Alea Jacta Est
Cela faisait plus d’un mois que la France avait déclaré la guerre à la Prusse. Les premières informations de défaites des troupes françaises sur le front de l’Alsace et de la Lorraine faisaient froid dans le dos, et échauffaient les esprits.
De nombreuses rumeurs circulaient dans tout le pays sur la présence d’espions prussiens dans les alentours, ainsi que sur une entente secrète entre nobles et prêtres pour conspirer contre l’empereur.
Ceci a pour conséquence l’inquiétude de l’opinion publique, et même des mouvements de peur collectifs...
C’était en tous cas ce qu’Alain de Monéys était en train de lire dans le journal, ce matin.
Alain était un noble parmi tant d’autres. Assez banales, ses traits de visages manquaient d’originalité, rien ne le différenciait des autres, si ce n’est, des favoris qui lui rendait le visage lourd. C’était un gérant d’un domaine viticole assez connu, il jouissait d’une très bonne réputation partout dans le pays, et était connu pour son calme, et sa générosité, ce qui était très rare, encore plus en temps de guerre...
Ce matin-là, assis tranquillement dans sa diligence, mettant de côté son journal, il se rendait vers le petit village de Hautefaye, en Dordogne , là où se trouvait une des plus grandes foires aux bestiaux de France, un événement à ne pas manquer en somme. Des gens venaient des quatre coins du pays pour acheter, revendre des produits, du matériel, des bestiaux... Nobles, ou simples paysans, tout le monde s’y rendait en quête de la bonne affaire, c’était l’endroit rêvé pour faire fortune. Alain s’y rendait plus particulièrement pour acheter une jument, afin de l’offrir à une famille de paysans, à qui il louait des terres.
« Merci ! », dit le cocher, en recevant quelques pièces de la part d’Alain, qui ouvrit la porte, et sortit.
Il y’avait plusieurs centaines de gens, en train de vendre, d’acheter, de parler, de crier...
Une bonne partie des paysans, et d’agriculteurs consommaient énormément d’alcool, passant du vin à l’absinthe, une bonne partie d’entre eux étaient déjà saoul.
C’était un réel événement folklorique national, mais a contrario des autres foires passées, celle-ci n’était pas très gaie... Le contexte politique venait s’ajouter à une situation économique désastreuse, en effet, en Dordogne, cela faisait plusieurs mois que la région souffre de sécheresse, et de températures élevées, qui nuisait aux bétails et aux récoltes, il faut dire que les affaires s’avèrent très mauvaises, tout cela contribuait à entretenir un climat de tension à mesure que la journée avance.
Alors qu’Alain était entré dans le champ de foire, un homme, bien vêtu, venait à sa rencontre :
« Ah ! Enfin êtes-vous là ! », l’interpellait-il. C’était un noble au costume noir de bonne facture, il portait un chapeau haut de forme, et une barbe bien taillée.
« Oui, on peut dire que j’ai eu quelques problèmes avec ma diligence, vous savez comment sont ces cochers... », dit Alain.
« Oh oui ! ne m’en parlez pas, ils sont toujours ingrats, et maintenant que nous sommes en guerre, ils le sont encore plus ! »
Ils commencèrent à marcher côte à côte, et à discuter de choses et d’autres.
« Ah oui, ne connaissez-vous pas la nouvelle ? », demanda-t-il à Alain.
« Quoi donc ?
— Alors... Comment dire... Je ne voudrais pas vous attirez les ennuis, mais...
— Eh bien ?
— Il se dit en ville, que votre cousin Camille, dont vous savez à quel point il m’est cher, aurait crié dans la place publique : ... », sa voix commença à diminuer jusqu’à ne devenir qu’un léger murmure. « ‘Vive la République, à bas l’Empereur’. », dit-il d’un air grave.
Alain fronçât les sourcilles, et le regarda avec des yeux grands ouverts. Mais il resta d’un air calme, et résonné, et lui dit :
« Quoi ? Mais c’est absolument impossible ! Je connais Camille, c’est un si brave homme. Je m’en serais douté s’il pensait de telle chose. »
Les gens commençaient à se retourner vers Alain, en échangeant entre eux quelques mots, il était parfois même pointé du doigt.
« Mais oui, je le sais bien ! Camille, réellement, n’avait simplement fait qu’annoncer la défaite de la bataille de Reichoffen, les gens de la campagne, têtus comme ils sont, ne l’avait pas cru, et avait douté qu’il ne soit un traitre. Mais vous connaissez comment sont les rumeurs, les potins et les faits d’hiver, incontrôlable ! Certains même, assuraient qu’il était un prussien ! »
De plus en plus de gens se retournèrent, en entendant ce mot interdit : ‘Prussien’. Il semblerait qu’Alain soit le sujet de nombreuses discussions dans cette foire.
« Tout ceci est absurde ! », dit-il, confus.
Alain ne fit que quelques pas avant de se rendre compte que pratiquement tout le monde présent à cette foire, était en train de le regarder, Alain ne savait absolument pas la raison pour laquelle ils le fixaient, et se demandait s’il n’avait fait quelque chose qui ne leur avait pas plu. Les paysans le regardaient d’un air féroce, certains même étaient armés de cannes, et de fourches... Un d’entre eux s’avança, et lui dit :
« Vous ! Vous n’êtes pas l’bienvenu ici ! Votre cousin n’est qu’un traitre !
— Non ! Il ne l’est pas ! Et je refuse de croire cela ! Mon cousin est un homme tout à fait respectable, un fervent défenseur de notre pays ! Jamais il ne l’aurait trahi !
— C’n’est pas l’votre, d’pays. Il n’est qu’un traitre, et vous l’êtes aussi bien qu’lui ! Vous êtes à la solde d’ces prussiens ! Vous les financez, et vous vous enrichissez sur la mort d’nos frères, et d’nos enfants !
— Traitre ! », cria un homme
« Prussien ! », cria un autre
« C'est un Prussien, il faut le pendre, il faut le tuer !
— Non ! Non ! Je vous prie de me croire ! », cria Alain, effaré par la situation.
« Je suis de votre côté ! Moi aussi je vais aller défendre la France ! Et c’est en courant que j’y vais ! J’ai eu ma dépêche pour mercredi ! Je dois aller au front !
— Foutaises !
— Mensonges ! »
Le ton commençait à monter. L’homme s’avança vers Alain encore plus, il était à un ou deux mètres de lui, et dit :
« Vous voyez bien, personne ici ne veut d’vous. », il marqua une pause. Il prit Alain par le col, et lui lança : « Vous ne méritez même pas de vivre ! », et le jeta au sol, aux pieds des autres paysans.
Malgré ses nombreuses tentatives pour dissiper le malentendu et démontrer sa bonne foi, Alain se retrouva au beau milieu d’une foule enragé, devenant de plus en plus hargneuse, ils se mirent à crier, à insulter, ils déversèrent sur Alain tout le fond de leur cœur, toute leur haine et toute leur rancœur. Et dans la folie générale, un d’entre eux s’écria :
« C’est un prussien ! Battez-le ! », puis prit sa canne, la brandit très haut, et frappa Alain avec une telle brutalité qu’elle se cassa en deux.
C’était l’acte qui précipita l’agressivité collective. Ils commencèrent à le foudroyer de coups, les premiers d’un long et douloureux supplice. Ils le frappèrent n’importe où : à la tête, aux cotes, aux jambes, aux parties intimes... et avec tout ce qui leur passaient sous la main : cannes, sabots en bois, fourches...
C’était devenue une scène démente et atroce, un défouloir général, où tout le monde voulait donner un coup, ajouter une pierre à l’édifice.
Des gens de partout venaient frapper Alain, certains d’entre eux le confondaient avec son cousin, d’autres encore le frappaient sans aucune raison, ils ne savaient même pas ce qui s’était passé, ils ne faisaient que suivre aveuglement la bêtise du groupe.
Au milieu de cet abominable spectacle dont il était la victime, Alain essayait tant bien que mal de se protéger, sans répondre aux coups, il priait, et espérait grâce, il cria par moment : « Vive l’empereur ! Vive l’empereur », pour essayer de calmer l’assemblée, mais cela ne réussit guère.
Son ami s’était fait incognito, et quitta le village, par peur de se retrouver dans la même situation. Alain se retrouva infiniment seul, sans aucune aide possible, entouré d’une foule qui jura de le tuer...
En entendant le vacarme assourdissant qui venait de l’extérieur, L’abbé Saint-Pasteur, curé du village, intrigué et curieux de ce qu’il se passe, ouvrit la porte de l’église, et se dirigea vers le champ de foire.
« Oh ! Seigneur ! », s’écria-t-il en tenant sa croix, lorsqu’il découvrit avec stupeur l’incident. Cela faisait au bas mots plusieurs décennies qu’aucun fait de la sorte ne se produisait à Hautefaye, c’était une ville très calme et paisible, ou tout du moins jusqu’à aujourd’hui...
Le curé s’approcha d’un jeune homme, qui étrangement, n’était pas aller frapper Alain, il lui demandât :
« Mon fils, dit-moi, que ce passe-t-il ?
— Mon père, il parait que c’est Alain de Monéys, on dit que c’est un traitre, un partisan des prussiens !
— ... ‘Seigneur dieu... », dit-il, bouche bée. Il connaissait Alain, pas énormément, mais assez pour connaitre ses opinions politiques, il savait qu’Alain n’était surement pas un traitre, et qu’il était plutôt favorable à l’empereur. Il savait que quelque chose ne tournait rond. Il voulait aider Alain à sortir de cette affreuse situation, mais il ne savait pas comment, il réfléchit pendant quelques minutes, puis eu une idée, il cria :
« Braves gens ! Braves gens ! S’il vous plait écoutez-moi ! Je vous propose de m’accompagner au presbytère pour boire à la santé de l’empereur ! »
Une partie de la foule accepta, laissant donc Alain dans un très mauvais état. Cependant l’autre partie était resté avec lui, histoire de ne lui laisser aucun moment de répit. Mais ils étaient si assoiffés, qu’ils acceptèrent tant bien que mal.
Un des derniers forains frappa Alain d’un grand coup de pied aux cotes, comme s’il voulait lui dire ‘à bientôt’.
Alain était dans un état déplorable. On lui avait arraché les cheveux, il avait des dents cassés et des côtes brisées, il avait du mal à respirer, et crachait du sang. Il était au bord de l’évanouissement, il n’était pas mort, mais pas très vivant non plus. Il n’avait aucunement la force de se relever, et la pensée même de fuir lui faisait un mal de chien. Mais il était si heureux que tout cela soit enfin fini, et espéra que cette épouvantable scène ne se reproduise plus, et essaya de l’oublier au plus vite.
Quelques dizaines de minutes plus tard, alors qu’Alain était encore au sol, foudroyé de douleur, les forains revinrent, encore plus saouls que tout à l’heure, rassasiés du vin offert par le curé. Alain commença à geindre, et à pleurer, se lamentent sur son sort, il ne voulait pas se retrouver encore une fois à la merci des paysans.
Mais dans la frénésie collective, ils décidèrent de le pendre. Il les implorait et les suppliait de ne pas le faire, mais ils ne répondirent que d’un coup sec au visage. On le traina dans la boue et dans les excréments, on attacha une solide corde à une branche d’un cerisier, et on y mit la tête d’Alain, il sentit la corde se resserrer effroyablement autour son cou, mais il la tenait, il se débattait, il ne voulait pas mourir, il le refusait, tout son corps et toute sa chair le refusaient, il se démenait, il résister, mais il ne pouvait faire machine arrière, les dés sont jetés. Soudainement, on entendit plusieurs craquements, à peine les paysans l’ont-ils entendu que la branche du cerisier se cassa. Alain, tombé au sol, s’effondra de douleur, et s’évanouit. Les forains décidèrent, dans un accès d’imbécilité, de le battre à mort, ce qui était déjà bien entamé.
Alors que personne ne s’y attendait, des gendarmes étaient finalement venu, ils écartèrent les paysans, et les faisaient retourner à leurs besognes :
« Allez ! Dégagez ! Retournez à vos petites affaires ! ». Ils prirent Alain par les épaules et l’emmenaient vers une diligence. Leurs tuniques propres, d’un bleu éclatant, contrastaient avec le torchon boueux et ensanglanté que portait Alain. Il reprit enfin connaissance. Ils le ramenèrent à sa maison, et s’excusèrent de ne pas avoir intervenu plus tôt.
Arrivé chez lui, sa femme s’occupa bien de lui, elle lui donna des habits propres, elle le nourri convenablement et appela un docteur qui offrit à Alain tous les soins médicaux qu’il lui fallait, elle le cajolait, et lui répétait : « Tout est fini, tout va bien se passer ! ». Elle recontacta des gendarmes afin qu’ils enquêtent sur les agresseurs pour qu’ils payent le prix de leurs actes. Alain dormit paisiblement, l’étrange clarté du petit matin le faisait sourire et lui faisait sentir au combien cette situation était agréable, allongé sur un lit douillet, à côté de sa femme, se disant que tout ce qu’il avait vécue jusqu’alors n’était qu’une histoire ancienne, et que son avenir sera, l’espérait-il, heureux et tranquille.
‘Toc, Toc, Toc’ on frappait à la porte, Alain alla pour ouvrir quand sa femme lui dit : « Laisse Chéri, j’y vais. », elle ouvrit la porte et dit : « Ah oui ! on aurait bien besoin de vous pour attraper ces malfrats... », on la gifla avec violence, elle tomba à terre et leva les mains en l’air. Alain vit surgir deux gendarmes s’approcher de lui.
« Mais, mais..., je n’ai absolument rien fait ! », ils le prirent par les épaules et le trainèrent jusqu’à la place publique et on le jeta au sol, il vit devant lui une guillotine, et autour, des gens qui lui criaient dessus, qui l’insultaient et qui lui jetaient des détritus au visage. Un officier cria :
« Alain de Monéys d’Ordière, d’après une enquête effectuée hier soir, vous êtes coupable de traitrise. Par décret impérial, votre sentence sera la mort. »
Alain s’avança péniblement vers son trépas et mit sa tête contre le bois. Et c’est à cet instant, au plus près de sa mort, à cet instant précis qu’il aperçut défiler dans son esprit avec éclat une pensée foudroyante, il eut pendant un court moment un léger rictus qui contrastait avec la situation, une voix au fond de son âme lui disait que tout cela était absurde, pure hasard, ça aurait tout aussi bien pu être le voisin, ou un autre, dans une ville, ou dans une autre, tout cela n’était que grand hasard, un jeu de dés, des dés qu’un créateur à l’humour grotesque s’amuse à jeter, « tout cela est absurde », se répétait-il, « absurde, absurde, horriblement absurde... », mais il n’avait pas le temps de penser que l’hideux engrenage était déjà lancé.