Les lecteurs se souviennent peut-être d'un premier récit d'autostop, partagé sur ce forum il y a quelques temps. Les commentaires étaient las ! Voilà un nouvel exercice sur ce thème.
http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,22064.msg358419.html#msg358419
(aussi Champ de Faye, si tu as pensé que je me foutais de ta gueule au texte précédent, ce n'était qu'un amuse bouche dont voici la suite) 27 ans : anniversaire en auto-stop, 900 km
introduction
La veille de mon anniversaire de vingt-sept ans, je suis en banlieue de Troyes, en France, et nous fêtons la fin des vendanges en blanc par le traditionnel repas du chien, au champagne.
Le lendemain de mon anniversaire, à plus de 900 kilomètres de là, dans le petit cimetière d’un village à la frontière espagnole, se tient une cérémonie militaire d’hommage à mon grand-oncle.
Cette journée d’anniversaire, je l’ai passée sur la route, mais pas comme n’importe quel voyageur. J’étais née pour l’autostop.
***
La veille
Sous la porte immense du chai, taillée pour les tracteurs, la lumière électrique rompt la nuit. On sort de la cantine. Le dernier repas, c’est le chien, et on était tous ensemble.
Je revois les mains énormes et le sourire franc de Guillaume, un solide gaillard brun aux yeux bleus, qui cherche une copine et qui, après quelques rangs coupés en binômes, m’a partagé sa Gameboy –moi qui n’y ai pas joué depuis plus de quinze ans.
Ou Mathieu, « il t’aime bien Mathieu » qu’on m’a dit, un regard bleu perdu mais attentif ; il porte ce soir une chemise blanche. Vous devinez qu’il s’est soigneusement lavé. Sa copine a une morphologie proche de la mienne, je pouvais le questionner sur elle comme pour apprendre sur moi, et c’était une intermédiation fascinante.
Stéphane m’a encore offert une cigarette, et je l’ai fumée à la porte du chai. La nuit était noire et nous savions nous quitter pour ne plus nous revoir jamais. C’est l’un des vieux de l’équipe, il en est devenu subtil.
Et puis les filles aussi étaient là. Nous avions été hébergées ensemble et c’était la dernière soirée de notre cohabitation. Denise s’était coiffée, maquillée, et une robe à dentelles moulait son corps d’ébène sculptural. La blonde et pulpeuse Amandine souriait à sa jeunesse.
Et les autres que je ne décris pas mais qui étaient là…
-eh, il te plait Guillaume ? demande Amandine, mais j’ai la nostalgie du rital Sami, qui est parti l’après-midi après s’être repeigné en arrière avec de l’eau du robinet. Il savait qu’il était beau avec ses cheveux bruns luisants d’eau, dégageant le visage. C’était un vrai business man : il était venu avec trois amis qui lui devaient de l’argent, et lui-même s’était endetté. Aussi, ils travaillaient tous les quatre ensemble, liés par une dette. Sami s’en irait au Bahamas remettre l’argent en mains propre à son débiteur, et c’était fabuleux.
J’avais gardé longtemps la sensation de la poignée de main de Carl, la pression franche et sèche de la paume du noir musclé.
Minuit a passé, tous m’ont souhaité bon anniversaire, une fois, deux fois. Je les ai embrassés, chacun.
Lavé au savon, mon linge séchait. J’aurais un pantalon souple à porter pour voyager. C’est important de ne pas avoir les genoux sciés lorsqu’on est appelé à les plier souvent.
27 ans en auto-stop
La location du fourgon des vendanges expire, et l’entreprise de location de voitures est sur le chemin de l’autoroute. Aussi, j’ai pris mon sac à dos, et je suis descendue à un péage de Troyes, sur l’A5.
Le ciel était gris et il n’a pas tardé à pleuvoir. J’étais maladroite, partagée entre le désir de sortir mon imperméable ou d’écrire sur un papier ma destination – Paris, Orléans ? En fait je ne savais pas exactement quelles étapes m’attendaient. Il est neuf heures trente. J’espère arriver avant la nuit.
J’ai un peu attendu, pas ces attentes qui laissent méditer, c’était davantage de l’impatience qui se sait vouée à l’inaction. Enfin, une voiture s’arrête.
Ma première voiture me conduit de Troyes, A5, à Villeneuve l’évêque, S19. Monsieur X. fait le commerce des vaches. Ca tombe bien, je n’en ai pas, et aucunement l’intention d’acheter une vache. C’est un monsieur un peu fatigué par la vie, un petit gabarit, épais, le front plat, les cheveux implantés en un carré dégarni. Il a deux boîtes jaunes de dolipranes à l’avant de la voiture, pas de radio. Là, il va visiter une ferme –avec des vaches- et boire une bouteille.
Il me dépose moins d’une heure plus tard à une sortie, devant le péage. Je me poste entre deux barrières, pour tendre un pouce de chaque côté.
Nombre de voitures passent les barrières, qui repartent sur Troyes. Une voiture bleu ciel m’ouvre une porte : le conducteur est un trentenaire avenant, je monte, presque charmée.
-vous tournez à gauche ou à droite ?
-à gauche.
-Je descends !
Et, avisant un paquet de blondes industrielles :
-je peux en prendre une ?
Voilà une brève escapade qui m’a avancée de quinze mètres, m’a offert une clope, et le charme des rencontres.
Ma chance devait arriver à 10h15 par les personnes de Yo et Annie. Ce couple de jeunes quinquagénaires belges est très propre : Yo est un immense garçon aux yeux bleus, séduisant, sous un pull en laine, et Annie une femme soignée et charmante. Elle repose son cou sur une minerve, j’étais intimidée que ce soit suite à un accident, mais ce n’est pour elle qu’un accessoire de repos. Et, attention, O femme, Annie tricote une écharpe tandis que Yo conduit.
Mes belges veulent faire du vélo en France, avec le cycle arrimé sur le coffre, et visiter le massif central. C’est au sud de Troyes : je dis oui.
Nous descendons l’A71 comme en famille. Moi aussi m’appelle Yo comme Yo, et bien sûr j’aime les ânes et Annie. Je suis une auto-stoppeuse empathique.
La carte voyage des sièges avant à l’arrière : où allons-nous après Clermont-Ferrand ?
A 14h, je suis sur un bas-côté enherbé, sur une route longée de hauts sapins froids et silencieux, en banlieue de Clermont-Ferrand où je n’ai jamais mis les pieds. Je pose le sac, fait une pause.
Une voiture s’ouvre : c’est un monsieur qui va chercher son fils à la sortie du chantier, à 16h. Il va prendre le temps de faire un détour pour me déposer sur le péage de la N89. Il faut surveiller les routes qui coïncident avec les grands axes, on gagne du temps en couvrant vite les petites routes qui en sont les affluents. Il me parle de la région. Les pommes ont gelé cet hiver, et la récolte a été maigre cet automne. Les châtaignes, c’est encore une autre histoire. On traverse Morino, Ussel, Chirac. Il y a longtemps, mes aïeux en furent coseigneurs. C’est l’occasion d’un point d’actualité politique, j’apprends que le président Chirac vient de Chirac, la boucle est bouclée. L’intronisation à l’histoire locale se poursuit en nommant la géographie : la paysage se découvre, et deux pics gris me sont présentés. Chamalierre ?
Il me dépose au rond-point avant le péage de l’autoroute. Marchant vers les barrières, je fume une roulée et me surprend lui trouver le goût de l’amitié.
Arrive une voiture d’un électricien. C’est un de ces véhicules dont l’avant compte trois sièges. C’est un volume relaxant. Devant moi, il y a des petites boîtes de vis, de menu matériel de bricolage. Je me demande si le conducteur est un collègue du fils du précédent conducteur, employé sur un chantier. C’est n’est pas impossible, mais je ne me perds pas en conjonctures professionnelles.
Et puis c’est une voiture bleue. Le conducteur revient de Croatie. Ses vacances l’ont amené à camper sous les étoiles ; il a entendu hurler les loups des forêts. Nous bavardons vacances. Il me conduit jusqu’à Toulouse. La rocade, c’est bien si on sait où on va. Malheureusement, mon conducteur entre dans Toulouse alors que je veux seulement traverser la ville rose. Il roule sur les longues routes qui longent le canal, et je regarde les panneaux par la fenêtre. Ah, s’ils étaient roses !
Je suis sortie un peu tard du véhicule : il me faut revenir sur mes pas, mais en marchant. J’ajuste les sangles du sac à dos.
Au kebab du rond-point, je demande mon chemin :
-La rocade ? Deux ronds-points par là.
Mais malheureusement, il n’y a ni passage piéton ni bande côtière au deuxième rond-point. Je fais du stop sur le macadam, très brièvement. Une petite voiture deux places s’arrête, un papy m’offre une clope, je laisse le vent emporter la cendre par la fenêtre. Il est pris dans le trafic mais comprend mon histoire de retour au pays. Il me dépose à la sortie suivante.
Un fourgon blanc à trois places avant s’ouvre. Je quitte mes espadrilles et m’assieds en tailleur, puis en lotus, puis en tailleur encore.
-Je prends une photo ! dit le conducteur. Trop tard, j’ai décroisé les jambes, mais suis flattée.
L’habitacle est encombré de pleins de petits objets. Le conducteur est un métis jovial malgré la journée de travail, et il est éminemment sympathique. A peine installée, nous écoutons de la musique, il me montre les photos de son téléphone, et il m’offre le cannabis de son jardin pour rouler un pétard absolument délicieux, et, après toutes les portières de voitures, retrouver la porte du nirvana.
Comment te dire ? C’est la sympathie du pays.
Seulement, la nuit tombait, et, après un moment complétement stone, je ressentais à nouveau cette tendance paranoïaque du cannabis. Aussi, je me demandais : est-ce intéressant sauter par la portière au tournant d’un rond-point ? Sauter de voiture pied nus ?
Après avoir salué, je marchais dans la nuit. Les indications de GPS me font tourner en rond. Heureusement, vient la voiture de mes cousins et frères. Ils me souhaitent bon anniversaire.
C’est la fin de plus de 900 kilomètres d’auto-stop en moins de quinze heures, du nord au sud de la France.