Mon réveille sonne. Le tintement strident de la sonnerie me vrille les tympans. Pourtant je reste allongé, immobile, les yeux grands ouverts scrutant le plafond bleuté par la nuit qui s'éteint doucement.
Mon corps s'éveille toujours quinze minutes avant le gong. Quinze minutes. Trop court pour se rendormir, trop long pour se lever prématurément. Nous ne sommes pas le 25 décembre et je n'ai pas 5 ans, je ne trépigne pas d'impatience à l'idée de sauter hors de mon lit et de déballer les cadeaux qui m'attendent sous le sapin. Nous sommes le 13 janvier et j'ai 30 ans, je me réveille car je dois me rendre dans une entreprise que je n'aime pas, pour faire un travail qui ne m'intéresse pas, qui profitera à un patron que je ne connais pas. Nous sommes le 13 janvier et j'ai 30 ans, et aujourd'hui est un jour comme les autres.
Mon esprit quitte progressivement l'entre deux mondes, entre les songes et la réalité, cet agréable moment de flottement durant lequel je suis spectateur de mon corps et esclave docile de mes rêves. Malgré tous mes efforts, à chaque répétition de l'alarme je me rapproche d'avantage du monde réel, si je devais faire un choix je resterais définitivement de l'autre côté, mais le devoir m'appelle, et de façon très bruyante. C'est donc le moment d'enclencher ma routine habituelle : céréales, jus de fruit, douche, brossage de dents, déodorant, et finalement enfiler mon bleu de travail. Un costume gris et une cravate turquoise aux broderies fines, malgré la qualité certaine de la parure je ressens autant de plaisir à la mettre qu'un pêcheur à enfiler son ciré jaune. Cet ensemble n'est que la représentation matérielle de ce que l'entreprise attends de moi. Le gris du costume n'est ni trop sombre, ni trop brillant, parfaitement neutre et donc passe-partout, ce dernier est également demi-mesure, il a été déformé, contraint de s'adapter à moi comme je dois m'adapter à la firme. La chemise blanche est cintrée afin de me mettre en valeur, au détriment de mon confort, la couleur quant à elle inspire la confiance, elle ne cache rien, elle est simple et franche. Enfin la cravate est l'élément de coquetterie qui permet de différencier les bons petits soldats, c'est la pointe d'extravagance que l'on peut choisir afin de se démarquer, mais pas trop.
La cravate, cette illusion de liberté et de choix représentative du monde moderne. Dans un système calibrée où les costumes gris et bleus marine sont des références, les chemises blanches des normes et les chaussures élégantes noires ou marrons des incontournables, la cravate devient la seule variable "inconnue". Ne pensez surtout pas qu'il s'agit simplement d'un morceau de tissu qui pend le long de votre cou, dans les grandes tours des multinationales jusqu'aux bars branchés des afterworks, la cravate sera votre Curiculum Vitae apparent. Elle sera votre biographie exhibée aux yeux de tous et elle révélera votre personnalité, vos désirs ainsi que vos peurs. En tout cas c'est ainsi qu'elle sera perçue et c'est ainsi que vous serez jugés. L'entreprise est un tribunal et le juge prononce bien souvent la sentence suite à examen de l'allure de l'accusé à défaut de son plaidoyer. Vos collaborateurs, vos responsables et vos employeurs potentiels n'auront ni le temps ni l'envie de vous évaluer sur ce qui est en vous, ils le feront sur ce qui est sur vous.
La beauté intérieure c'est la doublure de la veste.
Comme pour tout le reste vous avez donc le choix. Le choix entre ce qui vous plait et ce qui plaira à votre environnement. Le choix entre qui vous êtes et qui vous devez paraître. Et comme pour toute liberté en entreprise, elle est balisée par des règles immuables intransgressibles. Le ton sur ton avec la chemise démontrera une faute de goût qui sera traduite par un manque d'adaptabilité et un souhait de passer inaperçu. Le trop sobre, le noir uni sans motif, il sera interprété comme de la paresse et une absence de créativité. Enfin le trop riche, trop flashy aux motifs criards, il sera interprété comme de l'extravagance, de l'égoïsme voire comme une propension à l'insubordination. A noter que ces règles ne s'appliquent pas aux chefs, sauf quand ils doivent rencontrer leur propre chef. Les conditions sont donc claires, choisir sa cravate le matin peut être la tâche la plus importante de votre journée. Mais je ne devrais pas me plaindre, je devrais être heureux, après tout, mon maître me laisse choisir la couleur de ma laisse.