Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

19 octobre 2026 à 23:40:08
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Bataille contre l'inconscient

Auteur Sujet: Bataille contre l'inconscient  (Lu 1774 fois)

Hors ligne Tristan le pitre

  • Tabellion
  • Messages: 37
Bataille contre l'inconscient
« le: 15 février 2018 à 14:39:04 »
Tous mes sens étaient désactivés, à l’exception de ma vue. Je pouvais voir que je baignais dans un liquide qui semblait visqueux, à l’intérieur d’un grand tube en verre. Je zieutai ce qui se passait aux alentours : des humains étaient dans le même cas que moi, confinés à l’intérieur de ces aquariums plasmiques. Le temps s’était arrêté, alors que je ne pouvais déceler les limites de l’espace. L’édifice, gigantesque, abritait des milliers d’êtres éteints. Et encore, il y en avait peut-être plus, étant donné qu’aussi loin que je pouvais porter mon regard, je décelais des éprouvettes humaines.

J’attendis. Trente minutes, peut-être plus. Je dois dire que je n’avais aucun repère temporel … Je les passai à me mouvoir dans cette cage chimique, où la gravité n’avait aucune envie de s’exercer. J’avais beau essayer de me souvenir de ce qu’il s’était passé antérieurement à mon réveil, à creuser dans ma mémoire, rien n’y faisait : le seul souvenir que j’avais, c’était que j’étais né humain, et que j’avais vécu un certain nombre d’années pour devenir un vieil homme. Seulement, la substance de ma vie passée m’échappait.

Une tache grise dans mon champ de vision me sortit de ma tentative de psychanalyse. Elle s’approchait, et alors que jusque-là aucune pensée négative ne m’avait effleuré l’esprit, un pressentiment de danger m’assaillit. Ce polygone flou s’approcha lentement, d’un pas décidé, pour dévoiler de plus en plus nettement un homme de grande taille portant un costume. Son habit était semblable à celui des scientifiques travaillant dans des zones très radioactives : une sorte de masque à gaz difforme, énorme par rapport à la taille de la tête, surmontait une combinaison imperméable. C’était comme si nous étions des cobayes radioactifs que l’homme, déplaçant ses jambes avec une assurance sans égale, s’apprêtait à lobotomiser, décortiquer, ou que sais-je encore.

D’un coup il s’arrêta de marcher, puis gesticula violemment dans la seconde qui suivit. Il appuya ses deux mains sur les côtés de sa tête, en levant la tête en direction du ciel comme s’il était dévasté. Puis il joignit ses mains ensemble et les posa sur sa bouche masquée. Il reprit sa marche, mais cette fois-ci ses pas dessinaient des ronds, illustrant les rouages de son cerveau qui tournaient sans cesse : il était clair qu’il devait faire face à un dilemme de la plus haute importance, même si je ne connaissais pas les raisons de son tourment.
Un deuxième individu, courant vers sa direction, vint l’interrompre dans sa réflexion. Tous deux se mirent à communiquer d’une manière qui trahissait un différend plutôt violent. Je me suis rendu compte, ne bénéficiant que de la vue, que les gestes en disaient parfois autant que des mots. D’abord l’un d’eux simula la pression sur un bouton à l’aide de son index, suivi d’un signe de croix avec ses bras. C’était clair comme de l’eau de roche : ils voulaient arrêter les machines dans lesquelles nous baignions tous.
Le geste suivant me désorienta. Le premier scientifique mima un égorgement. Si j’avais eu accès à mes sensations tactiles, mon corps entier aurait très probablement été parcouru d’une vague de frissons, si intense qu’elle aurait fait chuter la température de mon corps. Non seulement leur communication gestuelle traduisait une volonté de nuire, mais je ressentis de l’injustice lorsque je les vis désigner du bout du doigt certains d’entre nous, dont … moi-même. Pourquoi voudraient-ils me tuer ? Qu’avais-je bien pu faire pour mériter cela ?
J’avais beau creuser toujours plus profond dans mes souvenirs, les neurones en surchauffe, je devais me rendre à l’évidence : j’étais victime d’amnésie, les seules choses dont je me souvenais avaient eu lieu dans cette exposition macabre. Décontenancé, pauvre de toute histoire, je me mis à pleurer. C’était étrange car je ne sentais ni mes larmes ruisselant sur mes joues, ni les rides que formait ma grimace de chagrin. J’éprouvai toutefois un sanglot intérieur. J’avais envie de crier, de courir jusqu’à être à bout de souffle. Comment ça, courir ? Se pourrait-il que dans le passé j’aie été sportif ?

L’abaissement soudain du niveau du liquide qui m’englobait me sortit de cette introspection. Pour la première fois depuis un temps qui s’était éternisé, j’eus la chance de redécouvrir la sensation de mes cils clignotants, ou celle de mon ouïe, qui perçut une alarme assourdissante. Peu de temps après mes narines inhalèrent un gaz à l’odeur soufrée, et mon palais me fournit le goût désagréable du sang qui avait stationné dans ma bouche. Je fus pris de nausées, tant l’ajout de quatre sens quasi instantanément avait été brutal, et déversai un liquide blanchâtre sur mes pieds nus et collants.

“Bonjour à toutes et à tous”. Je remarquai un petit haut-parleur collé à la vitre, d’où la voix sortait. “Je suis Romy Larbock, PDG de la Consciousness Transplant Society. Vous ne vous souvenez probablement pas de moi, mais c’est normal. Laissez-moi vous expliquer. Vous avez tous été de vieilles personnes, proche de la fin de vie, avant d’habiter le corps dans lequel vous êtes aujourd’hui. Lorsque vous aviez vingt ans, vous avez tous dû vous soumettre au relevé d’ADN, rendu obligatoire par l’Etat. C’est la récupération de cet ADN, couplée aux méthodes de transfert de consciences que nous avons développées ces dernières années, qui nous a permis de déplacer votre réseau neuronal dans votre corps de jeune adulte fougueux.” Je fixai mes mains : elles n’étaient ni amochées, ni ridées. J’étais ébahi. (C’est prodigieux, me dis-je.) “Le fait est que ce transfert à grande échelle est le premier que nous réalisons. Et je suis dans le regret de vous annoncer que celui-ci s’est déroulé d’une manière que nous n’avions pas envisagée. En quelques mots, votre conscience (ou âme, si vous préférez) n’a pas pu être acheminée pleinement vers votre corps juvénile. Attention, cela ne veut pas dire que vous n’êtes que la moitié de vous-même. Pas exactement. En fait, eh bien … Les corps de vos vies antérieures disposent d’une intelligence archaïque, limite bestiale, qui pourrait s’apparenter à ce que l’on appelle l’inconscient. Et c’est là tout le problème : les effets de l’anesthésiant que nous avons utilisé sont en chute libre, et vu qu’une part d’intelligence est restée dans ces exuvies, vos anciens “vous” risquent de se réveiller d’une minute à l’autre. L’instinct les poussera à manger tout ce qui se trouve à proximité d’eux. Et ce qui est à proximité d’eux, c’est vous.”
« Modifié: 15 février 2018 à 14:41:09 par Tristan le pitre »

Hors ligne avistodenas

  • Prophète
  • Messages: 696
Re : Bataille contre l'inconscient
« Réponse #1 le: 15 février 2018 à 16:00:12 »
Avec une injection de cocaïne bien serrée, c'est crédible. En tous cas pas mal écrit.

Hors ligne david_hum

  • Troubadour
  • Messages: 297
    • Bandcamp
Re : Bataille contre l'inconscient
« Réponse #2 le: 15 février 2018 à 16:04:19 »
J'aime beaucoup.
C'est bien écrit, bien mené et me laisse sur ma faim juste comme il faut.
"Là où nous tenons, en cet instant précis, dans les ruines dans le noir, ce que nous bâtissons pourrait être n'importe quoi." Chuck Palahnuik - Choke

Hors ligne Oli_Martian

  • Scribe
  • Messages: 93
Re : Bataille contre l'inconscient
« Réponse #3 le: 15 février 2018 à 18:06:08 »
Hello Tristan,
j'aime ce genre de récits, j'ai donc lu avec intérêt. Même si l'idée du gars qui se réveille amnésique a déjà été traitée 1000 fois, je suis toujours curieux de savoir ce qu'un auteur peut en faire.
Ton texte tient la route et est agréable à lire, par contre j'ai coincé sur la fin, que j'ai dû relire deux fois avant de (peut-être) comprendre :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

Quelques petites coquilles relevées au fil de la lecture :
Citer
Il appuya ses deux mains sur les côtés de sa tête, en levant la tête en direction du ciel
Il appuya ses deux mains sur les côtés de sa tête, qu'il leva... permettrait d"éviter la répétition.
Citer
Puis il joignit ses mains ensemble
il joignit (si tu ajoutes ensemble, c'est un pléonasme  ;))
Citer
Vous avez tous été de vieilles personnes, proche de la fin de vie
proches
Au final je trouve ton texte sympa et bien construit,  et tes idées intéressantes. A bientôt  :)



Hors ligne Tristan le pitre

  • Tabellion
  • Messages: 37
Re : Bataille contre l'inconscient
« Réponse #4 le: 15 février 2018 à 19:31:47 »
Merci beaucoup pour vos retours ! Je tiens à préciser que j'ai commencé à écrire le texte sans avoir d'idée de fin, ce qui peut expliquer certaines incompréhensions.

Le nouveau et l'ancien corps cohabitent dans la même "éprouvette", et le peu de conscience qui reste dans l'ancien va se réveiller et le pousser à dévorer le nouveau ?
Si c'est bien ça, il faut qu'à un moment de son réveil ton perso voit cette exuvie sous/à côté de lui, car tel qu'on imagine la scène, le perso est seul dans son tube, et le terme "à proximité" que tu emploies dans ta chute est trop vague, on peut comprendre que les anciens corps sont dans une pièce ou un bâtiment à côté...

Ce n'était pas ce que je m'étais imaginé, et en me relisant c'est vrai que ce n'était pas assez explicite. J'avais pensé à une salle adjacente dans laquelle étaient disposés les corps "initiaux". Merci pour la remarque et les corrections :)

Je me demandais également : est-ce que la tournure des phrases n'est pas trop indigeste par moments ? J'ai tendance à partir dans des phrases alambiquées sans le faire exprès, et étant donné que je ne lis pas énormément, je me demande si parfois ça ne peut pas nuire à la lecture.



Hors ligne avistodenas

  • Prophète
  • Messages: 696
Re : Bataille contre l'inconscient
« Réponse #5 le: 15 février 2018 à 20:26:13 »
Certains écrivains et non des moindres usent de phrases si interminables (Rinaldi, Proust) qu'il faut s'y reprendre à deux fois pour arriver à les comprendre. Mais leurs phrasés sont pleins, à la fois de sens et de chair. Et c'est ce qu'il faut viser si l'on n'a pas fait profession de concision.
En tous cas, c'est à ta portée car comme je te l'ai déjà dit : c'est bien écrit.

Hors ligne Oli_Martian

  • Scribe
  • Messages: 93
Re : Bataille contre l'inconscient
« Réponse #6 le: 15 février 2018 à 20:53:56 »
Pour moi ton style n'a rien d'indigeste. L'important, à mon sens, est d'adapter le rythme des phrases au propos, et à ce qu'on souhaite faire ressentir au lecteur.
Dans le cas de ton texte, entre le réveil du perso, la découverte de l'environnement, ou son questionnement sur la situation, l'ensemble se prête parfaitement à des phrases d'une certaine longueur, propices à poser l'ambiance. Rien de choquant, donc.

Hors ligne Tristan le pitre

  • Tabellion
  • Messages: 37
Re : Bataille contre l'inconscient
« Réponse #7 le: 15 février 2018 à 21:02:55 »
D'accord merci encore !

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.019 secondes avec 23 requêtes.