« Oh, Romain ! Mec, qu'est-ce que tu fais là ? »
Visiblement surpris, Romain se détourne vivement de moi et fait face à l'inconnu surgi tout sourire de la masse dansante. À l'immensité de son propre sourire, et à la tape amicale qu'il lui rend en s'exclamant, je comprends que je suis hors-jeu.
J’émets un soupir que je voudrais discret. Sans interrompre la conversation tout juste engagée, Romain tourne un instant la tête vers moi, une expression désolée sur le visage, et l'air de dire « j'en ai pas pour longtemps ». Je lui répond par un petit sourire d’assentiment, puis reporte mon regard sur mon verre. Vide. C'est peut-être le moment d'aller le remplir.
Je me lève du canapé sur lequel nous étions installés, et sur lequel l'inconnu s'est voluptueusement avachi pour discuter avec Romain. Me voyant agir ainsi, il me lance :
« Eh, pars pas ! Je ne voulais pas te virer ! »
Je lui souris doucement.
« Je vais juste chercher quelque chose à boire. »
Il n'en demande pas davantage, et moi non plus. Je me glisse dans la masse informe et mouvante des danseurs, jouant des coudes pour me faufiler jusqu'à l'autre bout de la pièce, et m'introduis dans la cuisine. Un petit groupe de personnes discute là, accoudés à la fenêtre pour fumer. À l'odeur, je peux prédire que ceux-là vont passer une bonne soirée.
L'un d'eux me voyant entrer, et sans doute regarder autour de moi d'un air hésitant, m'interpelle.
« Salut ! Tu cherches quelque chose ?
- Juste de quoi boire.
- On a tout ce qu'il faut ici, répond-il en désignant leurs réserves d'un grand geste. Tu te joins à nous ? »
Saisissant l'occasion et une bouteille d'alcool qui traînait là, je m'approche et me sers un verre.
« T'es une amie de Pierre ? demande-t-il entre deux bouffées blanches, tendant le joint à son voisin.
- Non, je suis venue avec Romain. C'est la seule personne que je connais ici.
- Ah, Romain ! D'où est-ce que vous vous connaissez ?
- On vient de se rencontrer. À la fac. Et vous ? »
Des amis de lycée, pour la plupart. Ou des amis de Pierre, l'organisateur de la soirée dont je ne connais même pas le visage. Tout le monde se connaît de longue date, ici. Peu importe. À travers l'air opaque, ce garçon me dévore du regard. Je soutiens ce regard, du coin de l’œil, en sirotant le verre un peu trop chargé que je me suis servi. Cela le fait sourire, du coin de la lèvre.
« T'en veux ? me demande-t-il en me tendant le bout de mégot revenu entre ses mains. »
J'accepte, et prends quelques bouffées sur le peu qu'il reste à tirer. L'air devient doucement lourd autour de moi, imperceptiblement pesant. Mon corps s'engourdit. Je jette le morceau calciné par la fenêtre et porte à nouveau mon verre à mes lèvres pour en finir le contenu à petites gorgées, écoutant distraitement la conversation voisine. Cela fait, il me propose de me resservir. J'accepte, je bois. Il en fait de même. Puis il me parle un peu. Me pose les questions banales de la rencontre. Je réponds sans grande conviction. Je l'écoute parler de lui d'une oreille inattentive. Je laisse mon regard se promener sur les autres, dans la pièce, pour en revenir tranquillement à lui. Il a l'air fébrile. Il n'a pas l'air de comprendre où mène le jeu. Il essaye. Il tâtonne. Satisfaite, je renforce ma façade nonchalante. Je sais que je mène.
J'aime ce jeu. Je suis fascinée par la solitude qui l'accompagne. J'adore regarder, sans paraître m'y intéresser, l'attitude qu'il fait prendre à son corps, cette virilité mal construite et assez peu sûre d'elle qui essaye de se tenir droite, de me surplomber. J'aime savoir que je mène la danse quand l'autre cherche désespérément, par un égo chancelant, à prendre le contrôle du rapport de forces. Et j'aime, plus que tout, éplucher cette façade qu'il se construit maladroitement pour être quelqu'un devant moi, alors qu'il n'est que lui.
J'aime observer le personnage social de chacun. Cette identité ébauchée à l'adolescence, qui s'exerce et se forme au fil du jeu, et qui devient finalement partie intégrante de soi, et éloigne des autres. Chercher à plaire ou à impressionner quelqu'un, c'est considérer la distance qui nous sépare. J'ai toujours perçu cette cloison invisible qui encercle chaque être et l'isole des autres. La mienne est celle que je ressens avec le plus de puissance, et d'impuissance. On se connaît à peine soi-même, notre propre identité n'est qu'une inconsistance forgée de doutes et de vide ; alors l'autre, même le plus intime, est l'inconnu, l'inatteignable. Et je crois que plus le doute d'un individu sur propre identité est camouflée par un masque d'assurance et de nonchalance, plus son interlocuteur, perdu au creux de son néant intime, est curieux, ou admiratif. Il cherche alors à l'atteindre, à comprendre ce on ne sait quoi qui constitue l'autre, et qui diffère de lui, par la proximité psychologique et physique. Mais on est toujours terriblement seul, même au creux des bras d'un amant, même au cœur de l'intimité d'un amour, dans l'abandon de soi.
Et c'est ce qu'il y a de plus terrible, dans ce jeu. C'est la solitude.
Solitude d'être et de n'être que soi. Solitude de ne pas comprendre ce que c'est que d'être autre.
Il remplit à nouveau mon verre. Piètre tentative de rendre les choses plus faciles. Je bois sans réticence. Ma tête et mes paupières pèsent de plus en plus lourd. Je prend conscience de la vacuité de ma lutte pour rester lucide. Je me laisse aller, tandis qu'il remplit encore mon verre. Tout est flou et distant. J'ignore depuis combien de temps je suis ici. J'observe ce qui m'environne sans le voir. Tout me semble si loin. Tout est hors de portée, même ce garçon lorsqu'il se penche pour m'embrasser. Je l'embrasse tout de même. Toutes les barrières lui semblent alors instantanément franchies. Il m'enlace. Je sens ses mains dériver de mon flanc à mes hanches, son visage pressé contre le mien. Mon sang déverse alors en moi le sentiment, dont je connais si bien la douceur amère, d'être terriblement seule. Je m'agrippe à cet amant d'un instant, à la recherche d'une issue à cet isolement. Je suis tout contre lui désormais, et je ne parviens pas à l'atteindre. À me défaire un instant du cloître de mon corps. Aussi fort que je l'étreigne. Aussi longtemps que je l'embrasse.
La vacuité de mon geste me percute alors. C'est tellement absurde. Je m'écarte et éclate de rire.
« C'est fou, cette solitude, hein ? »
Il me regarde d'un air hébété. Il n'a pas l'air de comprendre. Il s'approche de moi à nouveau, mais cette fois je recule. Je lui adresse un sourire désolé ; je n'ai plus envie de jouer. Je sens l'excès d'alcool faire son effet avec bien trop de puissance. Je devrais peut-être rejoindre Romain, sur le canapé. Je me tourne pour regagner l'autre pièce. Mais il insiste, m'attrape par le bras. Je lui jette un regard déconcerté et essaye de me dégager. Il serre son emprise, il me fait mal. Je lui ordonne froidement de me lâcher. Alors, il m'insulte. Brutalement. Je sens la peur monter. Brusque. Glacée. Confuse.
« Eh, laisse-la ! »
Une fille du groupe de fumeurs s'interpose et le tire par l'épaule. Il la repousse avec rage, elle titube en arrière. Il lui crie dessus, en me désignant par des mots d'une violence terrible. J'ai mal.
« Mec, tu es ivre ! fulmine-t-elle. Laisse-la tranquille ! »
Elle tente à nouveau de le faire reculer. Un autre membre du groupe intervient et le tire en arrière. Il a visiblement plus de force. Mon assaillant me lâche et m'insulte encore. Puis il se dégage violemment de l'emprise de mes défenseurs, les insulte à leur tour et quitte la cuisine d'un pas furieux.
Étourdie, je m'appuie contre un mur et ravale la colère incertaine qui me serre la gorge. La fille m'apporte un verre d'eau et caresse mon bras endolori avec douceur.
« Désolée, c'est un vrai connard quand il a trop bu.
- Elle l'a un peu cherché aussi » lance nonchalamment un fumeur qui n'a pas bougé, au coin de la fenêtre.
J'entends mon deuxième défenseur ricaner, à la fois ironique et abasourdi :
« Ah, ça va être sa faute, maintenant ?
- T'as vu comme elle l'a chauffé ? Faut pas s'étonner après. »
Je me mords la lèvre. L'alcool rend tout confus, coupe les mots qui affluent dans ma gorge. Une main me saisit l'épaule, doucement, mais fermement.
« Tu ne vas quand même pas le laisser dire ça ? s'indigne-t-il.
- Désolée. Je... je ne me sens pas très bien. »
Au regard que je lève sur lui, il semble se radoucir.
« Tu veux qu'on sorte ?
- Non, ça va aller. Merci beaucoup…”
Et, sans lui laisser le temps de répondre, je m’enfuis de la cuisine. À nouveau, la masse uniforme des danseurs. J’y pénètre, je m’y perd. Autour de moi, les corps s’agitent dans une gestuelle désordonné. Tout est noir, et bleu, et rouge. Si sombre. Je me faufile, titubante. Je bouscule tout ce qui entrave ma progression. Je m’en moque. Je ne m’en rends plus compte.
Puis j’atteins mon but. Le canapé. Romain. L’inconnu. Toujours en pleine discussion. J’émerge en émoi de la masse dansante. Romain lève les yeux sur moi. Son regard s’éclaircit. Il sourit, radieux.
“Je me demandais où tu étais passée !” me lance-t-il.
Je m’affale sur le canapé, à ses cotés. Je le connais à peine, mais son visage me semble si familier. Doux de sincérité. Sa présence est si réconfortante.
“J’ai un peu trop bu” je lui confie en penchant lourdement ma tête vers son visage bienveillant.
Il sourit de plus belle, d’un semi-rire plein de chaleur.
Mon corps est si lourd, secoué d’émotion. Mes muscles ne veulent plus faire l’effort de le supporter. Je me laisse aller, et, m’affaissant, je pose ma tête sur son épaule. Volant son réconfort.
Son corps se raidit un instant, de surprise sans doute.
“Ça va ? Me demande-t-il, visiblement décontenancé.
- Oui. J’ai juste besoin de me reposer…”
Il ne répond rien. Il ne me repousse pas. Il reprend sa conversation avec l’inconnu. Je ferme les yeux, et abandonne mon esprit à l’engourdissement de mon corps.
Dans mon inconscience, je sens finalement son bras se glisser derrière ma nuque, et sa main glisser maladroitement sur mon bras. Je souris. La douceur de sa timidité m’apaise.
Je m’assoupis dans ses bras, épuisée d’ivresse. Et je l’aime, un instant. Mon compagnon de solitude.