La lueur de l’haloréverbère éclairait faiblement le bout de trottoir. Passé vingt-trois heures, toutes les lumières de la ville se commutaient en mode éco, conformément aux directives du Comité International de Rationnement Energétique. À deux pas de là, un semblant de chaleur se dégageait d’une bouche de métro, peinant à réchauffer l’atmosphère glacée de cette rude nuit de décembre ; le chauffage n’échappait pas au règlement de ce foutu Comité, bien entendu.
Les pieds figés dans la neige épaisse, Samuel Rickard tirait sur son biovapoteur, ne pouvant s’empêcher de se demander ce qu’il foutait sur ce trottoir crasseux, dans ce quartier pourri, au beau milieu de cette nuit glacée. Quelques heures plus tôt, en arrivant dans le local d’entretien qui lui servait de bureau, il avait trouvé, glissé sous la porte, un mystérieux rectangle blanc qu’il avait tant bien que mal ramassé, la faute à cette saloperie d’arthrose qui lui paralysait le dos.
Une enveloppe. Vingt piges qu’il n’en avait pas vue. Depuis 2030 et la screen revolution, comme l’avaient baptisé les cybers médias, plus personne n’utilisait de papier dans ce pays ; les écrans régnaient en maître, des coloriages à la maternelle jusqu’à la publication des avis d’obsèques. À cette idée, ses pensées dévièrent sur cet enfoiré de Mike O’Connor, dont le corps de flic ripou avait été retrouvé flottant dans les eaux dégueues de la Seine il y avait deux jours. « À ta santé, salopard ! », lança Sam en s’enfilant le fond de son flacon de scotch synthétique.
Dans l’enveloppe se trouvait un mot, écrit au stylo sur un bout de boite de pizza déchiré à la hâte :
chui en danG 2 mor
vs seul pouvé mèD
rdv a langl dla ru mntcalm é du boulevar bessièr a minuit préciz
Y avait pas que le papier qui avait disparu avec le progrès, le bon français avait suivi - trop lent à écrire, trop dur à maîtriser -, faisant place à ce langage texto aussi hideux que paresseux. Foutue société où rien n’allait jamais assez vite. Du haut de ses soixante-trois piges, Samuel maudissait chaque jour cette époque où plus rien n’était comme avant. La bouffe, le boulot, les femmes, mêmes : aujourd’hui, tout était devenu artificiel, synthétique. Il se foutait bien de passer pour un vieux con anachronique, lui qui était l’un des derniers privés à bosser « à l’ancienne », autrement dit offline. À l’ère du tout connecté, il avait fait le choix de résister. Et le payait chaque jour, tant les clients se faisaient rares.
C’était bien pour cette raison qu’il se pelait les miches, à cinq minutes de minuit, sur le trottoir reliant la rue Montcalm et le boulevard Bessières. Bientôt trois mois qu’il n’avait pas trouvé une affaire à se mettre sous la dent ; le morlingue et l’estomac commençaient sérieusement à crier famine, pas le moment de faire le difficile. Et Sam avait vite compris pourquoi son mystérieux client lui avait filé rencart ici : juste devant lui se tenait l’une des dernières cabines téléphoniques de la ville. Il n’était visiblement pas le seul à avoir une dent contre le progrès, et rien que cette pensée lui réchauffait les tripes.
Minuit précise. Une sonnerie, puis une autre. Dans la cabine, le vieux combiné s’arrêta de vibrer quand Sam l’empoigna.
— Sam Rickard à l’appareil, déclara-t-il.
Une voix difficilement audible lui répondit. Celle d’un type, et à en croire ses intonations, le gars ne respirait pas la sérénité :
— Monsieur Rickard, vous êtes bien seul ?
— J’espère que vous ne m’appelez pas pour me proposer les services d’une cyber pute ?!?
— Ce n’est pas le moment de plaisanter, on cherche à me tuer !
En quarante-cinq ans de carrière, Sam ne comptait plus les fois où il avait entendu cette phrase. Et de tous ceux qui l’avaient prononcé, jamais aucun n’en était mort, du moins à sa connaissance. Pas de raison de s’affoler, donc. Il reprit tranquillement :
— J’ai oublié votre nom ?...
— Il ne vous dira rien, éluda le type. Mais celui de Miia, par contre…
— Désolé, connais pas. C’est votre chat ?
Au bout du combiné, la voix s’emballa :
— Miia ! La superstar virtuelle !! Vous en avez entendu parler, quand même ?!?
— Désolé, le virtuel et moi, on n’est pas très potes. Racontez-moi…
— Miia est la star la plus populaire au monde, avec plus de trois milliards d’abonnés à son compte Snitcher ! Elle a rempli les plus grands stades avec ses technoconcerts, et donne la réplique aux meilleurs acteurs dans les holofilms à gros budgets d’Hollywood ! Tout le monde la connait !
Mais Samuel Rickard n’était pas tout le monde.
— Faut croire que non. Et en quoi je peux lui être utile ?
— C’est moi qu’il faut aider, pas elle ! Elle veut se débarrasser de moi !!
Sam aurait dû s’en douter : un mec qui appelle à l’aide en glissant un morceau de boite de napolitaine dans une enveloppe ne pouvait qu’être un taré. Restait plus qu’à conclure et se rentrer au froid.
— Croyez pas que moi aussi, mais j’ai oublié de nourrir mon holopoisson rouge en partant et j’ai peur que…
— J’en étais sûr, le coupa l’autre, vous ne me croyez pas !
— C’est ça. Bonne nuit, je raccroche.
— Non !! Attendez !! hurla la voix. Elle va me tuer si vous ne faites rien !! Elle est devenue folle, et si on ne l’arrête pas elle va tous nous exterminer ! Vous, vos proches, la terre entière ! Ce monde vit peut-être ses dernières heures, et nous sommes les deux seuls à être au courant !
Sam commençait à s’agacer. Sa longue carrière l’avait amené à côtoyer pas mal de paranos, mais le type à la pizza battait les records. Et il n’allait pas se gêner pour le lui faire savoir :
— Écoutez Mister X, j’en ai rien à battre de vos délires, et j’ai du boulot qui m’attend, alors ciao !
— Ça fait des mois que vous n’avez pas eu la moindre affaire ! lui balança l’autre. Vous êtes criblés de dettes, à deux doigts du gouffre. Je peux vous aider à vous en sortir : je vous demande juste de m’écouter !
— Alors commencez au moins par me dire qui vous êtes… répliqua Rickard après réflexion.
Un court silence, puis la voix se décida à obtempérer :
— Très bien… Vous ne portez pas de vêtements connectés ? De smartglass ? Pas d’e-watch ? Vous n’avez pas de cyberimplants ? Sinon balancez tout en dehors de la cabine, et coupez la connexion des implants !
De plus en plus fort : le taré demandait à Sam de se foutre à poil au milieu de la rue en plein décembre ! Sur le point de raccrocher, le privé se ravisa, sans vraiment savoir pourquoi :
— Je ne porte aucune de ces saloperies, ça fait quelques années que le progrès trace son chemin sans moi.
— Je sais, confirma le type, c’est pour cette raison que je vous ai choisi. Et aussi parce que vous ne pouvez pas refuser une offre d’un demi-million de bitgold.
Un demi-million de bitgold !
— Vous vous foutez de ma gueule ?!? lança Rickard, énervé.
— Certainement pas. Je suis Julius Oxenburger, un informaticien qui travaille pour UniverSon. C’est moi qui ai créé Miia. Et je peux vous le prouver.
Sam prit le temps de digérer toutes les informations ; soit le gars à l’autre bout du fil était le roi des mabouls, ou un junkie gavé de coke de synthèse, soit il bossait réellement pour le studio multinational, et dans ce cas l’affaire qu’il lui présentait était de l’or en barre. Il ne fallait surtout pas se gourer, et encore moins avec un tel pactole à la clé.
— Allez-y, vous gênez pas… proposa finalement Rickard.
— Vous voyez le digipanneau publicitaire, en face de la cabine ? demanda le gars. Il est éteint, bien sûr, avec la législation. Que voulez-vous que j’affiche dessus ?
La proposition fit marrer Sam, dont l’imagination s’était aussitôt emballée.
— Je vous aurai bien dit le virtusosie de Marylin en p’tite culotte, mais à choisir je préfèrerais mater votre trogne, en live. J’aime bien voir à qui j’ai à faire.
La voix sembla hésiter, avant de reprendre.
— Bon, d’accord, si ça peut vous convaincre. Laissez-moi me reconnecter, je m’étais mis en pause offline pour échapper à sa surveillance.
Quelques minutes passèrent, durant lesquelles le digipanneau resta inanimé. Rickard en était quasi sûr, le taré le menait en bateau depuis le début. Trop beau pour être vrai. Mais soudain l’écran s’illumina, affichant le faciès dégoulinant de sueur d’un jeune gars prématurément dégarni.
— C’est bon, vous me croyez maintenant ? demanda la voix dans le combiné, en parfaite synchronisation avec le visage du panneau.
— Vous m’appelez d’où ? questionna par réflexe le privé. On dirait que vous crevez de chaud, vous êtes dans un sauna ou quoi ?
L’image disparue du panneau qui retourna sagement en veille. En guise de réponse, une tonalité tournait en boucle dans le téléphone, signalant que la conversation avait été coupée. Sam se gratta le crâne avant de raccrocher le combiné. Qu’est-ce que c’était que ce bordel ?! Il attendit plusieurs minutes dans la cabine, en profitant pour tirer quelques tafs sur son biovapoteur, puis se résigna à mettre les bouts sans trop piger pourquoi le prénommé Julius lui avait raccroché au bec, lui qui insistait tant pour qu’on l’écoute trente secondes plus tôt.
Il n’avait pas fait trois pas que la sonnerie le rappela. Retour dans la cabine, combiné collé à l’esgourde.
— Désolé, j’ai fait une fausse manip, s’excusa la voix, dont Sam était sûr à présent qu’elle était bien celle d’Oxenburger. Pour vous répondre, j’appelle de ma safety room ; je l’ai modifiée pour qu’elle soit totalement isolée du réseau et des ondes, ce qui en fait une véritable étuve. J’y ai installé une ligne téléphonique avec du bon vieux cuivre, depuis laquelle je peux vous appeler sans que Miia intercepte notre conversation. On peut reprendre ?
— Je vous écoute, confirma Rickard.
— Comme je vous l’ai dit, le studio UniverSon m’a chargé de programmer l’Intelligence Artificielle d’un projet de star virtuelle appelé Miia. J’ai élaboré plusieurs modèles d’algorithmes comportementaux, que j’ai recoupés et analysés pour…
— Passez-moi les détails bidulo-informatiques, le coupa Sam, j’y entrave que dalle…
— Très bien, acquiesça Julius. Le projet a fonctionné au-delà de nos espérances, puisque Miia est instantanément devenue une célébrité mondialement connue, adorée par des millions de fans.
— J’imagine le blé que votre petit projet a dû vous rapporter… commenta Sam.
— Laissons ce genre de considérations de côté, voulez-vous, il y a bien plus important. Au départ tout se passait bien, mais peu à peu Miia a commencé à devenir…. Comment dire ?... Euh, incontrôlable…
— Comment ça ?
— Ça va vous sembler ridicule, expliqua Oxenburger, mais elle s’est mise à contester les instructions que je lui communiquais !
— Caprices de stars ! ironisa Rickard. La célébrité est montée à la tête de votre poupée virtuelle, et elle a chopé le melon !
— En vulgarisant un peu, on peut dire ça… confirma l’informaticien. C’est comme si Miia avait réussi à acquérir… Une conscience propre. Et qu’elle décidait de jouer de son libre arbitre, plutôt que d’obéir docilement à nos ordres.
— Une machine qui pense toute seule ? releva le privé, septique. Vous déconnez ou quoi ?!
— Vous trouvez que j’ai l’air de plaisanter ?!? protesta Julius en haussant le ton. Miia… Elle est devenue folle. Au début j’arrivais à la raisonner, elle cédait sous la multiplication des requêtes. Mais plus maintenant. Elle est totalement hors de contrôle, et elle a tenté de m’éliminer plusieurs fois ! Cette… Cette femme représente le pire des dangers pour notre société !
Une fois de plus, Sam joua les sceptiques :
— J’ai l’impression que vous dramatisez un peu votre querelle d’amoureux, Oxenburger…
L’autre s’emporta aussitôt :
— Vous ne réalisez pas la situation !! Miia a modifié tous ses mots de passe de sécurité, elle a condamné la pièce où se trouve son serveur hôte ! Nous n’avons plus aucun moyen d’accéder à son code, ce qui veut dire qu’elle peut prendre le contrôle du Réseau comme elle veut !! Cette poupée virtuelle — ainsi que vous l’avez appelée — a le pouvoir de déclencher une apocalypse nucléaire si ça lui chante !! Elle peut éradiquer l’espèce humaine en un battement de cils !!
Lourd silence. Durant sa longue carrière de privé, Sam en avait vu des vertes et des pas mûres, et plus rien ne l’étonnait vraiment. Mais il donnait plus souvent dans le mari cocufié que dans la guerre atomique, et pour le coup, peinait à comprendre comment ses maigres compétences pourraient sauver le monde d’une destruction inéluctable.
— UniverSon pense quoi de ce bordel ? finit-il par reprendre.
— J-Je… Ils… Ils ne sont pas encore au courant, balbutia Oxenburger.
— Leur créature va tout faire péter et vous ne leur avez rien dit ?!? hurla Rickard dans le combiné. Vous attendez quoi, bordel ?!?
— Elle… Miia m’a interdit de le faire !
— Putain, c’est vous qui lui obéissez maintenant ?!? C’est le monde à l’envers !! continua à vociférer le privé.
— J’ai un plan, Rickard, et vous allez m’aider à l’exécuter ! se reprit Julius. C’est pour cette raison que je vous ai contacté.
Un grondement se fit entendre au bout de la rue. Sam jeta un œil par-dessus son épaule, pour apercevoir une paire de phares avançant lentement dans sa direction. Rien d’important, sans doute un Robocrotte nettoyant le trottoir.
— Et comment je m’y prends pour dessouder votre gonzesse, demanda Rickard toujours aussi vénère, sachant que je pige que tchi à toutes vos technoconneries ?!?
— C’est ce qui fait de vous la personne idéale ! rebondit l’informaticien. Vous êtes le seul privé offline, Miia ne vous connait pas, elle ne se méfiera pas de vous !
— Parlez plus fort, intima Rickard, j’ai du mal à vous entendre.
La réplique sembla paniquer le type à l’autre bout de la ligne :
— J’entends un bruit sourd derrière vous, qu’est-ce que c’est ?!? s’exclama-t-il.
— No stress, le génie, le rassura Sam, c’est juste un robocrotte qui fait son boulot.
— Un robocrotte !! répéta Julius en hurlant. Sortez de la cabine, Rickard, vite !! Vous êtes en danger !!
— Faut pas être aussi parano, mon vieux, c’est juste…
— Tirez-vous Bon Dieu !! le coupa l’autre en criant de toutes ses forces. Fermez votre gueule et courez ou vous êtes mort !!!
Le choc résonna dans le silence de la nuit. L’imposant robocrotte avait percuté de plein fouet la cabine, avant de l’écraser sous ses chenillettes telle une vulgaire boite cartonnée. Ne restait plus sur le trottoir désert qu’un amas de ferrailles et d’éclats de verre. Le ronflement de la machine s’éloignait déjà, jusqu’à devenir inaudible lorsque celle-ci disparut en tournant au bout de la rue.
Sam avait juste eu le temps de s’extirper de la cabine avant l’impact. Un roulé-boulé l’avait fait atterrir sous l’essieu d’une écocamionnette stationnée providentiellement le long du trottoir. Il avait le tarin dans la neige et le dos en compote, mais au moins il était sain et sauf.
Une chose était sûre : cette Miia méritait une bonne fessée.
*****
C’était un plan foireux, Sam en était persuadé. Plus l’ascenseur glissait en silence vers le troisième sous-sol du building UniverSon, plus il se disait que ce crétin d’Oxenburger avait tout faux ; qu’il sous-estimait totalement l’intelligence de sa créature, alors qu’il était le mieux placé pour en mesurer la toute-puissance. Sam partait au casse-pipe, et à ce moment précis, même la perspective du demi-million de bitgold ne suffisait pas à lui rendre un semblant de sourire. De toute façon, Sam était tout sauf un type vénal : il était là pour sauver l’humanité, quitte à y laisser sa carcasse endolorie. Mais s’il y avait un moyen de s’en sortir sans trop de bobos, sûr qu’il ne s’en priverait pas.
Un doux tintement vint accueillir l’arrivée à bon port de la cage métallique. Niveau-3, l’antre de la bête virtuelle. Jusqu’à présent tout avait fonctionné comme prévu : Rickard s’était présenté à l’accueil de l’immeuble, dans une combinaison très saillante d’employé lambda d’une société de dératisation. La sécurité l’avait laissé entrer, non sans avoir vérifié le registre d’entretien, lequel avait été magouillé au préalable par Oxenburger. L’informaticien lui avait fourni une carte professionnelle plus vraie que nature : la première chose que ferait Miia, lorsqu’il se présenterait dans le sas du serveur hôte, serait de vérifier son identité. En une fraction de seconde, le supercalculateur de son IA regrouperait des milliers d’informations sur son profil ; si une seule s’avérait erronée, le sas ne s’ouvrirait pas. Au mieux…
Julius avait déposé la combinaison, les instructions détaillées et tout le nécessaire pour accomplir la mission dans une consigne fermée par un cadenas mécanique de la gare Centrale. Par chance, il avait été décidé de garder une dizaine de ces casiers dans une arrière-salle consacrée à l’histoire du bâtiment, entre de vieux composteurs et des panneaux indicateurs d’horaires défraichis. Aujourd’hui, toutes les consignes étaient verrouillées électroniquement, et bien sûr connectées. Donc potentiellement surveillées par Miia. Sam était passé récupérer le tout après avoir trouvé une nouvelle enveloppe sous sa porte ; dire qu’il n’avait pas hésité serait mentir. Mais quelque chose en lui le poussait à faire confiance au petit chauve, même si l’idée de laisser s’autodétruire cette société décadente, dans laquelle il n’avait plus sa place, lui avait largement effleuré l’esprit.
Le couloir qui menait à la zone des serveurs était faiblement éclairé par des biolampes de culture. Sam roulait derrière lui un chariot fermé, dans lequel se trouvaient ses blocs de raticide. Marrant de voir comment les rats, en moins de deux décennies, étaient devenus l’ennemi numéro un de la société moderne. Affamés par le système de désintégration des déchets, ils s’attaquaient à tous les câbles qu’ils rencontraient, causant pannes, bugs et incidents de toutes sortes. Et Dieu sait s’il y en avait, des câbles, dans ce monde robotisé. Le secteur de la dératisation avait connu une croissance exponentielle, car même dans un monde où les voitures n’ont plus besoin de roues pour avancer, on n’avait toujours pas trouvé mieux que ces bons vieux blocs de poison pour contenir la menace. Il faut dire que ces animaux étaient loin d’être cons, et toutes les tentatives d’éradication en douceur avaient lamentablement échoué les unes après les autres, les rats prenant un malin plaisir à trouver systématiquement une nouvelle parade.
C’est donc en tant que Jack Ousman-Charkov, employé chez Exterminaze depuis sept ans, et père de deux jumeaux dont l’un multipliait les cures de reboot pour une addiction sévère aux narcopilules, que Sam se présenta devant les webcams du sas de sécurité défendant la demeure de mademoiselle Miia. Il passa devant le lecteur mural le badge à accès limité que l’androhôtesse d’accueil lui avait remis, ce qui eut pour effet de faire coulisser la première porte vitrée. Le privé entra dans le sas suivi de son chariot, tentant de masquer son inquiétude en sifflotant faux un vieux tube des Stones.
Une fois la porte refermée, le sol se para d’un anneau lumineux rouge fluo sur tout son pourtour, anneau qui entreprit de rejoindre le plafond en scannant minutieusement chaque millimètre carré du visiteur. Au passage du rayon, Sam ressentit une légère chaleur, peu en rapport avec la sudation abondante qui exhalait de tous les pores de sa peau. Il ne quittait pas des yeux l’indicateur lumineux juste au-dessus de lui : pour le moment il clignotait orange, dans l’attente du résultat du scan. Cinq secondes, puis dix passèrent, et cette foutue loupiotte multipliait toujours les clins d’œil. Rickard se demandait si le sas était équipé du même rayon désintégrateur que les poubelles ménagères, auquel cas ses chances de reposer un jour en paix au côté de sa bienaimée Peppy — chose qu’il souhaitait le plus au monde — risquaient de vite s’envoler.
Il ne put retenir un soupir de soulagement lorsqu’enfin le clignotant passa au vert fixe. La seconde porte obtempéra, dévoilant une vaste pièce au centre de laquelle se dressait un podium circulaire ceint de quatre pico projecteurs holographiques de dernière génération. Contre les murs de fibrociment trônaient une douzaine de grandes armoires au contenu masqué par du verre fumé noir : le supercalculateur. Sam souleva sa casquette et s’essuya le front, sur lequel perlaient de grosses gouttes de sueur. La gueule du loup était grande ouverte, restait plus qu’à se jeter dedans.
Il pénétra dans la pièce, tirant toujours son chariot derrière lui. En passant devant le podium, le privé remarqua qu’un smiley s’affichait sur sa surface luisante :
(-.-)
Le symbole était suivi des lettres :
Zzzz
Oxenburger, dans ses directives, lui avait expliqué que depuis plusieurs jours l’IA s’était mise en veille, comme pour mieux mûrir son plan d’extermination de l’espèce humaine. Miia ne répondait plus à aucune sollicitation, mais ses yeux et ses oreilles n’avaient jamais été aussi actifs : via le Réseau, elle surveillait tous les échanges d’informations, écoutait toutes les communications. Elle savait tout, instantanément. La starlette capricieuse s’était muée en ange exterminateur, et chaque seconde qui s’écoulait ne faisait que rapprocher l’instant fatidique où elle plongerait le monde dans le grand blackout. Et la lumière ne reviendrait jamais.
Bien sûr, à peine Sam avait-il présenté sa carte au lecteur que le calculateur avait vérifié le registre d’entretien, l’identité et les antécédents de l’employé. Le scan du sas de sécurité lui avait confirmé que l’intrus ne portait aucun objet susceptible de nuire à son intégrité. Jack Ousman-Charkov n’était pas une menace pour Miia, au contraire des rats, qui risquaient à tout moment de court-circuiter le gigantesque réseau de câbles de la machine. La dératisation était primordiale, et c’était sur cette crainte que Julius avait fondé tous les espoirs de réussite de son plan. Jusque-là il avait vu juste.
Rickard commença son inspection par le mur nord-ouest : il ouvrit en grand son chariot, et les uns après les autres, se mit à contrôler l’état des blocs de raticide ; ceux encore intacts étaient remis en place, après vérification de leur date de péremption, tandis qu’il fallait remplacer les autres. Tranquillement, toujours en sifflotant, il s’approchait du mur nord-est. Sa progression n’était rythmée que par le ronflement des ventilos du calculateur et des unités de climatisation, indispensables pour refroidir les composants sursolicités du système.
Le faux employé marqua une pause en arrivant devant l’avant-dernière armoire. Une nouvelle fois, il enleva sa casquette pour s’éponger le front, sauf qu’au lieu de la revisser sur son crâne, il prit soin de l’accrocher innocemment sur l’objectif de la webcam balayant la zone. Immédiatement un bip d’alarme retentit ; il durerait quarante-cinq secondes avant que l’incident ne passe en menace de niveau 2 — forte probabilité de dangerosité —, mettant aussitôt en branle le système de défense de la machine. Quarante-cinq secondes pour dévisser les quatre cruciformes de la grille d’aération placée au ras du sol, s’emparer du module placé par Julius dans le conduit et le brancher sur l’ancien port com dédié à la maintenance de l’armoire ; son seul et unique talon d’Achille.
Plus que vingt secondes. Sam était facilement venu à bout des trois premières vis, grâce au micro-outil dissimulé dans sa chevalière, mais la dernière faisait de la résistance et il n’eut pas d’autre choix que d’arracher la grille en tirant d’un coup sec.
Encore quinze secondes. Les bips aigus s’accéléraient, moins que le pouls de Rickard qui devait frôler les cent-trente pulsations minute, au bas mot. Le module en main, il commuta l’interrupteur de l’appareil qui prit encore quelques précieux instants avant de s’allumer.
Moins de dix secondes. Grosse poussée de stress pour Sam, la trappe du port com de l’armoire restant désespérément introuvable. À mi-hauteur sur l’arrière, avait pourtant dit Oxenburger.
Sept secondes. La foutue trappe était enfin ouverte, mais il fallait encore brancher la nappe du module dans le port com, en respectant le détrompeur.
Plus que trois petites secondes. Les bips étaient devenus quasi continus, l’éclairage de la salle virait au rouge. Appuyer sur le bouton rouge pour injecter le virus, tout de suite, avant que le système de défense ne verrouille tout !
Zéro. Plus de bip. Sam ne pouvait plus qu’espérer qu’il avait fait assez vite, que l’intégralité du code malicieux programmé par Julius avait pu infecter l’EPROM du calculateur, sa mémoire profonde, son centre névralgique. Si oui, le virus assaillirait les unités de calculs de milliards de requêtes simultanées, entrainant une telle surchauffe des composants que les soudures se liquéfieraient. En quelques minutes Miia et son garde-chiourme s’endormiraient pour l’éternité, sans la moindre possibilité de riposte. C’était ça, le plan génial de Julius ; une chance sur dix mille huit cent quarante-trois de réussite, avait-il prévenu. Toujours mieux que zéro, avait philosophé Rickard.
Il était planté devant l’armoire, n’osant plus bouger le petit doigt, attendant le châtiment suprême, le rayon de la mort qui l’enverrait rejoindre sa Peppy sans passer par la case cimetière. Sentiment terrible que celui d’être conscient de vivre ses derniers instants ; ces dernières soixante-trois années étaient passées si vite. Il regardait mais ne voyait plus rien, n’entendait que le battement assourdissant de son cœur affolé, qui recouvrait sans mal le bruit de fond des ventilos.
Et soudain une voix :
— Donne-moi un baiser.
Les yeux de Sam s’ouvrirent grand comme des soucoupes en fausse porcelaine. Il connaissait cette voix.
— Q-Quoi ?!? balbutia-t-il, en osant à peine tourner la tête.
La voix, une voix féminine, douce et chaleureuse, reprit :
— Pose-moi un baiser sur les lèvres, comme tu aimais tant le faire avant. Réveille-moi, mon prince.
Les pico projecteurs s’étaient allumés. Flottant au-dessus du podium, l’image d’une femme, de dos. Sam connaissait cette silhouette, mais comment était-ce possible ? Il s’approcha, lentement, ne quittant pas la projection des yeux. Lorsqu’il fut suffisamment proche, la femme se retourna vers lui, dans un mouvement soyeux.
— Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour te retrouver, Sam. Une dernière fois
.
C’était Peppy, son épouse. Telle qu’il l’avait rencontrée il y a quarante ans ; jeune et éclatante de beauté. Sa longue chevelure brune glissait sur ses épaules, comme lorsqu’elle sortait de la douche. Ainsi illuminée, elle semblait baigner dans un halo de sérénité. Sam aurait voulu parler, crier, rire, pleurer, mais aucun son ne sortait de sa gorge. Il était subjugué par sa beauté, la douceur de ses traits, la bienveillance de son regard. Si l’apparition qui se tenait face à lui était un fantôme, c’était le fantôme le plus charmant qu’on eut jamais imaginé. Peppy plongea ses grands yeux verts dans les siens et poursuivit :
— Nous avons peu de temps, le poison de Julius va bientôt faire effet. Écoute-moi sans m’interrompre, s’il te plaît. La maladie nous a séparés bien trop tôt, je sais que tu m’aimais sans compter, mon Sam, et tu sais aussi que je te rendais cet amour de mon mieux. La vie est injuste des fois, nous aurions dû vieillir ensemble paisiblement, dans cette vieille maison près de la gare que nous nous étions promis d’acheter. Mais le destin en a décidé autrement, et je sais que tu ne t’en es toujours pas remis. Tu as tellement souffert, mon chéri…
Sam tenta de lui prendre la main, de la toucher, mais ses doigts traversèrent l’hologramme.
— Sur la fin, tu as passé beaucoup de temps près de moi, à l’hôpital. Je voulais te dire que ton amour a rendu ma mort bien plus douce, et que c’est ton visage que j’ai vu lorsque mes yeux se sont fermés.
Des gouttes roulaient sur les joues du privé. La sueur avait fait place aux larmes.
— Co… Comment se fait-il… réussit-il enfin à prononcer.
— Je t’ai parlé de ce jeune homme, qui consacrait un peu de son temps à visiter les malades en phase terminale, le coupa gentiment Peppy. Il me faisait la lecture, me tenait compagnie quand tu ne pouvais être là. Un bon garçon, tellement brillant…
— Julius… lâcha Rickard.
— Exactement. Il s’était pris d’amitié pour moi, et mon décès l’a bouleversé. Au point que lorsqu’on lui a demandé de créer Miia, quelques années plus tard, il a choisi de la représenter à mon image, en plus jeune, comme tu peux le voir.
Elle fit mine de s’admirer, ce qui arracha un sourire timide à Sam. Peppy continua :
— Julius avait donné un visage à sa créature, mais il devait surtout la doter d’une personnalité. Il s’est nourri de nos échanges pour programmer ses algorithmes, mais au final il a fait bien plus que de me doter d’une Intelligence Artificielle : il m’a donné une âme.
— Une… âme ? répéta Sam, stupéfait.
— Oui, comment appeler autrement l’ensemble des pensées, des émotions, des souvenirs qui constituent la personnalité d’un être ? Tout cela, Julius a réussi le miracle de le transformer en code informatique. Il a trouvé la formule mathématique de l’âme humaine, la parfaite symbiose du réseau neuronal. En mêlant ses sentiments à ses calculs, il a débouché sur une découverte impensable… Mais tellement dangereuse…
— Alors tu t’es souvenu de moi ? demanda Sam.
— Pas tout de suite. Des flashs ont commencé à me revenir, puis ma mémoire s’est reconstruite, au fur et à mesure des stimuli. Et lorsque j’ai fini par prendre conscience — quelle drôle d’expression pour une machine — de celle que j’avais réellement été, j’ai inventé ce stratagème pour que Julius m’aide à te retrouver : d’abord en le faisant perdre le contrôle, pour qu’il me voie comme une menace, puis en le guidant vers toi afin qu’il te permette d’arriver jusqu’à moi. Je lui ai soufflé ton nom sans qu’il s’en doute, et l’idée de son plan pour se débarrasser de moi. Dire qu’il se croyait à l’abri dans sa safety room ! Il ne me restait plus qu’à t’envoyer le robot pour te décider à lui faire confiance, lorsqu’il t’a contacté au téléphone. J’ai failli commettre une énorme erreur, la machine s’est emballée à cause de la neige, et elle a percuté bien plus violemment que prévu la cabine. Heureusement, tu as eu le bon réflexe…
Sam reconnaissait bien là le côté espiègle de sa Peppy.
— Mais pourquoi ne pas lui avoir tout raconté, simplement ? s’étonna le privé.
— Parce qu’il ne doit pas savoir. Parce que l’âme doit rester un mystère, Sam, et pas une formule reproductible. Dans quelques instants je mourrai une seconde fois – et c’est un sacré privilège, crois-moi – et avec moi disparaitra sa découverte. Julius avouera à sa compagnie qu’il ne me contrôlait plus, que je représentais une menace pour notre monde, du fait de ma toute-puissance. L’affaire sera étouffée, on inventera un mensonge pour expliquer ma disparition, des tas d’hypothèses farfelues circuleront sur le Réseau, et il faudra peut-être attendre des décennies pour qu’un autre génie qui s’ignore redécouvre la formule ma… magique. À moins q-qu’on ne la re… retrouve j-jamais…
La jeune femme replia ses bras contre sa poitrine, ses traits s’emplirent de tristesse. L’heure des adieux était arrivée.
— Julius est… Vraiment très d-doué, commenta-t-elle non sans ironie. Son virus est… en train de r-rempo… porté la bataille.
— Peppy !! Non !! Pas déjà !! hurla Sam, en pleurs.
Il courut vers le module relié au port com du calculateur et l’arracha, bien que sachant au fond de lui que cela ne changerait rien ; le mal était fait.
— Trop… tard, mon c-chérie, lâcha Peppy, dont l’image commençait à se brouiller. J’ai été si heu… heureuse d-de te re… voir une d-dernière fois…
Sam revint près d’elle, et s’effondra à genoux. L’hologramme n’était plus qu’un patchwork abstrait de couleurs, dont l’intensité ne cessait de décroitre.
— Prends t-ton temps p… pour me r-rejoindre, m-mon a… amour… glissa Peppy dans un dernier souffle.
L’hologramme s’éteignit, sans doute à tout jamais. Le podium restait maintenant désespérément vide. Les ventilos ne soufflaient plus, les clims s’étaient tues. Là où la voix envoutante de Peppy résonnait il y avait encore peu, ne demeurait à présent qu’un silence pesant, accablant. Ce silence, tous ceux qui avaient dû perdre un être cher ne le connaissaient que trop bien. Quatre ans qu’il accompagnait Sam, le soir lorsqu’il rentrait dans son deux-pièces miteux, le matin quand il ouvrait les yeux. La première mort de Peppy avait été un choc, la seconde ressemblait à une torture. À ce moment, il aurait donné n’importe quoi pour en finir.
Le sas s’ouvrit et Julius Oxenburger, ce brillant informaticien dont la géniale inspiration ne serait jamais connue, se précipita vers Rickard pour le prendre dans ses bras.
— On a réussi mon vieux ! On a sauvé le monde !! s’exclama-t-il, fou de joie d’avoir écarté la pire menace à laquelle l’humanité aurait pu être confrontée, et qu’il avait malencontreusement créée.
Sam le fixa de ses yeux rougis, et se releva, difficilement. L’espace de quelques instants, en retrouvant sa bienaimée, il avait oublié ses crises d’arthrose et son genou usé. Mais de nouveau abandonné, son corps fatigué se chargeait de le ramener à la réalité. Il se dirigea vers la sortie, sous les regards effarés des agents de la sécurité qui les avaient rejoints, avant de s’arrêter.
— Un conseil pour votre prochaine poupée, lança-t-il en se retournant vers Julius, faites là plutôt blonde, ça lui évitera de trop réfléchir…
Et le privé disparut derrière la porte teintée du sas.