Partir et ne jamais revenir. Oui, c'est cela mon rêve de toujours, mon projet ultime, mon idéal de vie, mon désir depuis que je suis née en cet univers de mélancolie monotone, aux airs de maison de repos, mais préservant jalousement ses pensionnaires en les maintenant en son sein, sans jamais aucun contact avec ce que j'appelais depuis mon plus jeune âge '' dehors '', '' là-bas '', '' le vrai monde '' ou encore '' le paradis caché ''. Ce dernier nom, je le lui donnais lorsque je m'imaginais à quoi il pouvait ressembler et que, dans ma grande créativité de petite fille, je le maquillais selon mes goûts, inventais la personnalité des habitants, les événements qui pouvaient s'y dérouler et lui ajoutais des éléments aussi improbables que farfelus, tous idylliques. Bientôt, un jour ou l'autre, que ce soit pendant l'activité de mon cœur ou lorsque la dame à la cape noire sera enfin venue me trouver, j'espère pouvoir tout quitter, tout abandonner, et m'envoler dans cette étendue bleue que j'aperçois toujours à travers la fenêtre carrée et haute de la pièce où je vis. Oh oui, rejoindre ce beau tissu de draperie qui semble s'étendre à l'infini, un long et interminable voile d'un bleu pur et intense, parfois constellé de petits fragments blancs à l'apparence laineuse et moutonneuse ; ou alors gris comme une machine, cousu de laines foncées et plus lourdes, moins légères que les belles blanches qu'on voit sur le fond bleu ; sans oublier les belles couleurs mélangées qu'il prend avant de s'assombrir, les tons rosés et orangés qui le rend magique et merveilleux. Tantôt, une grosse boule lumineuse et claire, impossible à regarder sans que je n'en sois aveuglée, inonde ce bleu de sa clarté, tantôt son gris cache cette mystérieuse sphère brillante. Parfois, ce même plafond grisâtre se met en colère, et il crache des filets blancs et tordus, qui semblent descendre plus bas que ma vue ne peut voir. Mais je l'ai déjà vu pleurer aussi, quand des larmes lui tombent de toute part et se laissent attirer par le vide, et dont la rapidité et le nombre incalculable m'empêche de les compter. Pourquoi pleure-t-il ? Parce qu'il était seul ? Ou alors a-t-il pitié de moi, qui ne peux me joindre à lui ? En tout cas, la plupart du temps, quand la fatigue me viens, quand le marchand de sable est à ma porte pour me guider vers le royaume des rêves, attendant patiemment mon heure de repos, et que mes petits yeux clignent de sommeil pour me signaler que je vais bientôt sombrer dans le monde des songes, j'aperçois la teinte sombre et noire comme le néant du tissu céleste, peinte de dizaines de petits points blancs, où un petit croissant, un petit cercle, ou alors un demi-cercle de la même couleur se tient silencieusement dans la soirée tardive et nocturne. C'est en admirant et en regardant cette beauté de la nature que je m'endors dans ma couette chaude et protectrice, et que je rêve dans les bras de Morphée.
Oui, voilà le sujet de mon rêve. Partir, loin de cette bâtisse grise et triste, quitter sans regret ce monde clos, aux murailles blanches assez dures pour retenir la liberté, ouvrir cette fenêtre toujours close et la traverser pour aller vers le véritable univers, là où vivent mes parents.....
Je vole, je flotte, je peux me déplacer dans le ciel comme ces oiseaux miniatures que je vois derrière la fenêtre.... voilà chaque début de mes rêves. Je souris, je sens une force tendre et invisible me caresser doucement les cheveux, et dont le souffle est à la fois froid et agréable. Sa présence me donne un vif sentiment de liberté et d'invincibilité. Alors, euphorique à l'idée de pouvoir me déplacer sans contrainte et à ma convenance, en dessous du tissu infini qui m'a toujours accompagné depuis la vitre de la fenêtre, je m'amuse à n'en faire qu'à ma tête et profite avec une joie enfantine de chaque secondes, minutes et heures du moment présent, à la manière d'un gros gâteau à la fraise que je dévore, en faisant fondre chaque bouchées dans ma bouche gourmande, pour que la langue retienne bien le goût divin que cette pâtisserie lui procure. Je fais des pirouettes aériennes dans le bleu éternel, je touche de mes petits doigts la surface moelleuse des moutons blancs et fais de petites batailles de boules vaporeuses à l'aide de quelques morceaux laineux, que je cueille dans mes mains, que je forme dans mes paumes de sorte à ce qu'elles ressemblent à des ronds parfait, et que je m'amuse à envoyer sur les oiseaux volant qui avaient la malchance de croiser ma route dans leurs trajet aérien. Je n'ai jamais autant ris dans la vie réelle et dans mon calme quotidien. Puis, après une période indéterminée de jeu et d'activités inventées par mes soins sous la toiture d'azur, je décide d'explorer plus bas que ce que je connais d'habitude, et de venir voir à quoi ressemble exactement le sol, le parterre, le foyer de mes parents, de toute l'humanité, les coulisses de ma naissance, le vrai monde. A peine mon corps survole une partie de ces terres inconnues, de ce continent suscitant ma plus grande curiosité ; à peine mes pupilles se posent sur l'immensité verte de ce qui m'attend sous mes petits pieds nus, que je fus stupéfaite et émerveillée par la magnificence et l'allure fabuleuse de ces contrées dissimulées derrière les parois de briques et de béton, recouvertes de couleurs fades, et pâles comme la mort. Je découvre d'innombrables chapeaux feuillus enchanteurs, dont les milliers et minuscules feuilles vertes de toutes formes, et de toutes teintes, qui les composent s'associent et cohabitent entre elles. Laissant le souffle des airs les faire harmonieusement danser du haut des robustes jambes brunes auxquelles elles sont reliées, et provoquant ainsi une petite mélopée de bruits de papier, que l'on tourne et retourne, que j'aimerais entendre souvent tellement c'est apaisant. Est-ce du papier ? En tout cas, cela semble avoir été fabriqué d'une manière toute différente. Plus loin, au-delà de ces drôles de morceaux de papiers chantant et se mouvant, dans l'horizon, s'élève des constructions de géants. Des murs qui semblent vouloir frôler ou toucher l'infini de l'étendue céleste, de défier les lois fixées par la nature, garnis de fenêtres carrées, de plateformes où des petits meubles ou plantes étaient installés. Des gens, nombreux... Des hommes en tenue décontractée et souriant à la belle journée qui s'offre à eux, des femmes joyeuses et chantantes dans leurs habits légers aux couleurs vives, des enfants en casquettes et chapeaux, qui jouent avec de petits jouets, et câlinent des peluches au duvet coloré dans leurs mains. Est-ce des maisons ? Voilà qui est fort étrange... Au milieu de ces titanesques inventions, s'étiraient de longs chemins noirs zigzaguant par delà les foyers empilés l'un sur l'autre et se dirigeant de part et d'autre. D'autres petites fondations en briques ou faits dans d'autres matières dures semblent même avoir été érigées plus loin, des humains miniatures, comme des figurines de maquettes, fourmillent dans cet espace défiant toutes choses. En vérifiant au pied de ces étranges demeures, j'aperçois entre les sommets de feuille vertes et les maisons emboîtées un grand tapis vert clair, où des petites fabrications colorées occupent les espaces. De longues chaises marrons reposant sur des bouts de métaux sont positionnées sur les côtés de la zone verte, limitée par un alignement droit de petites piques blanches, les unes à côté des autres, et dont l'encerclement du tapis vert leur fait faire un grand carré parfait. Dedans, encore des enfants. Beaucoup de petits garçons et de petites filles, des filles et des garçons glissent sur de longs morceaux de plastiques reposant sur des constructions complexes et colorées, où d'autres enfants s'y massent et peuvent même l'escalader. Un enfant, dans un coin, joue sur un faux cheval qu'il dirige de bas en haut, alors que quelques autres font tourner une toupie géante où ils s'agrippent, et se laissent porter par son tourbillon infernal qu'ils déclenchent volontairement, par amusement. Sur les longues chaises à proximité, les mères grondent ceux qui se montrent désobéissant à leurs règles de politesses et d'amabilité, ou encore rient en voyant leurs enfants s'amuser avec de nouveaux amis, tandis que certaines se lèvent brusquement pour venir voir l'état de leurs pauvres chéris qui sont tombés et pleurent parce qu'ils se sont fait mal. En les voyant, je les envient tous, ces habitants de l'extérieur. Les sensations, les ressentis les sentiments, les fous rires, les tristesses, les colères de là-bas : jamais je ne pourrais les connaître aussi bien qu'eux. Une scène de la vie quotidienne à l'extérieur, mais un véritable trésor pour moi, le paradis, un rêve qui ne se réalisera jamais. Les jeux de dehors me sont inaccessibles, et ils le seront toujours, quelque soit la voie, quelque soit ma santé initiale, car je suis née avec un fardeau qui me collera toute la vie au corps, sans espoir qu'il s'en aille ou qu'il ne disparaisse. Pas de guérison, trop grave pour que je sorte, les infirmières me le rappellent toujours quand j'insiste sur une certaine solution : ''pas de remède''. Mes parents souffrent et cachent leurs yeux embués de larmes quand ils me le disent, même si ils nient tous et préfèrent parler d'autres choses : ''nous t'aimons, ma chérie''. Je suis née à l'hôpital, j'y resterais jusqu'à que, lorsque mon heure aura sonné, que la maladie m'aura emportée, je fasse mon seul, unique, et ultime voyage, de cette chambre si familière désormais vide, au cimetière de cette ville rêvée que je ne pourrais jamais découvrir de mes propres yeux.