Dans lequel Avistodenas descendit au fond de lui-même, au moyen d'une échelle.
Puits. Episode I/4
L'observateur attentif remarquerait sans doute dans la cour goudronnée, au sol, une légère dépression circulaire, d'un mètre de diamètre, à l'intérieur de laquelle le sous-sol semble se tasser au fil du temps. Ou plutôt un fantôme de forme cylindrique. Escornufleur comme on me connaît, ce phénomène ne m'a pas échappé vous pensez bien. Mais vous savez aussi que dans la vie, on a souvent autre chose à faire que de s'attarder à ce type de bizarrerie. A moins que l'on passe et repasse vingt fois par jour sur cette dépression minime et circulaire d'un mètre de diamètre. Un mètre pile. De diamètre. On finit même par y camper dessus, et la regarder de plus près. Un petit enfoncement de rien du tout, là, au milieu de ma cour. Rien. Aucune piste d'interprétation. Ce n'est pas une météorite, c'est sûr. Pas non plus un vieil arbre, qui aurait disparu. Ou quoi encore... Mais Avistodenas, sois pas con, tu vois bien qu'il s'agit d'un ancien puits comblé, tout simplement. Bingo ! Vous venez de gagner deux kilos de ciment ! Il s'agit en effet d'un ancien puits comblé ! La suite le montra bien. Fin du suspense, rallumez les lumières. Enfin presque.
Alors là, ça commence à gigoter, dans ma petite cervelle d'anthropopythèque. C'est même très curieux : cette petite dépression d'à peine un mètre de diamètre commence à m'attirer comme le miel le plantigrade. Elle me bouffe tout mon espace mental. Je tourne, vire, gratouille, bref, l'ancien puits finit par me voler mon sommeil. J'y pense même au plumard, au lieu de dormir. Bon et alors, il s'agit d'un ancien puits, c'est tout. Pas de quoi se lever la nuit pour se préparer une fondue...
Et dire que juste sous mes pieds, un type, un jour, a décidé qu'il y avait de l'eau là-dessous, et qu'il irait la chercher ! Alors je vais vous murmurer : rien de tel pour m'enflammer l'imaginaire. Pour me mettre pépin en tête. Et quand je m'empépine sur quelque chose, y a pas, il faut que je sache. Sinon, j'ai les abeilles. Comment a-t-il creusé son puits, cet antécesseur de plusieurs siècles probablement ? Et si un puits a été creusé, il a dû servir un certain temps. S'il a été comblé, c'est qu'il ne sert plus depuis lurette non plus. Ce puits a une histoire. Obscure. Sans grade. Oui mais laquelle ? Une maison ne peut vivre sans eau...
Tenez, un jour, j'ai dû abattre un chêne mort, dans le jardin. Il avait été tué par les hannetons, ou autres lucanes et capricornes. Et bien sûr, j'ai compté les cernes. 1864. C'est l'année de sa naissance. Le puits existait-il déjà, en 1864 ? Probablement. Les bâtiments aussi, sans doute, vu leur style... Profondément restaurés, mais quand même, j'ai l'oeil, pour ça.
Comment creuse-t-on un puits, avec les moyens de l'époque ? Je suppose qu'il faut s'y mettre à deux. Même pour un petit puits. Un au fond, qui creuse, qui burine le roc, si roc il y a, ou qui bâtit et consolide si roc il n'y a pas, et un compère en haut pour extraire la terre à l'aide de seaux ou de paniers, et qui l'évacue car j'ai idée, quand même, que cela représente quelques mètres cubes. Et pourquoi, après un siècle ou beaucoup plus, de bons et loyaux services, après que le type qui l'a creusé et même ses descendants soient venus jour après jour tirer leur eau pour les besoins du ménage et ceux des animaux, quelqu'un décide-t-il, un jour, de le reboucher ? Parce que pour moi, soyons clair, c'est criminel. C'est un acte de sabotage. Même si l'adduction d'eau de ville remplace avantageusement le puits. Peut être alors ne donnait-il plus d'eau...? On n'est pas en train de rejouer Manon des sources, pas ici, où l'eau ne manque pas vraiment sauf pour arroser l'été, mais enfin tout de même, un travail, c'est sacré, ça se respecte, quelqu'un a bien dû suer sang et eau pour le creuser. Ca ne vous enflamme pas la dure-mère, ça ? Moi si.
C'était donc au cours du fameux été de grand calorinal. Une chaleur à crever. L'été de mes soixante ans. A soixante piges, on a tout le temps de se poser des questions sur une petite dépression d'un mètre de diamètre qui ne ferait tiquer personne de normalement constitué. On se pose des questions du genre : Est-ce que j'en serais encore capable ? Capable de quoi... Ben de re-creuser le puits tiens ! Pour voir. Est-ce que j'en suis encore capable, de me farcir un boulot, dans les mêmes conditions que les mecs de l'époque... Ils étaient quand même vaillants, non, ces mecs ! Aujourd'hui c'est simple : tu t'équipes des moyens de forage et tu descends à 200 mètres en appuyant sur un bitoniau. Mais à l'époque tu as quoi... une pelle, une pioche, une massette, un burin, des paniers, des cordes... et puis quoi d'autre. Rien. A la rigueur une poulie, fixée à une chèvre. C'est sûr ils étaient deux. A deux, on s'encourage, on se passe la gourde. Moi je suis seul, avec ma gourde. Mais non, pas ma gourde ! Pour boire, la gourde, hé patate. Et donc je dois être en bas, et en haut à la fois. Au moins, quand je serai en haut, je ne risque pas de me balancer un parpaing sur la tête, puisque je ne suis pas en bas. Allez chiche. Je me re-creuse le puits, mais tout seul. Non. Si. Mais non. Mais si. Juste avec mes menottes. Et sans poulie. Mais non. Mais si. Que du rustique. De l'élémentaire. Allez vas-y, ce sera ton propre cadeau d'anniversaire que tu te fais à toi-même pour tes 60 piges. Tu sauras au moins si tu es pourri ou pas ! Et puis, ce qui me tente en sous-main, c'est peut-être bien de ressusciter un moment de la minuscule vie de celui qui creusa ce puits... Lorsque j'aurai soif...il avait soif, ce type que je ne connais pas...
- "Quououaaaahhh ?" Ca, c'était compter sans mon épouse ! Mais tu es marteau ! Et si tout te dégringole dessus !
- Paix, femme ! Fais-moi confiance. J'assure. (Je remonte mon ceinturon, pour bien montrer que dans le pantalon, y a l'homme).
Et voilà comment, petits veinards, demain vous pourrez lire de quelle façon enlevée et magistrale... - oui, enfin... j'ai quand même passé...des moments plutôt durs...dirons-nous - j'ai re-creusé, l'été du grand calorinal, un puits qui s'était endormi pour les siècles des siècles, et ce fut mon propre cadeau d'anniversaire, fait par moi-même à moi-même. J'ai toujours aimé me surprendre (ah ben ça alors, si je m'attendais...!) par des cadeaux à la con.
Enfin ! Au cas où, croisons quand même les doigts...