Le baiser d’acier.
Cela aurait pu être une simple tache de lumière fauve sur le noir du macadam, sur le soir d'un déplacement routier.
Sur une tranchée de bitume montant à l'assaut d'une colline, des chars de feu automobiles éructaient dans le ahanement de leurs pistons, chacun pressé de rejoindre au plus vite, une maison de campagne, un rendez-vous bucolique ou le simple repos après une journée chaude, dans la fraîcheur d'un jardin.
Ainsi, des centaines de kilomètres de rubans d'asphaltes, divisent et séparent les mondes et leurs vivants sur la peau terrestre sensible de notre planète. Comme par une ligne de démarcation imaginaire, le monde des hommes et celui de sa faune, sur cette frontière virtuelle d'un chemin de goudron, se collisionnent depuis la création.
Le territoire de l'un, a beau rester le paradis de repos et de verdure de l'autre, le rouleau compresseur des centaines de voies qui traversent le paysage, reste la plus sure guillotine pour le monde animal.
Sur cette route d'anthracite poisseuse, dans les senteurs de souffre et de fumées qui l'enveloppent, jaillit la touffe de poil animale d'un chevreuil de l'année, tentant le franchissement de l'urbanisation routière.
Sur cette large bande d'asphalte pétroleuse à quatre voie(x)s, encore innocent de toute rencontre avec ceux qui se sont autoproclamés maître du sol, il est initié à l'épreuve du sang et de l'acier.
Aux frappes de la foudre ou d'un prédateur tapi derrière le talus, se substitue le carambolage avec un monstre de fer roulant.
Dans l'élan aérien d’un saut et de la traversée de ce qui n'aurait du être qu'un banal fossé,
dans le flot métallique et brûlant de dizaines de crissements de roues sur le macadam huileux, une forme duveteuse, palpitante de candeur juvénile fut fauchée dans son franchissement.
Comme les embrassades de la météorite avec son impact satellitaire, à la vitesse de la dernière goutte de vitalité lumineuse de la plus lointaine étoile dans son agonie, le chevreau après avoir croisé de nombreux soleils se retrouva à genoux, au milieu de la voie traversée par ces monstres hurlants.
Comme par un signe de repentance énigmatique, la jeune bête d'un pelage étincelant d'un jaune argileux, trôna sur cette blanche ligne de démarcation des voies et des mondes, en plein milieu de la route, comme un ruminant paisiblement là où la vie l'avait posée.
Minéralisé, statufié au moloch de la modernité, comme s'il attendait son heure, sans nul savoir qu'il s'agirait de son trépas.
Le non initié, comme tous ses frères encore vivant, et nous tous indemnes d'accidents routiers, aurions pu à sa posture, le croire méditant, ruminant d'herbeuses pensées dans son accidentelle immobilisation dans un monde si étrange ; tel était ce que l'on aurait pu lire dans son regard.
La fulgurance du croisement, les brusques louvoiements et les réflexes de survie parkinsonien des véhicules contournant l'obstacle, vinrent comme par écho se refléter sur les pupilles de l'animal ; tout comme « Écho » fascinée d'énamoration pour narcisse, se figeant en statue de pierre au bord du chemin.
Un bref instant, alors que le choc, la blessure, la paralysie auraient dû éveiller la sombre noirceur de la peur et du cauchemar, je ne vis dans le regard du chevreuil de bronze sur la chaussée, qu'une espèce de sérénité naïve dans la découverte d'un nouveau milieu, encore inconnu, et tout puissant de pouvoir saisir un chevreau en plein vol.
Très étonnement, il n'y avait aucune terreur dans son regard, ni aucune impulsion de fuite, mais une étrange sérénité, comme une méditation opportune, offerte par cette imposante complexité de découverte d'un monde infini, dans ses lois et surprises au ras du macadam.
Sans qu'elle n'offre aucun discernement apaisant ni vitalité à reconquérir, une de ses pattes invalidée par le choc l'obligeait à ce recueil inattendue, à cette immobilisation forcenée.
Plus encore qu'une sérénité, une sorte de confiance innocente semblait émaner, de la forme du corps fauve sur anthracite, qui brocardait le ruban d'asphalte à l'assaut de ses virages et de la colline.
Rien dans ce creux de vallon, d'une boucle plus serrée que les autres, ne semblait inquiéter le jeune caprin à terre.
Ses longs cils, suspendus aux capricieuses volontés des lois de la circulation automobile terrestre, laissaient s'échapper un palpitement de vie tranquille et confiante dans la simple destinée naturelle d'être née.
Et dans ce suspend du temps, de nombreux véhicules continuant à partir à l'assaut des côtes et des virages, le choc chevreuilicide était déjà tracé dans les marques de pneus, qui rouge sur noir marqueraient l'impact final.
Tel l'innocent condamné, déjà sanctifié de sa prochaine mise à mort, les genoux à terre, il attendait, la nuque baissée le baiser de l'acier.
Tel le déjà saint, malgré de n'être qu'animal, honoré par ce destin, remerciait dans un dernier regard vers la civilisation, tous ceux qui venaient lui donner mort, « ...ils ne savent pas ce qu'ils font. »...
Le monde borné, par cette ligne de démarcation routière virtuelle, fairait se rencontrer dans un big bang de chairs et de fers, une mise à mort civilisationnelle, opposant dans une même inhumanité l'homme et sa faune.
Ce ne fut pas la main de dieu, qui au dernier moment donna au cervidé l'impulsion de se lever et lentement sur trois pattes, s'extraire de son gisant. Ni l'ombre d'un feuillu qui libéra un rayon de soleil venant illuminer un peu plus le soyeux de la peau de bête.
Il suffit de tous ces hasardeux micro-événements, pour que l'animal caressé par les embardés des monstres roulant, revienne sur le bas côté, suivi par une patte folle flottant au vent dans son sillage, comme un gouvernail de cabotage.