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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » C'est l'heure de passer à table

Auteur Sujet: C'est l'heure de passer à table  (Lu 1369 fois)

Hors ligne Jozz

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C'est l'heure de passer à table
« le: 08 Mai 2018 à 12:12:48 »
   "Je veux la vérité !"

   La brute au regard noir me serrait au col, je sentais son haleine grasse parfumée de gnôle me frapper la rétine. La vérité ? La vérité est un cadeau précieux, un luxe. Un diamant brut qui ne demande qu'à être taillé, débruti pour briller davantage et seoir à son dépositaire.

   "Que s'est-il passé à la taverne de Montéloy il y a dix-huit ans ?"

   Dix-huit ans, une éternité qui me paraît si courte. Il y a quinze ans je n'étais rien. Un raté sans histoire, sans ambition. Une carcasse de chaire grotesque sans passé, présent ni futur. Et tous les béotiens de ce patelin perdu au bord de la Mer de Lune me l'imprimaient bien dans le crâne. Je ne vivais pas, je survivais. Dans une modeste cabane avec mon frère aîné, nous tachions de rester à l'écart et de gagner seulement de quoi manger. Il travaillait bien plus que moi, j'étais frêle et davantage porté sur la lecture que sur le travail manuel, ce qui hélas était aussi valorisant et valorisé qu'une obèse syphilitique dans un bordel d'Eauprofonde. Il me protégeait aussi mon frère, et partageait l'addition de mes passages à tabac réguliers depuis l'adolescence, et Cyric m'en est témoin, elle était salée.

   Un soir de lune éclatante, je décidai de m'aventurer aux abords d'une taverne isolée du village. Je ne connaissais que trop bien ses fréquentations, j'avais souvent eu des échanges amicaux avec leurs phalanges. Mais en jeune candide imbécile, je m'étais épris d'une serveuse, Elina, à la peau albâtre et aux yeux d'émeraudes qui illuminaient ce bouge insipide. Un jasmin étoilé qui avait éclot d'un sol en jachère. Je l'observais depuis l'embrasure de la taverne, j'épiais ces mouvements aériens, elle voltigeait de table en table distribuant avec euphorie choppes et sourires à tous ces animaux qui n'en méritaient pas une goutte. Je rêvassais et me récitais à mi-voix le poème que j'avais couché dans mon esprit pour lui déclarer ma flamme, un poème sincère qui brillait d'une vérité pure. Mais une poigne ferme et inamicale m'extirpa de mes songes.
" Alors comme ça on fait dans l'espionnage maintenant lavette ? Qu'est ce qu'tu nous chantes de beau ? Une d'ces saloperies qu'tu trouves dans tes bouquins pour fiotte ? Le primate au visage trop familier me gratifiait d'un large sourire aussi moqueur que méprisant.
- Non, s'il te plait Fraccis. Je voulais simplement profiter de la soirée et je faisais seulement une courte pause. Je vous laisse tranquilles ne t'en fais pas, disais-je en tâchant sans succès de desserrer l'étreinte.
- Oh bah non alors ce serait bien dommage. Maintenant qu't'es ici tu vas t'amuser avec nous hein ? Pis t'as l'air d'avoir des mots doux à balancer à la fille du patron, j'suis sur qu'tout l'monde serait content d'les entendre !"
Malgré mes supplications, le butor qui avoisinait les six-pieds et demi me traina sans une once d'effort jusqu'à l'entrée de l'échoppe. Il me jetta au milieu de la salle comme un vulgaire sac de pommes de terre.
"J'ai surpris le p'tit Balthazar qui nous zieutait depuis l'extérieur ! Il reluquait la gamine avec ses yeux de vicelard ! Et il lui chantait des mots doux ! Vas-y gamin partage avec nous sois pas radin ! La brute hurlait si fort que toute l'assemblée s'était stoppée nette en buvant ses paroles et leur bière.
- Je ... Non s'il vous plait je ne faisais que passer je vous jure.
- Balance la vérité l'ragondin sinon j'te fais bouffer tes molaires ! C'est l'heure de passer à table !"
Son ordre fut suivi d'un coup de talon dans les reins qui me fit chuter à plat ventre. Je tremblais de peur et de honte, les voix autour de moi hurlaient "A table ! A table !" à tue tête.
Je fermai les yeux, réflexe enfantin, si je ne vois pas les monstres alors ils n'existent pas. Mais les voix continuaient de résonner.
"A table ! A table !"
   A contrecœur je récitai ce poème que je m'étais récité des centaines de fois, au milieu de l'hilarité générale. Elina semblait pétrifiée, le visage aussi figé, comme si elle partageait mon effroi. A la fin de mon récit, un flottement interminable se faisait entre elle et moi, parsemé des rires moqueurs et des restants de dîner que l'on me jetait au visage. Elle sembla soudain reprendre ses esprits et s'avança lentement vers moi, et l'effervescence fut suivi par le silence, je pouvais entendre mon coeur battre dans ma poitrine comme s'il souhaitait s'en échapper. Elle plongea ses yeux dans les miens pendant de longues secondes sans dire un mot, puis elle arbora un sourire. Alors que je commençais à esquisser en retour un sourire de soulagement, elle me versa le contenu du crachoir qu'elle tenait entre les mains sur le sommet du crâne. La foule était en délire, le spectacle de ce soir les avait régalé, Elina tourna les talons et poursuivi son travail sans me jeter un regard, à la marre de glaires qui coulaient le long de mes cheveux s'ajoutaient les crachats de ces cafards qui s'en donnaient à coeur joie.

   Je quittai le théâtre de ma tragédie au pas de course, je me précipitai à l'aveugle essuyant les larmes qui inondaient mes paupières. Je sautai dans une barque sur le port et pris les rames pour fuir loin de la civilisation. Alors que je pleurais pitoyablement au milieu de la mer baignée du reflet des étoiles, j'aperçu une bouteille flotter et se coller contre la coque. Je sorti le contenant des eaux et découvrit un anneau brillant en son sein. Il semblait m'appeler, me chuchoter à l'oreille. Il était à la fois rassurant et effrayant. Sans même que je m'en rende compte, je le passai à mon doigt. En un instant je fus tétanisé et foudroyé par sa puissance, une voix parlait dans ma tête, je ne connaissais pas sa langue, je ne saisissais pas ses paroles, mais je compris ce qu'elle me disait. Une éternité s'écoula en quelques secondes et je sentis déferler en moi un torrent de mots d'une puissance inouïe qui semblait réécrire et redéfinir mon existence. Quand soudain le silence le plus complet se fit. J'entendais la houle clapoter sur le bois de mon embarcation, j'entendais le vent balayer mes épaules, j'entendais au loin, très loin les clameurs de la taverne. Et surtout j'entendis cette voix qui me paraissait maintenant fraternelle et compatissante me susurrer :
"A table."

   Je retournai sur la côte et me dirigeai vers le nid de nuisibles d'un pas décidé et téméraire qui m'était inconnu jusque là, ce n'était pas mes jambes qui me portaient, c'était autre chose.
Je poussai les portes battantes de la taverne avec une force que je m'ignorais. Je restais immobile, stoïque, à contempler cette masse de tyrans de pacotille. Soudain mon acolyte dans cette aventure leva les yeux et se dirigea vers moi avec un air amusé :
"Et bah alors t'es d'retour parmi nous ? T'as d'autres belles choses à nous raconter ? Hurla-t-il en haranguant la foule.
- Tu veux la vérité Fraccis ? Je n'ai plus grand chose à raconter, non je suis juste venu te dire que tu avais raison, dis-je en le regardant profondément dans les yeux.
- Ha oui ? Raison sur quoi mauviette ?
Je me penchai vers son oreille comme pour lui confier un secret.
- C'est l'heure de passer à table"
   Ma mémoire est assez floue pour la suite des événements, je me souviens d'éclairs sombres transperçant la salle de part en part, je me souviens des cris, je me souviens des visages figés de panique et d'incompréhension, je me souviens du feu qui a ravagé ce nid de cloportes et dévoré leur carcasses, ne gardant des témoins de ma mésaventure qu'un tas de cendres. Je me souviens du corps ridicule de Fraccis se tordre de douleur, de la peau blanchâtre et des yeux de vipère d'Elina qui se révulsèrent.    Alors que j'abandonnais l'enfer à son travail, je sentis une main ferme me saisir à l'épaule. Mais je n'étais plus la mauviette qu'ils avaient connu, je n'allais plus les laisser me manquer de respect, et surtout je n'allais plus laisser ces pestiférés poser la main sur moi. Je tournai sur mes talons et foudroyai mon agresseur, le propulsant sur plusieurs mètres. Alors que je m'approchais de lui pour m'assurer d'avoir terrassé le dernier témoin de mon acte, je constatai avec horreur que la silhouette m'était familière, très familière.
   Je venais d'exécuter mon frère.
   Je revins à la raison, j'observai la dépouille de mon seul être cher bercée par la lueur rougeâtre des flammes de mon forfait. Qu'avais-je fait ? Je venais d'éteindre une vingtaine de vies avec autant d'efforts que l'on étouffe un feu de camp, et pourtant je ne ressentais pas une infime pointe de regret. Mais mon frère ... la vue de son corps me fit monter les larmes, pour la première fois de ma vie j'étais seul, abandonné, et c'était entièrement ma faute.
        "Tu n'es pas seul Balthazar"
   La voix était toujours là, je portai mes yeux sur la bague baignée par le feu et la lune qui scintillait de rouge et de blanc, et je voyais sur le métal se dessiner les enfers et les cieux.
   Une clameur s'éleva du village, la populace avait remarqué l'incendie. Je m'enfuis sur la barque et réalisai qu'il était temps de commencer une nouvelle vie. Une vie dans laquelle je ne serais plus une victime, je ne serais plus faible. Mon frère avait toujours veillé sur moi mais désormais la voix veillait sur moi, et la puissance qu'elle me prêtait était enivrante. Personne ne devait savoir la vérité, Balthazar était mort dans un incendie accidentel, personne ne pourrait identifier les corps calcinés. Je devais trouver une nouvelle identité. Je repensais alors à ces héros dont j'avais dévoré les aventures pour m'évader d'une vie insignifiante, et je me forgeais un personnage en couplant deux de ces héros. Elkira, un sorcier puissant qui domina le monde, et Lubidri, un poète qui pouvait charmer les gens de ses paroles trompeuses. Elkira Lubidri, et personne ne lui marcherait plus jamais sur les pieds.

   "Répond vermine, je sais que ton vrai nom est Balthazar et que tu es lié à ce massacre ! Dis moi la vérité !"
   L'imbécile m'avait trainé dans une ruelle derrière une échoppe d'Eauprofonde, je l'avais laissé faire pour qu'il pense pouvoir se livrer à un interrogatoire et un passage à tabac en bonne et due forme. Il était convaincu de m'avoir retrouvé, au gré d'un dur travail d'enquête, alors que j'avais simplement eu vent de son investigation au détour d'une conversation de comptoir. Je l'avais appâté d'indices tout faits, ferré jusqu'à cette impasse isolée pour me débarrasser définitivement de ce lien gênant. Il voulait la vérité ? La vérité est un bien trop précieux pour être servie sur un plateau d'argent à une ordure.
"Je vais te dire la vérité"
J'arborais un air faussement paniqué. J'acquiesçai et me penchai doucement vers son oreille en ajoutant d'un souffle :
"C'est l'heure de passer à table"
   Il ne sentit pas la dague se loger entre ses reins, il ne sentit pas non plus mon éclair foudroyant lui transpercer les entrailles. Le corps sans vie de mon nouvel ami s'écroula sur le pavé, je regardais son visage inanimé en caressant ma bague. Qu'est ce que la vérité après tout ? La vérité peut être modelée, tordue et déformée au gré de l'habilité de son détenteur, et elle est d'autant plus flexible qu'elle est exclusive.

   Vous voulez la vérité ? Je n'ai absolument rien à voir avec l'incendie de Montéloy.



Hors ligne Loïc

  • Vortex Intertextuel
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Re : C'est l'heure de passer à table
« Réponse #1 le: 17 Mai 2018 à 23:35:11 »
Salut.

Citer
Un diamant brut qui ne demande qu'à être taillé, débruti pour briller davantage et seoir à son dépositaire.
Le diamant brut, c'est un peu surfait, t'as sans doute moyen de faire passer l'idée autrement, non ?

Citer
chaire grotesque sans passé

chair.
Chaire, c'est celle du professeur

Citer
Et tous les béotiens

Les conjonctions de coordination en début de phrase, en général, on évite.

Citer
Il me protégeait aussi mon frère, et partageait l'addition de mes passages à tabac réguliers depuis l'adolescence, et Cyric m'en est témoin, elle était salée.

Pas de virgule avant les et.
Du coup, tu peux varier ; et ou virgule en fonction du rythme que tu veux imprimer à ta phrase

Citer
Mais en jeune candide imbécile, je m'étais épris d'une serveuse, Elina, à la peau albâtre et aux yeux d'émeraudes qui illuminaient ce bouge insipid

Tu tentes de donner trop d'infos en une seule phrase à mon avis. Un peu de découpage pourrait faire du bien, ou sortir simplement le nom pour le donner après.
(Pour peu qu'il soit utile à la suite, sinon tu peux même le virer)

Citer
La brute hurlait si fort que toute l'assemblée s'était stoppée nette en buvant ses paroles et leur bière.

le zeugma passe bien. Le plus que parfait et stopper passent moins. Niveau concordance des temps (interne à la phrase), "s'arrêta nette" fait le taf.

Citer
- Balance la vérité l'ragondin sinon j'te fais bouffer tes molaires ! C'est l'heure de passer à table !"

Pas mal, ça résonne avec le début en plus

Citer
Son ordre fut suivi

On est dans une scène d'action, qui doit aller un peu vite ; du coup le passif c'pas le meilleur choix à mon avis.
(sur windows, c'est alt 183 pour les À)

Citer
  A contrecœur je récitai ce poème que je m'étais récité des centaines de fois,

La répétition est évitable

Citer
théâtre de ma tragédie

ça fait forcé

Citer
Je sorti le contenant

sortis
contenant, c'pas très heureux

Citer
En un instant je fus tétanisé et foudroyé par sa puissance, une voix parlait dans ma tête, je ne connaissais pas sa langue, je ne saisissais pas ses paroles, mais je compris ce qu'elle me disait.

Ah oui quand même.
C'est un peu trop explicatif comme passage (je ressens ça, il m'arrive ça). C'est probablement possible de mieux le faire vivre.

Citer
plus la mauviette qu'ils avaient connu,

connue

Je suis passé plus vite sur la fin.
Le mantras du passage à table, j'aime bien. Il est bien placé en général, ça rend bien.
Pour le reste, je pense qu'il y a un gros travail à faire sur la ponctuation en relisant vraiment ton texte pour mettre virgules, points et points virgules en fonction des pauses à faire.
Tout va trop vite, trop fort, trop facilement aussi. L'intello brimé qui devient fort et se venge, c'est déjà pas mal développé comme thème donc faut bien le travailler pour que ça sorte du lot. Là, le pouvoir qui vient de nulle part, c'est pas trop ça.

J'ai pas compris l'histoire de l'incendie par contre.

Bon courage et à plus tard  !
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
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Hors ligne Dieter

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    • Dieter
Re : C'est l'heure de passer à table
« Réponse #2 le: 18 Mai 2018 à 13:51:59 »
Hello Jozz,

Une seule et unique remarque :
Un jasmin étoilé qui avait éclot d'un sol en jachère.
Je suppose que tu voulais jouer sur le sens du sol stérile sur lequel normalement rien ne pousse. Or, une jachère n'est pas infertile : c'est juste une partie d'un terrain cultivable qu'on laisse en "pause" pour des raisons économiques ou pratiques.
On n'a rien inventé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.
Amélie Nothomb

Hors ligne LeMartel

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Re : C'est l'heure de passer à table
« Réponse #3 le: 18 Mai 2018 à 14:24:06 »
Mes camarades précédents se sont penchés sur les mots. Je reste plus dans l'ensemble.

Je trouve ton texte très agréable à lire et on est vite dans l'histoire et dans les lieux. Les descriptions sont bien imagés et tout cela forme un mélange sympathique à la lecture.

Juste l'histoire de la bouteille flotte un peu comme un cheveux sur un lac?  :noange: Sinon j'ai apprécié cette petite histoire.
Une histoire est une lame forgée par la plume et aiguisée par les lecteurs.

 


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