Le son se déplace paraît-il à la vitesse de 360 mètres par seconde. Ce qui signifierait théoriquement qu'une parole prononcée à l'autre bout de la ville – une ville d'un diamètre de disons soixante kilomètres — mettrait à peine une minute quarante pour vous parvenir. Bien entendu c'est sans compter la dispersion du son dans l'atmosphère, et sa propagation aléatoire. Mais l'idée est là. Si l'on applique le même principe à une rue disons de soixante mètres, une rue parfaitement silencieuse, le son émis par la source à l'autre bout de la rue ne mettrais plus que deux dixieme de seconde.
Le drame c'est que l'homme lui ne peut courir qu'à une vitesse de quatorze à quinze kilomètres/heure. Pour la même distance de soixante mètres, il ne pourra la parcourir qu'en quinze secondes.
Et en quinze seconde, la source ayant émis le son peut avoir complètement changé d'état. La cause qui a produit le son peut avoir disparu.
C'est la même chose pour la lumière. Sa vitesse est telle que l'image que nous percevons de la source au moment n'est déjà plus la même. C'est pourquoi les étoiles que nous apercevons dans le ciel sont pour la plupart déjà mortes.
Mettons que vous vous trouvez dans une rue, complètement silencieuse, prêt à bondir au premier mouvement.
Un cri vous parvient, à l'autre bout de la rue. En seulement deux dixièmes de seconde. Vous êtes sur les lieux en à peine treize seconde et dix-sept centième plus tard. Vous faites alors des calculs absurdes. Vous vous demandez comment vous avez pu arriver trop tard, alors que vous étiez juste là. Vous en venez à blâmer la physique. Vous faites des calculs absurdes, car le spectacle que vous apercevez alors l'est tout autant. Vous avez fait, tout fait pour défier les lois de la physique, mais le résultat est le même. Tout ce que vous voyez, gisant dans une mare de sang, c'est une étoile morte.
*
J'avais commencé ce boulot par amour de la vérité. J'étais alors un jeune naïf idéaliste qui pensait que la vérité était simple et unique. Une vérité pour tous. Immuable. Tu parles. Même la science n'avait plus rien d'immuable. J'avais toujours eu un intérêt marqué pour la science. Mon amour pour les faits, les données exploitables, l'objectivité. Ce que j'ignorais alors, c'est que même la science n'avait pas de lois qui ne puissent être remise en cause. Surtout la science d'ailleurs. Plus on en apprenait, et plus on sentait que l'on s'éloignait de plus en plus de la vérité.
Mes dix premières années m'avaient appris ça. Que le savoir et la connaissance éloignent de la vérité. On peut toujours trouver qui, quand comment et où. On peut reconstituer le déroulé des évènements. On peut maintenant sans le moindre doute et grâce à la science déterminer les heures, le nombre exact de coups donnés, la volonté avérée de donner la mort ou non. On peut toujours trouver un mobile. Mais reste inlassablement la question du « Pourquoi ». Un mobile n'explique pas le « pourquoi » à l'instant T. Pourquoi l'individu pourtant appartenant apparemment à la même espèce que nous est passé à l'acte ? Le mobile est la simple volonté de résultat : fric, vengeance, sexualité bestiale, colère, gloire, que sais je encore.
Mais pourquoi l'homme tue ? Au fond de lui. Ça, le mobile ne l'explique pas. Le mobile suffit à la justice. Et la justice n'est pas affaire de vérité, mais de cohésion sociale. Une sentence n'est pas une découverte, mais une appréciation rendue par un arbitre soumit à des critères qui se veulent le plus objectif possible. Mais au bout de quatre ans, je ne croyais plus à ça. À l'objectivité.
À Carlton, quarante-trois pour cent des meurtres sont classés sans suite faute de preuve tangible, faute de moyens, faute de faits. Faute de volonté aussi. Une bonne partie du corps policier n'étant pas favorable à la recherche de vérité.
J'avais cramé un salopard qui venait de tabasser sa femme à coup de poing. Tabasser à mort. Flagrant délit. Le salaud avait encore son sang sur les mains, et il n'était même pas sec, quand je lui ai passé les menottes. Trois heures plus tard, il était libre. Une armada de pingouins encravatés avait amené un pauvre type qui jurait ses grands dieux que le salopard était avec lui au moment des faits en train de jouer au poker. Le type disait ça et je voyais ses mains trembler au moment de relire le procès verbal. Le chef des pingouins lui avait adressé un signe de tête l'engageant à signer. Va savoir ce qu'il lui avait promis. Va savoir comment ils l'avaient menacé. Le type avait peur en tout cas. Quant au reste, ce n'est que conjoncture.
Mon chef m'avait gentiment fait remarquer que le salopard étant un scientifique reconnu, qu'il avait un alibi en béton armé, il fallait le relâcher et chercher la vérité ailleurs. Alors, c'est ce que j'avais fait. J'ai déposé mon insigne sur son bureau et j'ai dit adieu à mes dix années au sein de la police de Carlton. Quand j'ai croisé le salopard dans l'escalier en repartant, il a eu un mauvais sourire. Celui-là, oui, il était vrai.
*
Parker m'avait trouvé un bureau acceptable sur Elm Street. Enfin, le loyer était acceptable. Le taudis, lui, laissant désirer. La moisissure au plafond, la peinture qui s'écaillait, la saloperie de porte qui se dégondait en permanence. J'avais renoncé aux travaux. Au moins, j'avais un peu de vérité autour de moi en regardant ces murs.
Je m'étais installé comme détective privé. Ça me relaxait pas mal. Tous ces gens qui au fond étaient aussi obsédé que moi par LA vérité. Mon mari me trompe-t-il ? Ma fiancée est-elle bien celle qu'elle prétend être ? Mes parents sont-ils mes vrais parents ? Enfin tout ce cirque quoi.
J'avais basé mon existence sur une statistique évidente. Sur les deux millions de personnes qui habitaient cette ville, un quart étaient en couple. La moitié au moins avait des doutes sur la sincérité de l'autre. Environ un tiers était prêt à payer le prix pour le découvrir. Au bas mot quatre-vingt mille individus à me partager avec la concurrence. Et comme la population de couple infidèle se renouvelait tous les cinq ans, j'avais pas tellement besoin de développer de business plan.
Parker, qui bossait encore pour la police, m'envoyait des clients à l'occasion et touchait une confortable commission de quinze pour cent sur mes honoraires.
La vie était assez simple au fond. Il me fallait être au bon endroit, au bon moment, prendre le bon cliché, et la prime tombait. Ce n'était pas la vérité, mais finalement, je restais dans le domaine du factuel. Ça m'allait bien.
Jusqu'à cette nuit. Cette nuit où plus rien n'a eu de sens.
*
Je venais de finir ma surveillance. Le cliché était le bon, l'homme s'envoyait en l'air avec la baby-sitter, le jeudi soir entre vingt et une heure et minuit, sous prétexte de « réunion » au club. Et c'est là que je l'ai vu marchant dans la rue.
Hagarde, tremblotante, comme un chien perdu dans un jeu de quilles. Y a des navires qui tanguent, mais dont on peut dire qu'ils finiront par arriver à bon port. Ce navire-là, il était en train de couler corps et âme. Pas que je sois le bon samaritain, mais que voulez-vous ? On reste humain. On ne laisse pas les gens se noyer.
J'aurais dit vingt-cinq ou trente ans, une robe bleu pétrole, un peu légère pour ce soir d'avril. Les cheveux bruns, démarche qui se voulait assurée, mais elle boitait tous les six à sept pas. Un coup au genou peut-être.
Elle se tenait cent cinquante mètres devant moi. Je ne voulais pas la rattraper en n’accélérant le pas, pas une bonne façon d'aborder quelqu'un. Crier « Hey », comme ça dans la rue. Impossible, on prend peur. J'ai calculé rapidement son itinéraire probable, et je me suis dit qu'en coupant par Season avenue et Low street j'avais une bonne chance de retomber dessus. La croiser simplement. Aborder la conversation sur un motif aussi ridicule que l'heure, ou bien le temps qu'il fait. Je ne pouvais pas décemment la laisser là. À la dérive.
J'ai pris la première sur la droite, j'ai rejoint le carrefour, j'ai entendu ses talons frapper le pavé dans une ruelle. Elle n'était pas à plus de soixante mètres. Deux dixièmes de seconde. J'ai fait le tour du block aussi vite que j'ai pu pour la croisée à la sortie. Et c'est là que j'ai entendu.
D'abord le cri. J'aurais pu me mettre à courir à ce moment-là, mais la stupeur prend un temps considérable dans vos pensées. Avant que vos jambes ne se mettent en branlent, ils s'écoulent trois secondes six dixième. Le temps de parcourir les soixante mètres, treize seconde et dix-sept centième. Cela fait seize secondes et vingt trois centièmes que la source du cri est morte à vos pieds. Couleur pourpre sur bleu pétrole. Cheveux carmin au niveau de la tempe. Une balle dans le coeur, une balle dans la tête pour finir le job. Quelqu'un qui aime le travail bien fait. Perfectionniste sans doute. Et silencieux avec ça. Aucun bruit aux alentours.
Je suis redescendu dans la rue. Trouver quelqu'un avec un téléphone. Mes pensées devaient être embrouillées, mon discours confus. Les trois premiers passants ont cru que je voulais les agresser ou je ne sais quoi. Le quatrième m'a prêté de quoi appeler. D'abord, respirer un grand coup. Appeler les flics. Dire : une femme. Morte. Je suis sur place. Envoyez quelqu'un de toute urgence. Raccrocher. S'asseoir. Et puis vomir. Gerber jusqu'à ce qu'il ne reste plus en nous la moindre parcelle de vérité. Gerber pour s'ôter cette question de la tête.
Pourquoi ?
*
C'est là que les choses se sont corsées. Quand j'ai amené les flics sur le lieu du crime y avait plus rien. Pas de cadavre. Pas de sang. Que dalle. Au début, ils ont cru que je me payais leur tête, mais au vu de mes états de services, ils ont accepté de m'écouter, sans trop d'enthousiasme.
En sortant du commissariat où un petit jeune avait pris ma déposition, je m'étais mis en tête de me paqueter la tronche, quelque chose de sérieux. Le corps humain n'a besoin que de douze centilitres de whisky pour que les neurotransmetteurs du cerveau soient obstrués par l'éthanol. Et déconnecte les terminaisons nerveuses. Fasse taire en nous toutes souffrances. Douze centilitres supplémentaires, et commence alors un état d'euphorie général. On cherche à le conserver, ce bout de bonheur durement gagné, on tente de le conserver centilitre après centilitre, mais l'état ne dure jamais. Alors, on se réveille avec une monumentale gueule de bois, une bouche en cendrier, et la sensation du roulis d'un bateau qui tangue en pleine tempête. À la dérive.
Il devait être plus de midi lorsque j'émergeais. J'étais sensé traquer un étudiant en biochimie, possiblement responsable de vol industriel dans la boite où il bossait. Mais j'avais assez donné dans la chimie comme ça. Je revoyais le corps de cette femme, carmin pétrole, châtain pourpre. Je voyais rouge quoi.
Je décidai de passer voir Parker au comico, des fois qu'ils en sauraient un peu plus sur cette histoire. Je le trouvais dans son bureau, inexorablement vissé à son siège inoxydable. Parker était un chinois d'une quarantaine d'années. Toujours souriant, toujours affable, et pas du genre à se laisser démonter par une robe bleu pétrole. Ça doit être à cause de la sagesse orientale qu'ils ont là-bas. Nous en occident, on cultive plutôt les névroses. C'est un autre style. Il ne m'a pas entendu rentrer, plongé dans un mot croisé.
— Salut Parker, tu as quelque chose pour moi ?
— Ah tiens, tu tombes bien toi. Fleuve de l'ancienne Turquie en huit lettres ?
— Rien à battre. Mais je suis pas sûr que ça rentre
— Qu'est ce que je peux pour toi ?
— La fille ? Vous avez trouvé quelque chose.
— Que dalle. Ta description est un peu vague. Personne au registre des disparus qui pourrait correspondre. Aucun voisin n'a rien entendu. À part ton témoignage, on n’a pas le moindre petit indice pour commencer. À moins que quelqu'un ne vienne apporter d'autres éléments, la hiérarchie exige qu'on laisse tomber.
Je suis ressorti encore plus mal que je ne l'étais. En gros, on ne savait rien, on n'avait rien entendu, et j'avais compris en filigranes que les chefs de Parker pensaient que j'avais abusé de la bouteille. Cette fille était vouée aux quarante-trois pour cent. Même pas, puisqu'on n’avait même pas constaté son meurtre. Saloperie.
J'en étais là à ruminer le front baissé, regard sur le pavé, quand j'ai heurté quelqu'un. J'ai grommelé un vague pardon, avant d'être saisi par la stupeur. Trois secondes et six dixièmes. J'ai relevé les yeux. La personne que j'avais heurtée avait les cheveux châtains et portait une robe bleu pétrole un peu légère pour ce mois d'avril. J'ai compté un pas deux pas trois pas. Au sixième, elle s'est légèrement raidie. Un coup au genou peut-être. Impossible.
— Mademoiselle !
J'avais crié, c'était instinctif. Elle s'est retournée, surprise. Un peu hagarde oui, un peu tremblotant. Moins que la veille. Mais pourtant ce drôle de regard qui cherchait un phare là quelque part dans la ville. En trois foulées j'étais près d'elle.
— Est-ce que vous allez bien ?
Elle s'est touché l'épaule en disant que oui oui, pas de souci, ce n'était pas si grave, après tout.
— Non je voulais dire. Par rapport à hier soir. Je vous ai vu…
J'ai pas osé finir ma phrase. J'ai vu ses yeux. Un éclat de terreur à l'évocation d'hier soir. Mais surtout un grand vide. Comme si elle cherchait à comprendre. Comprendre quelque chose qui lui avait échappé.
— Je peux vous aider ? Comment vous appeler vous ?
Elle a grommelé oui non merci ça ne m'intéresse pas et elle est partie sans demander son reste. J'aurais dû laisser filer. Après tout, je n’avais aucune raison de l'importuner. Mais pourtant, je n'avais pas halluciné, merde !
J'ai commencé discrètement à la filer. Elle avait cette attitude des personnes en cavale, elle jetait fréquemment des regards aux alentours, changeant constamment d'itinéraire, ne s'arrêtant devant aucun magasin, et ne semblait avoir aucun but, si ce n'est de se perdre dans la masse grouillante de Carlton. Un désir impérieux d'anonymat. Et moi, moi qui voulais seulement savoir.
*
Ça a duré jusqu'au soir comme ça, errante dans les méandres de cette ville. Pas un arrêt pour se reposer, se restaurer ou boire un verre, rien. Mais la jambe se faisait de plus en plus raide. La démarche moins rapide. Il était presque onze heures quand elle s'est dirigée vers Upon West Bridge, et j'avais un sale pressentiment. Du genre qui vous noue les tripes. Le flair, l'intuition, appelez ça comme vous voulez.
Je voyais sa silhouette devant moi, et sur le pont il était plus difficile de se montrer discret. J'avançais à pas prudent derrière chacun des immenses pylônes d'aciers qui soutenaient le pont. Elle est arrivée au niveau d'un autre type. Je n'ai pas pu distinguer son visage, mais j'ai tout de suite su ce qu'il allait se passer. J'ai poussé un cri, mais il était déjà trop tard.
Elle avait amorcé un mouvement de tête dans ma direction, preuve que le son lui était bien parvenu, mais le type avait déjà commencé son mouvement. La prenant par la taille, avec une aisance toute remarquable, il l'a basculé par-dessus la rembarde. Et elle, elle à chuté. D'une hauteur de 60 mètres. Le bruit de son corps tombant dans l'eau m'est parvenu deux dixièmes de seconde plus tard.
*
J'ai bien essayé de courser le type, mais ce salaud était rapide, et moi beaucoup trop fumeur. Quand il m'a largué sur la quinzième, les passants un peu étonnés ont regardé ce drôle de type mal fagoté en train de cracher ses poumons.
J'ai mis dix minutes pour reprendre ma respiration, en me demandant ce que j'allais faire. Appeler les flics ? Encore ? Pour une femme que j'avais déjà trouvé morte la veille ? Impossible. Quant au corps, j'étais certain qu'il avait maintenant coulé corps et bien tout au fond de Garden River. Si profonds et si mouvementé que les flics n'arrivaient jamais à le draguer complètement. On devait à ce fleuve une bonne partie de nos quarante-trois pour cent. J'ai quand même appelé Parker pour qu'il me rejoigne boire un coup. Devant nos deux bocks, je lui ai exposé tout ce que j'avais vu. Il m'a regardé un peu étonné, et progressivement, il a commencé à rire. Sans doute un coup de la sagesse orientale.
— Désolé vieux, je sais pas à quoi tu joues, mais je ne marche pas dans ce coup là. Tu aimerais me faire croire que tu as vu deux fois la même personne mourir. Je sais pas si c'est pour te foutre de moi, ou une combine tordue pour je ne sais quel plan foireux, mais c'est des conneries. Tu payes la tournée pour la peine.
J'ai pas insisté. Pas l'ombre d'une preuve. Il m'a abandonné trois pintes plus tard et quatorze dollar en moins, et moi je suis resté dans ce bar crasseux à essayer de dissoudre mes pensées dans du mauvais whisky irlandais. Si je ne pouvais même plus me fier à mes sens, si même mon esprit me ment alors j'étais foutu. Complètement foutu.
*
Après dix ans dans la police, j'avais, comme tous les autres inspecteurs, eu affaire à des cas étranges, bizarres, incompréhensibles. Des meurtres en chambre close, des signes diaboliques, des disparitions impossible et inexpliquée. Je m'étais acharné comme un beau diable, j'avais toute tentais tout. Et même quand le dossier était classé sans suite faute d'élément probant, cette histoire me laissait toujours une démangeaison. Quelque chose que je n'avais pas fini de gratter. C'était très désagréable comme sensation. Et maintenant que j'avais raccroché les gants, je ne pouvais plus laisser ça se reproduire. Personne ne me croyait ? Soit. Je ferais avec. Je doutais de moi et de mes sens ? Ça en était presque salutaire. L'enquêteur qui doute de tout et celui qui finit par comprendre.
Le lendemain matin, je me plaçais à la sortie du commissariat, quelques mètres de l'endroit où je l'avais croisé la veille. Je chercher dans la foule ce regard perdu, cette tâche de bleu. C'est peu après midi que je l'aperçus. Le même cirque recommençait.
Je la suivis toute la journée. Itinéraire tout à fait semblable au début. Jusqu'à ce qu'elle se mette à boiter. Elle ne prit ni la direction du pont, ni celui de la ruelle où je l'avais trouvé la première fois, mais s'enfonça dans un parc. Je la suivais à bonne distance, j'eut le temps de voir l'homme s'approcher d'elle, sortir son couteau et lui en asséné dix-neuf, sans que je ne pusse bouger ou émettre le moindre son. Je guettais l'homme, cherchant dans sa tenue, dans son comportement, un indice, n'importe quoi. Mais rien. Il était rapide, cet enfoiré.
Je le laissai fuir pour cette nuit, et m'approchait de la victime. Pas de papier, de bijou, rien qui puissent l'identifier. Je m'assis à côté d'elle, attendant le jour proche, qu'un passant me découvre, qu'il aille prévenir les flics. J'étais bien déterminé à ne pas laisser le corps disparaître. C'était la seule preuve que j'avais de ce grand foutoir.
Je m'assis contre un arbre, je me suis allumé une cigarette, fier d'avoir remporté cette première manche contre la rationalité, et c'est alors que contre toute attente. Je m'endormis
*
Je me réveillai, heurté par un joggeur qui faisait son training familial. Le corps bien entendu avait disparu. La vie avait repris son cours normal. Et moi, j'étais là essayant de reprendre mes esprits.
À midi, j'étais aux alentours du commissariat. Elle aussi. Je tentai une autre tactique. Cherchai qui pouvait la suivre également. Mais je ne vis personne. Quand sa jambe fut boiteuse au delà du quatrième pas, elle opta cette fois-ci pour une balade près de la décharge municipale. Quand l'homme surgit pour l'étrangler à l'aide d'une chaine de vélo, j'attendis encore une fois. Puis quand nous fumes seul, je m'approchai d'elle et restai là. Bien déterminé à la veiller, sur le qui-vive, au cas où mon endormissement d'hier était le fruit d'une âme mal intentionnée. Mais personne ne vint. Et pourtant je m'assoupis.
Je ne sais combien de temps, j'ai recommencé tout cela. Midi au commissariat. Elle paraissait toujours là. Immuable. Identique. Véritable. Toujours. Et sur le coup de dix-huit heures, son boitement empirait et elle allait chercher un autre endroit de la ville où immanquablement, immuablement, elle aller se faire assassiner.
Je l'ai vue écrasée, brulée vive, décapitée, jetée d'un immeuble, asphyxiée ; et quels que fussent mes efforts pour conserver le corps, toujours je m'endormais. Quels que fussent mes efforts pour poursuivre son assassin, toujours il m'échappait. Ne pouvant comprendre ce qu'il arrivait, je me mis alors en tête de la protéger. Mais toutes mes tentatives pour la prévenir, mes efforts restaient vains. Elle se détournait de moi sitôt que je lui adressais la parole. Elle fuyait si je cherchais à l'accompagner, ou que j'essayais de la suivre plus prêt que ces foutu soixante mètres qui me faisait arriver toujours trop tard.
Je n'avais plus goût à rien, je ne mangeais plus rien, ne buvais plus. J'attendais nerveusement tous les midis devant le commissariat, et ma peur grandissait à mesure que le soir tombé.
Lors de la trente et unième nuit, devant son cadavre froid enfermé dans une chambre froide, j'eus une idée.
*
J'avais remarqué que le trajet qu'elle emprunté était invariablement le même, jusqu'au moment où sa jambe devenait douloureuse. Je décidai donc de chercher l'origine de ce trajet. Si je ne pouvais expliquer ses disparitions répétées, peut être que ses apparitions m'aideraient mieux.
Jour après jour, je remontais sa trace. À onze heures dans Quality Street. À dix heures et demie le long de St James Boulevard. Je retraçais cet itinéraire précis, petit à petit. Je ne me donnais même plus la peine de la suivre. À quoi bon, l'issue était toujours la même. Je n'étais pas prêt par curiosité morbide à donner plus de matière à mes cauchemars. Dès que j'avais remonté un peu plus son itinéraire, je rentrais dans mon bureau, descendais consciencieusement une bouteille de scotch, et dormais là, dans mon fauteuil, en attendant le prochain matin.
Je ne répondais plus à de potentiels clients. J'envoyais chier Parker des qu'il tentait de me téléphoner. À quoi bon ? Cet imbécile n'aurait rien compris. Un jour il était venu, jusqu'à mon bureau, tambourinant à la porte pour que je lui ouvre. Fais pas le con. Je m'inquiète. Merde ouvre moi ou je défonce là porte. Moi à mille lieux de là, ma bouteille quotidienne bien entamée, ses paroles m'apparaissait lointaine, obscur. Peut-être que l'alcool ralentit la vitesse du son.
*
Je réussis enfin à remonter à la source. Trois jours durant, je fis le guet devant la maison, la voyant sortir à 7 h 34 du matin. Sans mal aucun. Heureuse. Épanouie. Rien à voir avec l'âme égarée que j'avais croisée jusqu'à présent. Pas une once de souffrance dans ses mouvements. Au bout de trois jours, je repérais l'assassin. Invariablement à 18 h 14, il sortait, vêtu d'une tenue noir, avant de disparaître au coin de la rue. Sans pouvoir le vérifier, j'étais pourtant certain que c'était lui qui nuit après nuit, tuer cette même fille à la robe bleu pétrole.
Le troisième soir enfin, je rentrai dans la maison. La première impression qui me vint fut que personne ne vivait véritablement là. Les meubles étaient recouverts de drap. La cuisine n'avait pas été utilisée depuis longtemps. Rien dans le lave-vaiselle. Rien dans les armoires. Pas de vêtement dans les chambres à l'étage. Pas de photos, pas de disque de livre, rien. L'absence total d'humanité.
Je restai à fouiller sans me rendre compte de l'heure qui filait. Vers minuit, quelqu'un entra dans la maison. Me faisant le plus discret possible, je dégainai mon colt, et le suivi silencieusement. Dans la cave. Les marches en bois craquaient légèrement. Je descendis le plus silencieusement possible. Heureusement, l'homme était apparemment tout à son labeur, s'activant autour d'une machine, activant piston, bouton levier. Tapant ceci cela sur un clavier. Rajoutant un peu de ce liquide, un peu de celui-là. Je suis resté longtemps à l'observer. Au fur et à mesure de l'opération, l'excitation le gagnait. Plus le temps filait, et plus il devenait fébrile. Voir carrément hystérique. Quand enfin il activa la dernière pièce de ce puzzle auquel je ne comprenais rien, il éclata d'un rire fulgurant. Comme s'il n'avait pas ri depuis des décennies.
De la cuve centrale, que je n'avais pas remarquée jusqu'alors, sortit alors une femme. Vingt-cinq-trente ans. Les cheveux bruns. L'homme lui tendit une robe couleur bleu pétrole. Peut-être un peu légère pour un mois d'avril. La femme s'en vêtit et commença à poser des questions.
De mon observatoire, j'eus du mal à entendre la conversation. Mais les bribes que je percevais ressemblaient étrangement à de sourdes menaces. La femme demandait si tout cela allait durer encore longtemps. L'homme essayait de la raisonner, enfin je crois. Il essayait de lui faire comprendre qui il était, il était souvent question d'un, « souviens-toi ».
Je restai longtemps assis dans l'ombre à les écouter. Je n'osai intervenir. Le ton montait peu à peu. Jusqu'à ce que la femme n'en puisse plus et repousse l'homme qui la menaçait. Elle le repoussa violemment. De rage l'homme lui planta une seringue dans le genou gauche. Elle lui adressa un puissant coup de pied en représaille. Le laissa là, et se dirigea vers les escaliers.
De peur je me cachai dans l'encolure de la porte, mais ne put m'empêcher de constater qu'il était sept heures passées. La femme, sans me voir, sortait de la maison.
L'homme à présent sanglotait, en bas. Je m'approchais. Il me regarda bizarrement. Il n'y avait pas de peur dans ses yeux. Juste une incompréhension totale. Je lui demandai des explications, qu'il me dise la vérité sur cet endroit. Qui est-il ? Que faisait-il ? Et pourquoi créer une femme pour la tuer ? Jour après jour.
Il m'a regardé en riant, comme si je n'avais rien compris, et désigna la machine. J'ai légèrement tourné la tête et c'est le moment qu'il a choisi pour sauter dans la cuve. J'ai crié, j'ai tenté de l'en sortir, mais la cuve était bien trop chaude.
J'ai regardé autour de moi, j'ai inspecté les machines, cherché en vain dans l'ordinateur. J'ai lu les nombreux articles qui étaient là. J'ai compris.
J'ai actionné un des bras de la machine. J'ai soigneusement tout rangé dans le labo, et je suis sorti de là avant 18 h. Avec une seule envie. Celle de me bourrer la gueule avec Parker, en attendant de me réveiller le jour suivant, un peu avant midi, avec une gueule bois carabiné, un rendez vous à ne pas manquer et une seule question dans la tête.
Pourquoi ?