#1
En cherchant des idées d'un recoin de ma tête est sorti un personnage jusqu'alors inconnu, un nouvel arrivant, qui, va savoir pourquoi, ne sort que la nuit vêtu d'une combinaison de ski. J'ignore encore comment il s'appelle, je n'ai pas vraiment fait sa connaissance ; il est du genre taciturne… Un type bizarre coiffé d'un bonnet.
Je crois que son monde est silencieux car je n'ai pas encore réussi à lui faire ouvrir la bouche. Je le vois sortir de son immeuble et prendre inexorablement la même direction mais il m'ignore et garde la tête baissée.
Que cherche-t-il, mon solitaire en tenue de ski ?
Peut-être d'imperceptibles traces d'un passé qu'il aurait oublié ; peut-être une femme inconnue croisée une nuit d'hiver et dont il n'aurait gardé de souvenir que ses jambes et ses mains serrées sur une écharpe claire.
Il cherche, et tout le monde cherche avec lui. Un passé ou un avenir, un motif ou un souvenir, comme un moment précieux que l'on ferait revivre chaque jour, à tout prix, certain que c'est la seule chose qui nous maintienne en vie.
Et demain, à coup sûr, il cherchera tout autre chose. Des mégots de clopes dans les caniveaux, des tickets de loterie déjà grattés mais qui sait ? Quelques pièces égarées, un billet, un trésor !
Un livre oublié sur un banc…
Il cherche, et dans sa nuit, tout l'univers cherche avec lui…
#2
Par un étrange mouvement de la pensée, voilà mon pensif transformé en Sans-Culotte et son bonnet devenu phrygien. Roulements de tambour et bruits de fusillades arrivent à ses oreilles. À travers une fumée épaisse il distingue des lueurs de brasiers ou de torches, et tout autour de lui s'agite un peuple bien décidé à mourir pour gagner sa liberté.
Mai oui, j'accepte volontiers que son bonnet soit phrygien… Même que de temps en temps il le jetterait au sol de colère en constatant le désastre qui l'entoure et le peu de consistance de ses contemporains.
Heureusement, sur sa route, il croiserait quelques personnalités. Poètes, résistants, opposants ou rêveurs, comme lui. Un soir, traînant ses guêtres dans quelque rue déserte, il aurait suivi les notes d'un piano jusqu'à un caboulot. Au fil des verres, il aurait appris que le pianiste se prénomme Richard, et qu'il est venu accompagné d'un ami… Un certain Friedrich, un peu poète, un peu penseur, qui, percevant la quête de mon révolté, aurait de bonne grâce disserté avec lui, et, sans doute avec l'aisance d'un professeur devant son élève, aurait cité un Perse de ses amis :
« Pour ceux qui s'exilent volontairement, seuls ou à deux, il reste encore des lieux où souffle l'haleine des mers silencieuses.
Une vie libre reste possible aux grandes âmes. En vérité, quand on possède peu on est d'autant moins possédé. Louée soit une modeste pauvreté ! Où finit l'État commence l'homme qui n'est pas superflu ; où finit l'État commence le chant de la nécessité, la mélodie unique, irremplaçable.
Où finit l'État — regardez là-bas, mes frères — n'apercevez-vous pas l'arc-en-ciel et les ponts qui mènent au Surhumain ? Ainsi parlait Zarathoustra.»
#3
À l'heure précise où j'écris ces mots, notre Sans-Culotte est d'humeur facétieuse et une féroce envie de tirer la moustache de son interlocuteur le démange…
C'est qu'il a du mal à assimiler cette projection dans le temps et la nouvelle nature de son personnage. Du reste, il se demande où a bien pu passer sa combinaison de ski.
Finalement, depuis qu'il était entré dans ce bistrot, le bruit des balles et les lueurs des flammes avaient disparu. Ce philosophe très bavard avait su l'embarquer dans son univers et par chance, les verres et les paroles échangées avaient remplacé les armes. Le bistrot, bondé, éclairé par des lanternes, respirait la bonne humeur et la convivialité. Son habit ne lui convenait pas vraiment : il avait du mal avec ce pantalon rayé et trop court et ses godillots lui sciaient les pieds à maints endroits. Le piano était désaccordé et le vin un peu aigre, mais il avait le cœur léger.
#4
Alors comme ça Sans-Culotte est tout nu ! Débarrassé de ses habits qui ne lui seyaient point mais qui au moins lui donnaient une constance, une sorte d'épaisseur dans cet univers hostile où il avait atterri bien malgré lui. Débarrassé de ses habits, mais aussi de ses responsabilités alors ? Car oui, il avait peut-être franchi un peu trop vite la porte de l'estaminet, charmé par ces notes de musique qui résonnaient comme des promesses de quiétude, mais dans la seconde précédant celle où il avait poussé cette porte, il avait encore le choix de passer son chemin, de s'enfoncer un peu plus dans cette ruelle mal éclairée.
Certes, Sans-Culotte, la taverne, la diseuse de bonne aventure, le feu dans la cheminée, la porte dérobée, les murmures et Nietzsche qui, un peu ivre, lève son verre et répète, en tournant sur lui-même : "Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante !" Et la bohémienne qui regarde et qui rit, et qui pour trois sous lit l'avenir dans le creux des mains, et qui pour vingt sous vend sa fille. Pour vingt sous, ou bien au plus offrant. Certes, ils se sont fait happer et Sans-Culotte lui-même en est tout étonné, qui regarde son destin tournoyer dans ce vortex numérique peuplé de 1 et de 0, mais qui, confiant, le laisse aller.
Dans ma rue ce matin était posé un miroir, contre un mur. À la faveur d'un battement de cils, j'ai vu le miroir brisé par un pied chaussé de noir, de grosses chaussures comme celles des militaires. Et des centaines de morceaux comme des lames éparpillés partout autour. La nuit est tombée sur la rue et j'ai vu briller un morceau du miroir, posé sur le cou d'une femme dont on tirait les cheveux en arrière… Puis tout s'est arrêté. J'ai retrouvé ma rue, le miroir posé, intact, et les enfants qui criaient dans la cour de l'école. À quelle vitesse va l'imagination ?
Bousculée, perturbée, bouleversée… En voilà de bien jolis mots. De ceux qui sonnent comme du cristal. Fragiles et délicats. Ceux-là ne se brisent pas. Ils éclatent. Ils explosent en millions de fragments étincelants, scintillant et dansant comme des feux follets.