Un texte écrit par le défi, de réussir enfin, un jour, une histoire courte sans vouloir déblatérer dessus mille ans durant.
Le Palais était gigantesque et dépourvu d’assez de toilettes. Mes hommes, se répétait Delhuàn, doivent anticiper leur déplacement pour s’y rendre, ce n’est pas normal.
La réflexion lui était venue alors que, lui-même, venait de faire un détour pour accomplir cette simple action. Il y avait des chambres et des salles de bains partout, mais toutes se vouaient aux invités et à une propreté impeccable, pas aux vulgaires hommes de la garde. Son chemin vint lui faire croiser la troisième patrouille en service, les cinq sentinelles lui adressèrent aussitôt un signe de la main sur son passage avant de reprendre leur route.
La journée avait été calme, songeait Delhuàn. Surtout au vu du contexte. Les exécutions de la veille avaient encore renforcé les mouvements de foule et, bientôt, la guerre civile ne ferait plus de doutes. Le Roi, Edénark le Cruel, avait fini par l’accepter : son règne allait se terminer d’une manière ou d’une autre. Un conseil avait été décidé ce matin, son premier conseiller avait une solution évidente ; le trône devait céder le pouvoir à son premier fils encore en vie, Enùhan, aimé du peuple et révolutionnaire dans ses approches sociales. Le Général Trìan défendrait cette idée, se plaçait du côté du peuple et contre les exactions commises par son Souverain.
Delhuàn arriva aux toilettes, enfin. Si l’envie n’avait pas été si pressante, regrettait-il, la décision du conseil lui aurait déjà été connue. Il aurait du retard sur son périmètre, d’ailleurs, espérait que personne ne le verrait. Il devait être seul devant les portes du conseil royal à cette heure, de toute façon, donc qui pourrait bien le savoir ? Rassuré, il finit son affaire avant de se mettre en route.
La quatrième patrouille ne se trouvait pas à son poste, mais cela n’alarma pas particulièrement le Capitaine. Il y avait beaucoup trop de raisons pour quitter son poste de nos jours, répétait-il, trop d’incursions et de tâches à effectuer. Alors, sans se presser, il continua de remonter les immenses couloirs vitrés de l’aile est pour revenir au niveau des quartiers royaux.
Comme prévu, personne ne se trouvait devant les portes. En revanche, tout le reste ne l’était pas. Déserté de gardes, personne n’avait été là pour être témoin de la scène. Sans doute, les présents espéraient que la situation reste ainsi. Les battants étaient grand ouverts, une dizaine de corps gisait au sol, la gorge découpée. Plus loin, dans la salle du conseil, derrière l’épaisse table de marbre, Edénark reculait piteusement devant son premier fils, ce dernier assisté de ses deux frères. En retrait, Trìan observait les choses sans rien dire, un mystérieux sourire aux lèvres.
- Que faites-vous ! balbutia le Capitaine.
Il approcha à vive allure du Roi et personne ne songea à l’arrêter. L’assemblée n’était composée que de ces six membres et Trìan se savait trop loin. Enùhan se tourna vers le nouvel entrant, l’épée à la main.
- Il refuse l’évidence, Delhuàn, rugit le Prince, et tu sais comme nous tous que c’est nécessaire.
A ces mots, il décala sa tête vers Trìan en quête d’explications, surprit de cette arrivée impromptue. L’interpellé se mordit la langue, à réfléchir. C’était évident, songea Delhùan. Sa mort avait été actée, sans doute par la main de sa quatrième patrouille, mais son détour avait fait échouer le plan. Son Roi, piteux et presque à ramper, planta ses yeux dans les siens.
- C’est nécessaire, reprit Enùhan.
Et il plongea son épée dans le ventre de son père.
Le Capitaine resta immobile, incapable de réfléchir. Le Prince avait accompli son œuvre et fit demi-tour pour quitter la pièce, suivit de ses frères et seul resta Trìan, que Delhùan savait à l’affût de ses réactions. Il s’approcha de son Roi bien-aimé.
- Delhùan, peina-t-il à prononcer quand il le prit dans ses bras.
Ses yeux s’ouvraient en grand, le Capitaine sentait sa folie reprendre le dessus.
- Les prêtres avaient raison, continua-t-il avec un peu plus de difficulté, nous ne sommes pas digne ! Puisse mon fils accomplir ce que je n’ai pas su réussir, il est prêt.
- Il vous a tué mon Roi, protesta Delhùan, les Dieux appellent vengeance.
Son Souverain n’écoutait déjà plus. Il respirait encore, mais avait sombré dans l’inconscience.
- Je ferai justice, chuchota le Capitaine.
Il se saisit de son arc et, alors que Trìan dégainait aussitôt pour se précipiter vers lui, décocha sa flèche dans la tête du Prince. Elle le traversa de part en part à travers l’orbite. Son jeune frère n’eut pas le temps de se mettre à couvert, le Capitaine lui fit subir le même sort. Le troisième eut à peine le temps de se décaler qu’une dernière flèche lui transperçait la poitrine. L’épée de Trìan se faufila dans la gorge de Delhùan. Les yeux affolés du jeune Général voguaient de part en part de la pièce.
- Je fais quoi maintenant ? murmuraient-ils.