Nouveau sur le forum, je me permets de vous partager un portrait typé de l'une des plus belles villes des Etats-Unis : San Francisclodo. Un extrait de mon roman de voyage "A bout de souffle". Bon voyage.
Aujourd’hui elle nous manque toujours. Dès qu’on voit une Ford Fiesta n’importe où dans le monde, avec Marm on gueule « Totoche ! » tendrement à la nôtre, enfin l’ancienne. Hier on l’a détestait, aujourd’hui on l’aime plus que tout, et voilà le grand dam de nos vies à nous tous, oublier de dire je t’aime à ce que l’on aime pendant qu’il est encore temps.
De nouveau en sac à dos telle à la belle époque mes misérables. On reprit le métro pour le centre de Frisco ; le soleil se couchait sur la ville prête pour la nuit. On débarqua vers vingt-heures au Youth Hostel de Tenderloin – tenu par des sri-lankais – à trois rues à peine de Market Street. Autre décor.
La fumée sortait des bouches d’égout et on nous regardait tous, sans vraiment nous regarder. On passa quatre jours dans le bordel. Une é-ter-ni-té comme dirait Orel Fredon. Oui, c’était trop long. San Francisco : la Beat Generation l’appelait« Frisco », nous on la renomma « Frisclodo ».
On parcourra la ville pendant deux jours à pied, d’est en ouest et du nord au sud : sept par sept kilomètres en long et en large ; petite bourgade en travers de L.A. S.F. est très belle mais a un sacré problème. Pourquoi laisse-t-on autant pourrir les gens dans la rue ? Quand on se dit pourtant pays riche ? Tenderloin, Market Street et le Civic Center étaient les trois places fortes de toute la misère à l’américaine. Loin du bonheur des quartiers hippies, gays, asiatiques, et même celui de Mission certainement. Disons que la gentrification lave les rues et, Tenderloin – un gouffre sans fond où l’on venait perdre la tête pour de bon – était alors encore naturelle depuis quand ?
Aucune putain d’idée, mais au niveau de la viande, le Tenderloin c’est la pièce un peu bâtarde, à l’image de SF, car située dans un oasis de pisse urbaine entre Union Square et Civic Center ; c’est-à-dire entre le cul et le dos du porc. Tenderloin, ou les lombes à l’ombre de SF. Mais dans ces nerfs en sang, un peu immangeable, on trouve le filet-mignon : ses théâtres mythiques et ses clubs à whisky clandestins d’Al Capone. Les clodos gisaient à chaque devanture d’immeubles et surgissaient tout le temps le cul en l’air ; ils ramassaient parterre les mégots épuisés, par tant de bouches, poumons meurtris, le souffle fort de la mauvaise vie. Derrière cette carte postale « ghetto de clodos » ni adresse de charme, ni souvenir romantique, on n’emmènera pas ici celle que l’on veut engrosser. Un quartier avec un peu de Chicago, de Los Angeles et de Manille dans la même marinade.
Marm claquait des cannes quand elle remontait tout Turk Street, devant toujours les mêmes, les oubliés de dieux. La nuit on ne dormait pas, il y avait trop de bruits. Des gens criant à l’aide. Dehors, on ressentait tout un truc nous saisissant, voire nous reprenant. J’évitais de les regarder dans les yeux moi, depuis que la vieille folle blanche squelette du diable nous avait postillonné dessus. Mais en vrai, beaucoup d’entre eux vous saluaient ou ne vous calculaient pas du tout. Putes plus dealers plus drogués : quartier à sensation pour de la Villardière, et même pour Djimbo Djones.
Voilà, les mecs traînaient la seringue à la main – sorte de Vogue avec de l’opium – avaient des tronches de dessin animés, des corps modifiés par la came, des vrais durs à cuire de la défonce ces meufs et ces mecs-là qui étaient vagabonds et erraient énigmatique-folie dans l’œil de partout dans le coin ; ouh mon dieu. Mais, mais, mais c’était notre quartier pour quatre jours, alors pas le choix, on n’apprit jamais à vivre avec pour toujours, même si nous avions trouvé notre troquet fétiche, celui à l’angle d’O’Farrell et Hyde Street, ‘vec des squelettes pendant au plafond.
Bordel de dieu ; il n’y a pas vraiment d’histoire à raconter pour la fiction. On était curieux de quelles vies menaient-ils ou avaient mené tous ces marginaux du miracle américain, mais on ne savait pas, on aurait aimé, mais on ne leur parlait pas ; c’était comme ça. On ne parle ni du passé, ni du futur, seulement du présent et pour de bon ; celui auquel on a à faire maintenant.