormais dans l’obligation de brûler les cadavres car l’odeur de décomposition et de mort qui règne dans certains quartiers devient irrespirable.


Plus je lisais ces atroces nouvelles, plus la peur me gagnait. Comment tout cela avait-il pu se produire ? Je n’en croyais pas mes yeux. Comment, en quelques semaines à peine, le monde que je connaissais avait-il pu s’écrouler ? Les rues étaient donc désertes parce que la population était morte ou transformée en une espèce dégénérée mutante et cannibale. Décontenancé, perdu, je me sentais progressivement chuter, m’enfonçant dans un brouillard où toute lumière avait disparu. K.O., ma raison vacillait. Pourtant, je devais continuer de lire, conclure ce jeu de piste macabre.

Un dernier post, vidéo cette fois, daté du 10 janvier 2183. Je cliquai et l'image d'un jeune homme épouvanté apparut à l'écran.

« Je suis le seul survivant au sein de la rédaction. Je viens de m’enfermer dans le bureau et tente d’envoyer ce message en espérant que certains d’entre vous pourront encore le voir. Les poches de survivants au sein du D.S.E. sont infimes. L’une d’entre elles a été localisée au Nord-Est de la ville. Le pays est entièrement infecté. Contrairement à ce que nous pensions originellement, ils communiquent entre eux et sont capables de mener des attaques en commun. Je les entends… Ils sont derrière la porte… Ils me sentent, ils savent que je suis là… Je les entends gémir… Ma mort en direct… Bonne chance à vous… Bonne ch… Ils entrent… Mon Dieu… »

La vidéo s'était arrêtée lorsque « les choses » avaient enfoncé la porte. C’était le dernier article. Le journal avait cessé de publier depuis cette date.
20 septembre – 10 janvier. En moins de quatre mois la population du D.S.E. avait été décimée. Peut-être même celle du pays. Qu’en était-il en dehors des frontières ? Aucune idée. Mais à la vitesse à laquelle semblait se propager la pandémie, il y avait fort à parier que l’Europe avait connu le même sort.
10 janvier 2183 – 1er août 2184, un an et demi s’était donc écoulé depuis ce dernier article. Qu’allais-je trouver à l’extérieur ? Un frisson m’envahit soudain. Étais-je le dernier survivant ? Le dernier être humain dans un monde de… ? De quoi au juste ? Qu’étaient donc ces choses ? Des « humains » ? Des zombies ? Des mutants ? Une nouvelle espèce ?
Deux jours, je devais attendre deux jours avant de pouvoir repartir. L’électricité fonctionnant toujours au S.V.T., un saut était donc possible. Que faire ? Où attendre ? Il me fallait des vivres. Midi était passé depuis longtemps et je sentais la faim me tirailler l’estomac. À moins que ce ne soit la peur ? Peu importe, je devais trouver de quoi boire et manger pour les prochaines quarante-huit heures puis retourner me terrer dans le S.V.T. jusqu’à vendredi matin. Dans l’état où j’étais, ceci me parut être la meilleure chose à faire.
Encore sous le choc, je me levai avec difficulté et regagnai péniblement l’entrée du cyber. La rue me semblait soudain particulièrement effrayante. Sans arme, dans un environnement inhospitalier et inconnu, je me sentais vulnérable. J’aurais pu rester planqué dans l’arrière-boutique jusqu’à la nuit mais je pensais moins dangereux de sortir de jour. L’homme reste un animal diurne et l’obscurité n’aurait fait que renforcer mes angoisses.
D’un pas hésitant, je me décidai à m’aventurer sur le trottoir. D’instinct je pris à gauche, m’enfonçant plus profondément dans les arcanes de la ville. J’essayais d’amortir au maximum le bruit provoqué par mes pas. Longeant les murs, je gardais la tête haute, regardant mon environnement avec une acuité visuelle inusitée jusqu’alors. Rien ne s’offrait à ma vue, si ce n’est ce décor apocalyptique et redondant : carcasses de véhicules, magasins en désuétude, vitrines explosées, végétation rampante et inappropriée.
Marchant depuis une dizaine de minutes, nerveusement épuisé par la concentration qu’exigeait chacun de mes pas, j’aperçus à l’angle de la rue un centre commercial de taille modeste.
La porte coulissante ne s’ouvrit pas à mon passage. Soit la cellule de détection des mouvements était morte, soit l’électricité ne fonctionnait plus. Je n’avais d’autres choix que de fracasser la vitrine pour me faufiler à l’intérieur. Cette perspective ne m’enchantait guère car le bruit provoqué par l’opération risquait d’être entendu à plusieurs pâtés de maisons à la ronde, suscitant la curiosité de ceux qui pourraient se trouver dans les parages. Or, d’après mes récentes lectures, par ceux j’entendais des « humains » dégénérés suceurs de sang moyennement pacifiques…
Par acquit de conscience, je fis le tour du magasin mais ne trouvai aucune entrée fonctionnelle. M’armant du premier objet volumineux qui me tombait sous la main – en l’occurrence un banc – je le soulevai avec peine et le projetai contre la vitrine. Cette dernière vola en éclats non sans provoquer un boucan terrible qui ne manquerait pas d’être entendu aux confins des steppes russes. Ne bougeant plus, je me raidis tentant de percevoir le moindre bruit suspect. Seul le battement de mon cœur déchaîné dans ma poitrine parvenait à mes oreilles. Je décidai donc d’entrer dans le magasin à la recherche de quelques victuailles qui me permettraient de tenir jusqu’au surlendemain.
À première vue, je n’étais pas le seul à avoir profité des soldes les plus intéressantes de l’année. La plupart des étalages étaient vides. Un souk indescriptible régnait dans l’enceinte. Boîtes de conserve gisant sur le sol, présentoirs renversés, tiroirs-caisses ouverts, caddies montés en barricades. Le lieu avait sans nul doute fait l’objet d’un pillage. Mon espoir de trouver de la nourriture encore comestible s’amenuisait.
Écumant les rayons avec méthode depuis quelques minutes, je découvris pourtant avec bonheur quelques conserves de thon et de maïs. Certainement pas un repas gastronomique en vue, mais de quoi me procurer de l’énergie suffisante pour les prochaines quarante-huit heures. Longeant le rayon de l’alimentation en boîtes, je dépassai celui des confiseries, des féculents avant de tomber sur celui des boissons. Vide. Plus une seule bouteille ne trônait sur les présentoirs. Quelle surprise ! Dépité, j’allai quitter les lieux lorsqu’une boîte de thon m’échappa des mains et alla s’écraser sur le sol. Maugréant contre ma maladresse, je me baissai pour la ramasser lorsque j’aperçus un objet brillant qui attira mon regard.
Tâtonnant péniblement sous le meuble métallique, j’en sortis finalement avec surprise et plaisir une canette de boisson gazeuse. Cinquante centilitres pour deux jours, j’étais bon pour le rationnement mais c’était mieux que rien.
Encore à ma joie de cette découverte inespérée, je n’avais pas entendu arriver mon assaillant. Ce fut un gémissement qui me signala sa présence. Glacé, je tournai la tête dans sa direction.
Ce que je découvris allait me marquer à jamais. Se tenait devant moi un être qu’il m’était difficilement possible de qualifier « d’humain ». Dénuée de toute pilosité, sa peau était devenue marron, striée de croûtes noires et par endroits d’abcès purulents. Une peau vieillie, comme asséchée, fissurée par des rides larges et profondes. Ses yeux avaient quant à eux perdu toute trace d’humanité. Deux billes noires, irréelles, remplaçaient iris et pupilles. Les ongles de ses mains avaient poussé plus que de coutume pour devenir des griffes acérées sur lesquelles je n’osai poser mon regard.
Archétype du mauvais film de zombies, une plainte continue sortait de sa bouche, gémissement lancinant qui prenait une autre dimension encore dans ce lieu où tout bruit était absent, renforçant la sensation de peur qui m’étreignait avec vigueur. Pourquoi cette plainte ? Quelle était sa signification ? La traduction d’une quelconque douleur, un moyen de communication ou une diarrhée verbale incontrôlable ?
La chose commença à s’avancer vers moi, beaucoup plus rapidement que je ne l’aurais imaginé. Je poussai un cri tout en m’arrachant à la tétanie qui me clouait sur place depuis quelques instants. Profitant de la petite dizaine de mètres qui nous séparait, je fis demi-tour et entamai un sprint à travers les obstacles qui jonchaient le sol carrelé. Je sentis dans mon dos la chose accélérer. Il me fallait atteindre la sortie située à l’autre bout du magasin. Je tournai la tête et constatai que la distance entre nous se maintenait. Le cliché du zombie chancelant venait de s’écrouler. Ces choses-là marchaient et couraient ! Ces quelques secondes d’inattention me firent heurter violemment un caddie couché sur le sol, en travers de l’allée. La douleur, féroce, irradia mon genou et m’obligea à sérieusement ralentir l’allure. Les gémissements se rapprochaient.
À un croisement, je pris subitement à gauche. Cette manœuvre me fit reprendre une légère avance, qui fondit rapidement, handicapé que j’étais par la douleur. Soudain, une violente poussée dans le dos me fit basculer en avant. La chose s’était jetée sur moi et m’avait entraîné dans sa chute.
Tout en rampant, je me retournai tandis qu’elle tentait de m’agripper la jambe. Je lui balançai un grand coup de pied pour me libérer de son étreinte. Péniblement, j’essayai de me relever mais ma jambe meurtrie réduisait ma mobilité. L’autre, déjà debout, se jeta sur moi avec une fureur insoupçonnée. Dans ma chute, une seule idée m'obsédait, éviter de me faire mordre. De mes mains je tentai désespérément de tenir sa bouche éloignée. Celle-ci, grande ouverte, pleine de bave, dégageait une odeur pestilentielle et laissait découvrir des dents pointues, jaunies, où j’aperçus des morceaux de peau et de chairs coincés entre deux incisives. L’autre, appuyé de tout son poids contre moi, amplifiait ses grognements, « être » rendu déchaîné par l’imminence d’un repas, prédateur dégénéré par l’odeur du sang.
Épuisé par cette étreinte désespérée, je commençais à faiblir, ne voyant aucune issue à ce combat. Sa bouche se rapprochait encore, lançant, pour l’instant du moins, des assauts dans le vide qui faisaient claquer ses dents toujours plus près de mon visage. Recouvert de bave, en apnée désormais pour échapper à l’odeur, je tournai la tête pour gagner quelques centimètres encore avant l’inévitable morsure qui m’enverrait dans le pays des ombres lorsque mes yeux se fixèrent sur un tesson de bouteille, un pur malt dix ans d’âge d’après l’étiquette à moitié arrachée. Je pouvais l’atteindre, j’en étais persuadé. Mais pour l’instant mes deux mains étaient entièrement occupées à repousser la chose qui ne voyait en moi que son repas du jour.
C’est alors que je perdis le contrôle. Tout se passa comme si un autre avait pris possession de mon corps. Il me semblait observer la scène en spectateur impuissant. Mon genou indemne réussit à se loger avec violence dans le bas-ventre de mon agresseur. La surprise (et la douleur ? Ces « choses » pouvaient-elles souffrir ?) lui fit lâcher prise une poignée de secondes à peine, délai qui me permit de déplier mon bras droit en direction du tesson, de l’attraper par le goulot et de l’enfoncer avec toute la force de mes quatre-vingts kilos dans la boîte crânienne de mon assaillant, juste au-dessus de son œil gauche. Je sentis les chairs se déchirer, les os craquer, le sang – noir ! – gicla sur ma main, l’autre émit un grognement terrifiant en portant les mains à sa tête, puis bascula en arrière et retomba sur le dos, raide mort, tandis qu’une matière organique composée d’hémoglobine, de cervelle et d’os broyés s’écoulait de son hémisphère gauche.
Recouvrant mon corps, je restai quelques instants immobiles, les yeux dans le vide, la respiration haletante, tentant de comprendre ce qui venait de se passer.
Non sans mal, je me remis debout et titubai vers la sortie après avoir récupéré les victuailles laissées échapper au début de la poursuite. La rue semblait toujours calme, personne à l’horizon, aucun bruit pour troubler ce qui aurait pu passer pour la douce quiétude d’un après-midi estival. Non sans appréhension, je m’engageai sur la droite, longeant les murs avec le plus de discrétion possible.
À peine avais-je fait quelques pas en direction du S.V.T. que je tombai nez à nez avec un groupe de créatures, sorties de je ne sais où, probablement alertées par ma tentative d’effraction bruyante de la dernière heure. Divers sentiments contradictoires m’envahirent. La peur, le renoncement, la volonté de vivre. Un questionnement aussi. Pourquoi avait-il fallu que tout cela tombe sur moi ? Qu’avais-je fait dans une vie antérieure pour mériter de finir dévoré par des zombies transgéniques échappés de je ne sais quel film de Romero ?
L’instinct de survie fut le plus fort. Même si la lutte était inégale, le combat quasi perdu, je devais tenter de fuir. Alors, focalisant toute mon énergie restante dans la course-poursuite qui allait s’engager, je fis demi-tour et partis dans un sprint claudiquant. Les choses réagirent promptement et se mirent en chasse, modifiant leurs gémissements en une plainte aiguë et saccadée qui pouvait passer pour une forme archaïque de communication, un cri de guerre ou un signal d’alerte.
Remontant mes propres pas, je repassai devant l’entrée du magasin, longeai un immeuble d’habitation puis tombai sur un carrefour.
Où aller ? La ruelle à ma gauche me semblait plus sinueuse, plus étroite, offrant par là même davantage de possibilités de cachettes. J’allais m’engager quand je reçus un terrible choc sur la tête et les épaules qui me projeta sans ménagement contre le sol. Mon crâne heurta avec force le bitume et je défaillis au moment où l’horrible visage translucide au-dessus de moi explosa en une masse gélatineuse et sanglante baignée dans une aveuglante lumière bleue.

***

J’ouvris les yeux avec difficulté. Une douleur aiguë irradia l’arrière de ma tête et me fit gémir. Un marteau et un burin tentaient de violer mon intimité cérébrale, je ne voyais pas d’autre explication possible à cette douleur lancinante. Je ne bougeais pas, concentrant mon attention à maîtriser l’infernal chaos qui régnait dans ma tête. Une lumière orangée éclairait faiblement les lieux, gagnant avec difficulté le combat engagé contre la pénombre. Les murs paraissaient nus, le plafond bas. J’entendis, au loin, perçant péniblement le brouillard duquel je tentais d’émerger, un feu crépiter. Et des voix. L’une d’elle, féminine, me parvint plus distinctement.
– Alors la Belle au bois dormant, réveillée ?
Je me redressai péniblement en tenant l’arrière de ma tête dans ma main droite, puis m’assis.
– Oui, je crois. Ou alors je suis mort et brûlent devant moi les flammes de l’enfer.
Quelques rires. Ma vue encore brouillée discernait trois personnes.
– Où suis-je ? Qui êtes-vous ?
– Nous sommes à l’abri, dans notre planque, sans risque qu’ils viennent nous chercher ici. Et pour répondre à ta seconde question, nous sommes officiellement, depuis hier, tes sauveurs.
À nouveaux des sourires feutrés. Je distinguais avec plus de netteté trois personnes assises en arc de cercle autour d’un feu. Deux hommes et une femme. C’était cette dernière qui me parlait.
– Mes sauveurs ? Que s’est-il passé ?
– Tu venais d’être attaqué par une bande de dégénérés. L’un d’eux était planqué sur un balcon et t’a sauté dessus. Il allait te contaminer au moment ou Golan lui a fait sauter la tête.
La jeune femme désigna d’un mouvement le plus jeune des deux hommes, la trentaine, taille et corpulence moyennes, des cheveux coupés en brosse. Ce dernier fit un léger signe de tête dans ma direction.
– Je crois qu’un merci serait opportun alors…
– Oui, tu peux remercier Golan. Quelques secondes de plus et tu devenais l’un d’eux.
– Et les autres, que sont-ils devenus ?
– Nous les avons tués et mis le feu à leur cadavre.
– Vous êtes tous armés ?
– Si tu veux survivre ici, c’est préférable !
– Pourquoi avoir brûlé les corps ?
– Parce que les vivants mangent les morts. C’est un moyen de les priver de nourriture. Par ailleurs, ça évite que les corps s’entassent et que l’on ne puisse plus circuler dans les rues.
– ... Comment vous appelez-vous ?
– Moi c’est Maïa. Tu connais Golan. Le plus joufflu c’est Philox. Et toi ?
– Nilen. Nilen Jutovi.
– Et que faisais-tu, Nilen, tout seul et sans arme à provoquer un tel boucan ? Tu voulais te faire repérer ou quoi ?
– Je suis un fonctionnaire du S.V.T., un voyageur.
– TU ES UN VOYAGEUR ? s’écria Maïa.
– Euh… oui. Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Tu viens d’où ? Du passé ou du futur ? ! Réponds !
Les yeux de Maïa étaient exorbités. Golan et Philox avaient cessé leur activité et me regardaient avec la même intensité, suspendus à mes lèvres. Paniqué par leur soudaine réaction, je répondis inquiet :
– Du passé… Pourquoi ?
– Pourquoi ? Mais parce que cela fait des mois que la résistance attend sans trop y croire la venue d’un voyageur. Peut-être n’es-tu pas le premier, mais en tout cas tu es le premier voyageur vivant sur lequel nous mettons la main !
– Oh là, on se calme ! Mettre la main, ça veut dire quoi ça ?
– Ça veut dire que si tu viens du passé, tu peux encore sauver l’avenir ! C’est bien votre rôle non, aux voyageurs ? Non ?? Alors si tu arrives à retourner dans le passé, tu pourras témoigner de ce que tu as vu ici et peut-être éviter que tout cela ne se produise.
L’émotion me gagnait. Mais bien sûr ! Le coup reçu avait dû sérieusement réduire mes facultés intellectuelles pour ne pas avoir compris où Maïa voulait en venir. C’était évident. Une faille existait néanmoins dans son raisonnement.
– Vous avez raison Maïa. Il n’empêche, pour témoigner et éviter cette catastrophe, encore faudrait-il que je connaisse l’exacte situation ici et surtout son origine.
– Ici c’est la merde, rugit froidement Golan. 98 % de la population décimée, des humains qui se terrent et des dégénérés qui grouillent partout. Voilà la situation. Et tous ça grâce à tes petits camarades du gouvernement qui ont voulu jouer aux apprentis sorciers ! Voilà où on en est maintenant avec leurs conneries !
– Calme-toi Golan dit Maïa. Il est dans la même merde que nous. Et gueuler ne changera rien.
Elle continua à mon attention.
– Golan faisait partie de Greenpeace. Il est persuadé que tout cela est dû aux manipulations génétiques entreprises par le groupe Danstlé il y a un peu moins de deux ans.
– Quoi ?? dis-je avec difficulté, devenu soudain livide.
– Qu’y a-t-il ?
– C’est l’objet même de ma mission. Je suis parti le 1er août 2182 avec comme objectif de mesurer les conséquences de cette nouvelle technique génétique.
– On peut dire que tu tombes à pic, mon pote, lança cyniquement Golan.
– Pourquoi pensez-vous que Danstlé soit à l’origine de tout cela ?
Golan, revenu à un ton plus calme, me répondit.
– Parce que les premiers cas ont commencé juste après le lancement de la phase opérationnelle, alors même que les tests en laboratoire étaient incomplets. Certains collègues de Greenpeace avaient eu vent d’informations affirmant que ces tests étaient potentiellement dangereux pour l’Homme, un facteur risque de l’ordre de 3%. Mais vous savez ce que c’est, comme on dit, les intérêts financiers et commerciaux avant tout…
– La contamination a-t-elle touché d’autres continents ou est-elle restée localisée en Europe ?
Cette fois ce fut Philox qui me répondit.
– Au moment où nous basculions dans le chaos, des premiers cas étaient signalés aux États-Unis et en Asie. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il y a fort à parier que la totalité du globe ait été touchée.
– Mon Dieu… Depuis combien de temps survivez-vous ainsi ?
– Plus d’un an répondit Maïa.
– Un an… Comment avez-vous tenu ?
– On était un groupe plus nombreux au début mais… On prend la nourriture là où on la trouve, on sort toujours en groupe, on évite certains endroits où l’on sait leur présence plus importante. On a appris à être discret. La nature nous a rendu nos instincts primaires de chasseurs. Tu serais surpris de voir avec quelle facilité tu redeviens un tueur implacable lorsque ta survie en dépend.
Plongé dans les beaux yeux verts de Maïa, j’avais, en effet, du mal à l’imaginer en tueuse au sang-froid.
– Et le foyer de résistance au nord-est de la ville ?
– Anéanti. D’autres poches de combattants se sont formées un peu partout. Il semble qu’un groupe armé et puissant existe proche de la frontière du District Sud-Ouest. C’est là où nous comptions aller.
– Et s’il n’existe pas ?
– Il faut bien avancer non ? Croire en quelque chose, avoir un but ! Je ne passerai pas le reste de ma courte existence cloîtrée dans cette cave !
– Pourquoi avoir dit « comptions aller », ce n’est plus d’actualité ?
– Si, mais avant toute chose il faut que nous t’aidions à repartir. Tous nos espoirs reposent sur toi désormais.
– Quel jour sommes-nous, jeudi ?
– Oui. Tu es resté inconscient presque vingt-quatre heures.
– Alors je ne peux pas repartir avant demain matin. Il faut attendre quarante-huit heures entre deux sauts. S’il y a encore de l’électricité au S.V.T., je pourrais repartir demain vers dix heures.
– D’ici-là nous resterons ici. Nous avons quelques vivres. Le coin est sécurisé. Repose-toi à nouveau.
La tête douloureuse et pleine de ces pénibles révélations, je fermai les yeux et sombrai dans un sommeil agité.

***

A suivre...
« Modifié: 16 Juin 2018 à 21:14:41 par Benjamin-69 »

Hors ligne JMLC

  • Troubadour
  • Messages: 260
Re : Le S.V.T.
« Réponse #1 le: 14 Juin 2018 à 19:59:28 »
Bonjour Benjamin,

Et bienvenue ! J’ai lu ton texte avec plaisir. Sur la forme, je l’ai trouvé bien écrit, fluide, et sur le fond, intéressant, à défaut d’être très original (au moins deux ou trois livres ou séries télés me viennent à l’esprit qui mettent en scènes des mutants glabres cannibales dans un univers post-apocalyptique, semblables à tes dégénérés - mais c’est pas grave, parce que, encore une fois, ça ce lit très bien :)

Note que le texte est coupé à la fin. Vas-tu poster la suite ?

Bonne continuation,
JM
Roman en cours : 2112 (SF)

Hors ligne Benjamin-69

  • Tabellion
  • Messages: 22
    • Pour découvrir mes textes...
Re : Le S.V.T.
« Réponse #2 le: 15 Juin 2018 à 13:03:39 »
Bonjour.

Et merci pour le retour !
Déjà j'ai ajouté la fin, pas vu que c'était coupé :-)

Merci pour le retour sur la forme, cela fait plaisir. Sur le fond, oui, je partage, pas évident de faire original en science-fiction, j'ai tenté d'apporter l'originalité sur la forme du voyage temporel. Bien que quelques années après avoir écrit la nouvelle, je me suis rendu compte que Philip K. DICK avait aussi abordé le voyage dans le temps de cette manière !

A noter que j'ai publié une autre nouvelle dans cette partie, totalement différente, dans l'attente de vos retours donc ! :-)

Benjamin.

Hors ligne D.B

  • Scribe
  • Messages: 64
Re : Le S.V.T.
« Réponse #3 le: 15 Juin 2018 à 17:37:19 »
Bonjour !

Pour commencer j'ai beaucoup aimé ton style d'écriture, fluide et personnel ! J'ai beaucoup aimé l'ambiance de ton histoire, on ressent un peu la pression du personnage si je peux dire  :mrgreen:.

N'étant pas une adepte de SF, tout ce qui est voyage temporel, je suis un peu perdue ! C'est pour ça que j'ai trouvé ton histoire original et que je l'ai lus avec les yeux d'un enfant qui découvre la science fiction  ;)

En tout cas merci pour ton récit !
Petite on m'a dit que la Terre était ronde. Aujourd'hui je peux affirmer qu'elle est mourante...

Hors ligne Benjamin-69

  • Tabellion
  • Messages: 22
    • Pour découvrir mes textes...
Re : Le S.V.T.
« Réponse #4 le: 16 Juin 2018 à 15:34:04 »
Merci beaucoup pour vos retours.
Je m'en vais donc publier dans texte long une nouvelle, à mi chemin entre la nouvelle et le mini roman, vous m'en direz des nouvelles :-)

Hors ligne Benjamin-69

  • Tabellion
  • Messages: 22
    • Pour découvrir mes textes...
Le S.V.T. - La fin !!
« Réponse #5 le: 16 Juin 2018 à 21:13:36 »
Bon, quand même, que vous ayez la fin de la nouvelle !! :-)


Vendredi 3 août 2184 - 8h
Je me réveillai en meilleure forme. Mon genou et ma tête semblaient être dans de bonnes dispositions, ce qui me permettrait de me mouvoir plus facilement. Après avoir ingurgité une nourriture peu ragoûtante, mes compagnons s’étaient réunis pour déterminer notre plan de sortie, à l’appel de Maïa qui semblait être la leader du groupe. Je souris intérieurement. Décidément, les hommes sont bons pour la guerre et la destruction. Mais lorsque la survie du groupe est en jeu, ce sont les femmes qui mènent la danse. La neurobiologie l’a démontré au début du XXIème siècle, les hommes sont fondamentalement des chasseurs et les femmes des gardiennes du nid. Nous sommes ainsi programmés depuis l’origine de l’humanité. Cela est dans nos gènes.
Maïa, pleine d’assurance et bien décidée à protéger son groupe coûte que coûte, prit la parole.
– Le S.V.T. est situé à cinq kilomètres au nord-ouest de notre position. Il nous faut compter une bonne heure et demi de marche. Golan, Philox, où en sont vos munitions ?
– Un chargeur et demi.
– Deux.
– Très bien. Cela devrait suffire. Nilen, tu t’es déjà servi d’une arme ?
– Oui. Dans le cadre de ma formation. Mais je n’ai plus pratiqué depuis.
– Pas le temps pour un cours. Tu vises, tu tires, ils crèvent. Point. Tiens, voici un pistolet à rayons gamma. Il est équipé d’une visée infrarouge. Ça t’aidera à être plus précis. Et utilise les munitions avec parcimonie, on commence à être à sec !
– Merci. Mais vous pensez qu’on va en croiser ?
– P’être, p’être pas répondit Golan, moitié cynique moitié rieur. Mais si on en croise, tu seras bien content d’avoir ce joujou-là avec toi.
– Bon, on décolle dans cinq minutes. Par groupe de deux. Golan et Nilen. Philox et moi. Ah j’oubliais. Nilen, prends de la terre et frotte-toi avec. Ça masquera ton odeur. Avec la mutation, leur odorat s’est développé. Ils nous repèrent au bruit, mais le plus souvent ils nous sentent.

Cela faisait une heure que nous marchions dans la ville, chaque groupe séparé d’une dizaine de mètres, sans bruit, vérifiant avec soin que le chemin soit dégagé à chaque intersection. Golan et Maïa communiquaient par gestes, rapides, précis, puis reprenaient leur marche en avant.
Je reconnaissais notre environnement. Ici la rue où j’avais vécu étant étudiant. Là, l’entrée d’un bar réputé pour sa fréquentation féminine. À l’angle, un cinéma dont j’étais le fidèle possesseur d’une carte de fidélité.
Cette ville que je connaissais et que j’aimais défilait devant mes yeux, identique et transfigurée à la fois. Une indéfinissable atmosphère de désolation emplissait chaque parcelle de cette métropole autrefois si vivante. Des siècles pour établir une civilisation fleurissante pourtant réduite en cendres en moins de deux années. Par la propre main de l’Homme. Créateur et bourreau à la fois.
Je ne pouvais m’empêcher de penser à cet incommensurable gâchis de vies humaines sacrifiées inutilement sur l’autel de l’argent. Et si, malgré tout, la vie surgissait du chaos, l’Homme saurait-il retenir les leçons du passé ? Apprendrait-il de ses erreurs ? Accepterait-il un autre postulat sociétal ?
Le cri de Maïa me tira brutalement de mes pensées. Tournant la tête, je vis la jeune femme et Philox tirer sur les créatures qui nous avaient attaqués à revers. Golan me prit par le bras afin que nous nous mettions à couvert derrière une carcasse. Les trois compagnons tiraient de concert sur les choses. Des rayons bleus dardaient l’atmosphère. Les têtes explosaient. Les cadavres s’agglutinaient, sans entraver pour autant le flot de nos assaillants. Maïa et Philox nous rejoignirent. Maïa prit la parole.
– Merde, ils sont super nombreux. Il faut continuer à avancer, courir jusqu’au S.V.T.
– Combien de kilomètres encore ? demanda Philox
– Presque deux. Nilen, ton genou, ça ira ?
– Je ne sais pas. J’espère. Il faudra.
– Alors on est partis !

Continuant de tirer sur nos poursuivants, nous entamâmes une course effrénée vers le S.V.T. Peu habitué à un effort violent, rongé par le stress, handicapé par la douleur, je devais puiser dans ma volonté pour ne pas céder du terrain.
J’étais stupéfait par mes compagnons. Comment de simples citoyens avaient-ils pu devenir les machines implacables que j’avais devant les yeux ? Conservant leur lucidité en pareille situation, ils continuaient de tirer tout en se donnant des consignes sur notre itinéraire, alors même que je peinais à simplement suivre leur rythme.
Soudain, nous stoppâmes. Un autre groupe nous barrait le chemin. Le S.V.T. n’était plus très loin. Mais impossible de poursuivre dans cette direction.
– Le S.V.T. est à moins de cinq cents mètres.
– Oui je sais, je connais les lieux. En prenant sur la droite, on peut y arriver. En espérant bien sûr qu’ils ne nous attendent pas par là aussi.
– On fonce !

Golan redémarra en trombe, suivi de Philox. Maïa fermait la marche. Serpentant dans les rues, chaque mètre nous rapprochait de notre objectif. J’étais à bout de souffle lorsque nous aperçûmes, face à nous, l’entrée du bâtiment. Les gémissements des autres nous signalaient leur présence, toute proche. Il ne fallait pas faiblir. Débouchant sur l’avenue principale, je ne pus réprimer un cri d'horreur. Des deux côtés, les choses s’étaient regroupées en une masse compacte que je ne pouvais dénombrer. Pourquoi étaient-ils si nombreux ? Comment nous avaient-ils repérés ?
Golan me poussa violemment dans le dos afin que j’accomplisse sans traîner les quelques mètres nous séparant du majestueux escalier en pierres permettant l’accès au S.V.T.
Une fois à l’intérieur, nous bloquâmes la double porte et prîmes un instant pour souffler. Puis j’entraînai mes compagnons vers le transpondeur. Par chance, les lieux étaient vides. Aucune mauvaise rencontre à l’horizon. Nous gagnâmes sans encombre la salle de renvoi.
Horreur ! L’électricité ne fonctionnait pas.
– Philox, va voir ce que tu peux faire. Golan, accompagne-le, ordonna Maïa.
Je vis les deux hommes quitter la pièce, n’ayant aucune idée de leur destination, ne connaissant pas moi-même où le disjoncteur pouvait se trouver. J’interrogeai Maïa.
– Il est électricien ?
– Touche à tout. Ne t’inquiète pas, si l’électricité peut encore fonctionner dans ce bâtiment, il la remettra. Tu sais te servir de cet appareil ? me demanda-t-elle en désignant le transpondeur.
– Normalement oui… On nous a expliqué les principes de son fonctionnement. Mais je n’ai jamais programmé un saut moi-même…
– Et bien tu vas devoir apprendre, et vite !

La porte d’entrée venait de céder avec fracas. Le bruit nous parvint au loin alors que j’étais penché sur la console, impuissant à comprendre son fonctionnement tant que le courant ne serait pas rétabli. Il n’y avait qu’une seule chose à faire, plonger dans ma mémoire, chercher dans mes souvenirs les bribes d’informations qui me feraient revenir en 2182.
La console s’illumina. Philox avait réussi. Des bruits de pas déchaînés se faisaient entendre dans les escaliers. D’un instant à l’autre ces choses seraient là. Sans trop d’espoir, je tripatouillais les boutons, cherchant à me souvenir.
Des tirs retentirent dans le couloir. Puis la voix de Golan.
– Dépêchez-vous, on ne pourra pas les retenir très longtemps !
Je suais à grosses gouttes.
– Alors, ça te revient ?? cria Maïa.
– Non ! Les consoles ont changé depuis ma formation, je ne reconnais rien.
Faire confiance à son instinct. Les éléments devant mes yeux semblaient avoir été simplifiés. De toute façon, je n’avais plus le temps. Alors, me remémorant vaguement ma conversation avec Xenilar Silloce, j’entrai ma taille, mon poids, la date d’arrivée et mon groupe sanguin, puis je validai.
– C’est bon ?
– J’en sais rien. Je crois. On n’a plus le temps.
– Nonnnn ! Philox ! Bande d’enfoirés ! éructa Golan.
Ce dernier surgit du couloir, les yeux injectés de sang et referma la porte derrière lui, tentant de contenir la masse qui poussait en sens inverse.
– Maïa, une fois que je suis dans le transpondeur, tu appuies sur le bouton, là, tu vois ?
– Oui, dépêche-toi, répondit-elle.

Je courus en direction du transpondeur. Au moment où je l’atteignais, Golan lâcha. La porte s’ouvrit tandis que les armes de mes deux compagnons d'infortune inondaient la pièce d’un torrent de lumière arc-en-ciel. Les choses étaient trop nombreuses, se déversant dans la salle telle une marée humaine incontrôlable et rugissante. Golan bascula en arrière et elles se jetèrent sur lui avec fureur, déchiquetant son corps tandis que les hurlements du jeune homme suppliaient Maïa de le tuer avant qu’il ne devienne un des leurs.
Ayant intégré le transpondeur, j’apercevais désormais la scène à travers le hublot, dans un autre monde, soudainement privé de son, spectateur impuissant de ce spectacle morbide. Je n’entendais plus les cris de Golan, je ne sentais plus l’odeur des chairs brûlées, j’étais seul, loin d’eux, coupé d’eux, seul avec les battements de mon cœur cognant rageusement dans ma poitrine, condamné à assister jusqu’au bout à l’anéantissement de mes camarades.
Alors je vis l’inéluctable, au ralenti. Je vis Maïa, les yeux emplis de larmes, regarder une dernière fois Golan puis s’exécuter, le libérant ainsi de ce monde dégénéré. Se retournant vers la console, je la vis appuyer sur le bouton, me libérant à mon tour de cet enfer. C’était fait. J’allais partir, rejoindre les miens, mon monde, porteur de l’avenir de l’humanité. Plus que quelques secondes.
« Lancement du compte à rebours, veuillez vous éloigner du transpondeur. » Le temps est suspendu. Je crie mais ne sais plus si les mots restent prisonniers de ma tête ou du transpondeur. « Maïa, attention, ils arrivent ! » Mais elle ne m’entend pas…
5… Les choses s’approchent… Maïa les ignore, se tourne dans ma direction… « Maïa, derrière toi… »
4… Ses lèvres murmurent quelque chose… « Tu es notre avenir. »
3… « Oui Maïa, votre avenir, notre avenir, je te le jure Maïa, je ne vous décevrai pas… »
2… La lumière rouge qui clignote. Les choses qui s’approchent, inéluctablement, elles ne sont plus qu’à quelques mètres…
1… Maïa ne bouge pas… Elle ne me quitte pas des yeux… Ultime connexion entre nous… Son arme remonte lentement vers sa tête…
0… La lumière passe au vert, je m’envole, elle fait feu.

Hors ligne Benjamin-69

  • Tabellion
  • Messages: 22
    • Pour découvrir mes textes...
Re : Le S.V.T.
« Réponse #6 le: 17 Juin 2018 à 09:04:36 »
Voilà, désormais, si vous voulez découvrir les autres nouvelles en complément des 3 déjà proposées sur le blog... :-) :

lien supprimé par la modération
« Modifié: 17 Juin 2018 à 10:45:31 par Miromensil »

Hors ligne Benjamin-69

  • Tabellion
  • Messages: 22
    • Pour découvrir mes textes...
Re : Le S.V.T.
« Réponse #7 le: 17 Juin 2018 à 10:43:25 »
Oui, en auto-édition.

Hors ligne Miromensil

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 557
  • Mon nu mental
    • Mimerions
Re : Le S.V.T.
« Réponse #8 le: 17 Juin 2018 à 10:46:32 »
Bonjour,

Le but du forum n'étant pas de faire de la publicité, j'ai supprimé ton lien. Ce fil posté dans les textes courts a pour objet d'échanger au sujet du texte. Dès lors, merci de ne pas flooder.

Hors ligne Benjamin-69

  • Tabellion
  • Messages: 22
    • Pour découvrir mes textes...
Re : Le S.V.T.
« Réponse #9 le: 17 Juin 2018 à 14:53:20 »
Bonjour.

OK, c'est dommage.
Du coup, je peux quand même mettre le lien sur ma page de profil ?

Merci.

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.02 secondes avec 18 requêtes.