Bonjour futur lecteur et merci de ton intérêt !
Voici une première partie de mon projet de roman que j'avais écrit l'été dernier, alors que j'étais seul et ennuyé en vacances à la campagne. Les différents types d'écritures et le manque de description rend peut-être le tout difficilement compréhensible, j'en suis désolé, en tout cas j'apprécierai grandement des retours. A savoir que ce début là n'est pas le début tel que je le conçois aujourd'hui, il devrait y avoir un chapitre plus important avant. Bonne lecture !
1) Le journal.
Il est sensation étrange d’être conscient à cinq heures du matin.
Assis à contempler les formes du ciel et les mouvements légers des arbres qui m’apaise comme me tourmente, je vis ces heures de la journée que bons nombres ne vivent jamais. Tous sont endormis, à respecter le schéma horaire de leurs congénères du même fuseau horaire. Et je suis là, seul, à vivre à moitié hier et moitié demain. Peu à peu, la lumière gagne sur l’obscurité. C’est comme si j’assistais à un combat pré-apocalyptique horriblement silencieux entre le jour et la nuit. Je ressens tout. Le vent froid et apaisant sur mes joues. Le mouvement de l’herbe comme des nuages. Mais surtout, je ressens toutes ces âmes et leurs désirs. Tous leurs tracas sont également les miens. Je suis si petit, face à ce monde mystérieusement merveilleux. Et pourtant, durant ces heures-là, je suis si grand que je pourrai soulever des montagnes. Une force m’habite. Une rage m’habite. Si seulement ces hommes et ces femmes étaient aussi debout avec moi, si seulement leurs pensées pouvaient m’accompagner aussi profondément et aussi loin que je le souhaite. Pourquoi diable dorment-ils ? Pourquoi sont-ils si aliénés ? Ils ne sont pas montés dans le train, et je suis déjà très loin. Plus personne ne pourrait me rattraper. A cinq heures du matin, je me pose toutes sortes de questions délirantes habituelles à l’Homme. Existe-t-il quelqu’un, très loin, dans une autre galaxie, qui pense la même chose que moi à la même seconde ? Y-a-t-il un but ou un sens à notre existence ? Pourquoi l’Homme est-t-il si autodestructeur… Est-ce qu’un seul homme tel que moi pourrait changer les choses ? Bâtir un monde meilleur ? Mais quelle légitimité aurais-je ? Comment unir tous les hommes ? Comment créer ce monde meilleur ? Comment l’appliquer au collectif ? Que sommes-nous dans l’immensité de l’univers ?
Alors que je me perds dans mes pensées, je ne constate pas que le jour commence déjà à l’emporter. En ce jour du 6 avril 1974, je fête mon vingt- et-unième anniversaires et ma majorité. Je ne sais pas ce qui me m’attend ce matin et tous les autres matins de ma vie, mais je sais seulement que désormais je n’en passerai aucun sans me battre pour le monde de mes rêves… Mais ce changement ne pourra se faire en une génération.A cinq heures du matin, je débute ce journal, mon futur fils. Tu liras ceci lorsque je serai mort. Je te lègue mes pensées, mes tourments et mes rêves. Puisses-tu jeunesse, suivre mes pas et mes idées. Ceci est mon héritage. Il te permettra de connaître d’où tu viens et de comprendre les actions et réactions de l’Homme que tu as détesté. Accomplis ce voyage. Je t’aime plus que tout. Il ne tient qu’à toi de tourner la page.
Fabien freina d’un coup. Ce déluge de neige d’hiver en France et cette nuit sombre l’avait empêché de distinguer l’homme à son approche qui marchait sur le bord de la route nationale. A moins que ce ne fussent les pensées qui assaillaient le conducteur de 67 ans qui lui avait perdre sa concentration. Il s’était malgré tout arrêté à temps. L’homme à pied, impassible, avait continué sa route comme si de rien n’était. Un rythme et une détermination inexplicable se dégageait de sa marche. Il devait continuer à avancer.
Fabien restait perplexe. Depuis combien de temps cet homme marchait-il seul sous la neige ? Devait-il le prendre en stop ? Après tout, les événements mondiaux récents ne prêtaient guère à faire confiance à un inconnu. Un attentat avait encore frappé le pays quelques jours auparavant. Mais le conducteur de l’automobile était un homme altruiste. Fabien avait toujours vu le bon chez les gens. Il ne pouvait s’empêcher de garder espoir en la nature humaine. « Nous ne pouvons nous méfier de tout le monde » pensait-il.
Il sortit alors en courant pour rattraper le piéton qui avait déjà étonnement distancé la voiture. Il n’eut pas besoin d’arriver à son niveau pour que l’homme se retourne. Fabien pouvait enfin voir son visage. Il n’était pas très vieux, sans doute une vingtaine d’années. Ses yeux le fixaient mais il n’en distinguait précisément qu’un, de couleur verte, tandis que l’autre paraissait beaucoup plus foncé. Ses cheveux bruns et frisées se livraient bataille au sommet de sa tête. La neige continuait de plus belle. Fabien voulut lui adresser la parole mais le jeune homme le coupa dans son élan.
- « Qu’est-ce que tu veux ?
- Venez avec moi en voiture ! Je vous rapproche autant que je le peux. Ce n’est pas une heure à marcher comme ça tout seul avec ce froid jeune homme ! » répondit le plus âgé.
Le jeune homme aux yeux vairons recommença finalement à marcher rapidement avant de lui répondre.
-« Je sais très bien ce que je fais et ou je vais. Je n’ai pas besoin de votre aide. » Dit-il froidement à l’autre.
- « Mais enfin vous tremblez de froid… laissez-moi au moins vous déposer en ville. Je vais à l’hôpital. »
Sur ces derniers mots, il s’arrêta net et se retourna finalement.
«D’accord. » répondit-il simplement.
Les nouveaux compagnons de voyages foncèrent alors frigorifiés dans la voiture située sur le bas-côté pour continuer leur route. A la lumière artificielle de l’automobile, le conducteur pouvait apercevoir le jeune homme plus en détail. Il ressemblait étonnement à son fils plus jeune qui avait aujourd’hui déjà 35 ans. Ce visage du passé entretenait l’état nostalgique de Fabien. Il avait perdu sa femme, Marianne, et son second fils il y a quelques années dans un accident de voiture non loin de la route ou ils étaient actuellement. Il regrettait d’avoir consacré trop de temps à ses projets personnels et non à sa famille. Mais c’était fait, et ils étaient là, tout les deux, à quelques kilomètres du drame.
- « Vous semblez triste » dit le nouveau passager.
-« Oh ? Vraiment ? répondit Fabien. Pourquoi dis-tu ça ?
- Je sens ces choses-là. »
Fabien conduisait et ne pouvait le regarder tout de suite mais il sentait que son voisin attendait une réponse convaincante de sa part.
-« Pourquoi devrais-je parler de moi ? Après tout c’est toi le mystère. Que faisais-tu tout seul à cette cadence de marche sur une route nationale de nuit ? J’aurai pu t’écraser ! Ou diables vas-tu et pourquoi est-ce si pressé ?
- Je vais au même endroit que vous » - répondit-il de sa froideur habituelle.
-«Alors c’est pour ça que tu as accepté de venir quand je t’ai dit ou j’allais ?! Tu as de la veine mon gars. Enfin… j’imagine que ce n’est pas par plaisir que tu t’y rends à pied. Tu as un proche là-bas ?
- Vous posez beaucoup de questions…
- J’ai le droit de savoir avec qui je voyage ! -se défendit Fabien. Il nous reste bien quinze bornes pour arriver à l’hôpital. Autant discuter. Comment tu t’appelles ?
- Je m’appelle Noé – dit-il. Et oui, je rends bien visite à un proche… Et vous alors ?
- Personne ne pouvait t’accompagner ? Tu n’as pas de voiture ? Moi ?! Je rends visite à un vieil ami… »
Noé sentait que le conducteur ne lui disait pas tout mais il s’accommoda de la fin de cette discussion. Il n’avait aucune envie de d’étaler sa vie à cet homme. Il était trop préoccupé pour chercher à en savoir plus. Il allait enfin revoir son père qu’il n’avait plus vu depuis des années. Malheureusement cette visite serait sans doute la dernière. Il ne se souvenait pas vraiment comment ils s’étaient éloignés subitement. Etais-ce sa faute ou la sienne ? « Un peu les deux » se disait-il. « Il a toujours été distant avec moi » Il détestait cet homme autant qu’il l’admirait. Il se rappelait de son enfance. Son père avait toujours réponse à tout. Et il n’y avait pas une seule chose qu’il ne sache faire. Cet homme était un mystère pour lui. Alors que la plupart des Hommes se contentait d’un ou deux domaines de talent, lui s’intéressait à tout et à tout le monde. C’était un puits de savoir avec des mains d’ors et il façonnait le monde à son image avec conviction. Il croyait également en la discipline et l’exigence. Quoi que son fils fasse ou dise, cela ne convenait jamais. Il fallait toujours faire mieux et bien se tenir. Il s’était toujours senti rabaissé. Mais cela l’avait rendu fort. Il ne l’avouera jamais mais cette ouverture d’esprit qui caractérisait le jeune homme était sans doute le fruit de son éducation paternelle.
-« Nous sommes bientôt arrivés. Ca glisse ! » -dit-alors Fabien en freinant au même moment et ramenant le jeune homme à la réalité.
Noé remarqua accroché au rétroviseur intérieur une sorte de bijou étrange qui basculait après le coup de frein. Il était composé de deux parties distinctes reliées. Une forme d’ellipse argentée entourait et joignait le bijou central qui avait la forme d’un œil sculptée de couleur dorée.
-« Qu’est ce que c’est ? » demanda-t-il en fixant l’œil en or. Je l’ai déjà vu quelque part.
- Vraiment ? Ce n’est qu’un vieux souvenir. Une babiole acheté il y a bien des années. Je ne sais plus ou je l’ai eu.
- Vous mentez » lui rétorqua instantanément le jeune homme.
- Encore cet instinct ?! Je crains que tu n’aies pas d’autre réponse sur ce sujet l’ami. »
La discussion était maintenant close. Le vieil homme comme pour se dérober s’en était assuré en allumant instinctivement la radio de sa voiture. Il était maintenant sept heures du soir. La voix chaleureuse d’une femme avait rejoint artificiellement les deux hommes qui ne s’adressaient plus la parole. La présentatrice était bien connue de tous. Alice Atlas donnait les nouvelles.
- « … sûr des pensées ce soir du
Mercredi Neuf Décembre 2022, pour ce triste anniversaire. Cela fait quatre ans jour pour jour que le palais Bourbon s’est effondré sur lui-même après un attentat terroriste à Paris faisant 203 morts, tous ministres.
- Remercions Dieu qu’ils se la coulent douce et ne soient jamais tous présent à cette fichue assemblée ! » avait lancé une voix masculine sur un ton plus léger.
- « Merci, David, de nous faire garder le sourire malgré tout ça ! » approuva Atlas
- « Bien que j’ai peur que le message ait perdu un peu de sa substance avec le temps à force de le dire, je continue de penser que le rire est la meilleure arme contre la peur vous savez. On nous a prédit que cette situation mondiale durerait une génération il y a quelques années. Je refuse d’écouter ces cravatards pessimistes assis dans des vieux palais. Nous tous, à notre échelle, pouvons apporter quelque chose. Et si j’apporte un peu de bonheur sur vos ondes, alors c’est moi qui suis heureux.
- Un très beau message d’espoir, accompagné de vos néologismes personnels. Que demander de mieux ? Merci David Bocquet d’être avec nous ! Mais revenons-en à cet ancien attentat, qui vous le savez a été le déclencheur de la formation d’une réelle coalition européenne contre ce terroriste. C’est tout un peuple et un gouvernement français pourtant affaibli qui s’est soulevé dans les semaines qui ont suivi cet horrible événement pour négocier avec ses alliées contre cette menace. Encore aujourd’hui, l’assemblée est jointe et remplit ses fonctions avec le sénat au palais du Luxembourg. On attend bien évidemment la fin de la reconstruction du palais Bourbon, qui d’après nos informations devrait être terminé et célébré dans exactement un an, à cette même date, symbolique pour tout un pays et j’aurai presque envie de dire, pour le monde entier.
- Je pense que vous pouvez le dire. Cet événement a rappelé à l’ancienne génération l’attentat du 11 septembre qui avait également bouleversé le monde entier. Je serai d’ailleurs à la célébration ! Et j’invite tout les auditeurs à venir aussi. C’est en se réunissant et en montrant notre fraternité...indestructible que nous allons surmonter cette période. » Conclut l’humoriste sur un ton sérieux
-« Place maintenant à la partie débat de l’émission –reprit Alice. Malgré l’optimiste de notre invité, le dernier attentat, minime certes, d’il y a quelques jours ainsi que la recrudescence de recrues de l’EI et la situation économique de l’organisation pose la question du réel effet de la coalition depuis plus de 3 ans maintenant. Nous accueillons un autre invité ce soir. Bonsoir Fr... »
Fabien avait coupé la radio. Les deux compagnons de fortune étaient finalement arrivés à la ville, toute enneigée. Noé le regarda d’une façon que le vieil homme commençait à connaître.
-« J’ai eu mon lot de négativité pour la journée. Je ne tenais pas à écouter la suite plus longtemps. » se justifia-t-il.
-« Je comprends. » - dit-il simplement en étonnant son voisin. « De toute façon on est arrivés »
Les yeux vairons du jeune homme avait aperçu au loin les lettres lumineuses rouges de l’imposant bâtiment qu’était l’hôpital malgré la neige. On pouvait lire « HÔPITAL DE LILLE » distinctement. La voiture se rapprocha peu à peu de la façade jusqu’à atteindre l’entrée du parking souterrain où Fabien se faufila avec hâte.
-« On sera plus au chaud-là pour rentrer dans le bâtiment. J’imagine que c’est là que l’on se sépare mon gars ! Bon courage !
Il approuva en descendant de la voiture en premier. Noé lui adressa un rapide signe de main quand Fabien repartit se garer plus loin, sans doute plus près du parcmètre. En claquant la portière, un petit bout de papier venait de tomber sur le sol froid, juste devant l’homme de 22 ans. Une série de chiffres était inscrits dessus.
[ 094536280104 141222]
Il ne rattrapa cependant pas Fabien pour lui rendre. Les heures de visites étaient bientôt terminées. Noé avança d’un pas décidé vers l’ascenseur pour rejoindre le hall de l’hôpital, pour rejoindre son père.
18 Novembre 1974,Tu sais…Je n’ai jamais été très à l’aise en société. Est-ce par nature ou par envie… je crois que je n’aurais jamais de réponses. J’envie si souvent ces gens qui, sans se poser de questions, développent avec autrui des relations de complicité profondes. Je les ai souvent observés, dans ces soirées ou l’on se retrouve parfois. Je suis l’observateur silencieux, le spectateur de ma propre vie regardant jouer ces gens qui eux sont acteurs de leur propre personne. Qu’ils sont prévisibles, tous. C’est comme si j’avais leurs scripts sous les yeux. Chaque petit mouvement physique bref, chaque mot précédent de la discussion me fait deviner l’enchaînement de pensées qui se déroule dans leur tête et leur prochaine réplique. Je semble les mépriser tous. Et je suis là, vieux con de 21 ans assis sur ma chaise à les observer. Que je suis triste à mourir.
Je ne sais pas d’où me vient cette sensibilité, à moins que ce ne soit juste une capacité d’analyse et de déductions accrue. Comme tous les Hommes, j’imagine que j’aime à penser que je suis plus intelligent que la moyenne. Suis-je narcissique ou d’un ego surdimensionné ? Ou dis-je simplement la vérité ? Mon amour-propre tend vers la seconde proposition…Mais peut-être que je suis aussi tout simplement aigri.
Je te disais plus tôt dans mon récit que je semble les mépriser, mais ce n’est qu’une façade. Je rêve sans doute juste de me comporter comme eux. Ce n’est pas qu’une sensibilité, je qualifierai plutôt ça d’empathie extrême. Je les aime et les remercie de tout mon cœur…tous autant qu’ils sont. Camarades de soirées, membres de mon pays ou habitant du monde, qu’ils soient prévisibles ou inintéressants au premier abord, chacun d’eux a en soi une histoire propre à lui-même à me raconter, une manière de penser, des choses à m’enseigner et des émotions à me faire vivre. Ils ont tous leurs opinions et leur culture et chacun de leurs débats alimentent mon ouverture d’esprit sur ce monde. Tout les gens que j’ai rencontré et que je rencontrerai sont une nouvelle aventure et forgeront le monde de mes rêves, qu’ils en aient conscience ou non.Pour bâtir ce nouveau monde, je dois maintenant devenir acteur de cette vie. Je ne peux plus rester dans cette coquille. Il me faut trouver ces autres personnes, imprévisibles, aux quatre coins du globe, qui m’aideront à faire de cette Terre un endroit meilleur pour les futures générations. Car je ne suis qu’un jeune homme de 21 ans, seul avec des étoiles dans les yeux à écrire ces lignes en contemplant la lune, une froide nuit d’automne.Franck.
2) Noé.
07 Décembre 2022 J'avais toujours aimé les hôpitaux jusqu'à ce soir. Je dois bien être le seul... Et pourtant c'est là que nous commençons pour la plupart notre vie. Dans ce lieu tout semble calme et hors du temps, c'est toujours si propre et si blanc. Dehors, nous vivons tous notre petite vie égoïste... Mais ici règne un climat de gentillesse et d'empathie car les gens se sourient et se regardent avec affection. C'est sans doute parce que tout les gens dans cette pièce avec moi savent que les autres sont dans la même situation qu'eux. Nous tous, nous avons hâte et peur de prendre des nouvelles de ceux que nous aimons et nous retrouvons la même humanité qu'à nos premiers cris. Peut-être que certains peuvent espérer une amélioration dans leur situation mais moi je n'aurai probablement pas cette chance.
Je me revois encore rentrer à mon appart' comme tout les soirs après les cours à la fac. Devant ma porte d'entrée, un tout petit bout de papier avec l'écriture de mon père que j'ai reconnu tout de suite... et ces quelques mots : « Je sais que nous ne nous parlons plus depuis des années. Mais je suis mourant. Je suis venu dans cette ville, près de toi. Viens me retrouver à l'hôpital, je dois absolument te parler. Ton père qui t'aime »
«Je suis mourant, je suis mourant.»... Cette petite phrase résonnait dans ma tête lors du trajet avec le vieil homme et elle résonne toujours. Je suis terrifié et probablement pas dans mon état normal. J’espère que pour le vieux, les nouvelles seront bonnes ce soir. Je ne serais peut-être pas arrivé à temps sans son aide. Enfin, tout ça n’aura pas vraiment d’importance si personne ne se présente pour m’accompagner dans la chambre ! Mais qu’est-ce que il ou elle fout ? Ca faisait des années que je m’accommodais à ne plus parler à mon père, et voilà que je ne supporte pas 5 minutes à attendre. Je ne supporterai pas de le laisser mourir seul. C’est bien ironique quand on pense qu’il n’a jamais été là pour nous, il travaillait tout le temps, si bien que ma mère a fini par demander le divorce quand j’avais 6 ans. Après ça, j’ai dû jongler entre deux éducations, deux façons de penser totalement opposées dans deux nouvelles familles différentes. Ma mère s’est remariée, pas mon père. L’une était laxiste, l’autre trop strict. Lui pensait de gauche, elle de droite… Comment se construire personnellement dans ce contexte ? Je n’en sais rien, de toute façon je ne sais pas grand-chose.
« -Monsieur ? - dit la voix fluette d’une jeune femme brune en blouse blanche au dessus de moi (Enfin ! Quelqu’un est là pour me renseigner.). Vous venez pour une visite ? »
« - Oui ! Je dois voir mon père, Mr. Coln. Franck Coln. Je sais qu’il est tard mais c’est très urgent.
- Un instant s’il vous plait. »
Une fois encore, il n’y a plus personne au comptoir. L’esprit de mon interlocutrice semble totalement absorbé dans ses papiers. Je peux même déceler sa petite ride sur le front entre les deux yeux, celle que l’on possède quand on se fâche ou que l’on réfléchit trop… Cela gâche totalement son charme naturel.
« - Il n’y a aucun Mr. Coln dans nos services. Mais j’ai un Franck Pevri, arrivé hier par transfert à sa demande. Il est en soin palliatif. C’est peut-être lui ? L’équipe médicale a été très surprise de voir qu’il n’a reçu aucune visite.
- Pevri ? Je… Je ne sais pas… Vous avez dit en soin palliatif ? Alors, il est vraiment… mourant ? » dis-je dans un soupir.
- Ca… cancer en phase terminale. Vous l’ignoriez ? Ce n’est peut-être pas lui alors » – répond-elle avec retenue.
Je sais que c’est lui…
« S’il vous plait… Accompagnez-moi à sa chambre, je veux le voir ! Tout de suite ! »
La jeune femme a compris : « Chambre 127 » Elle me prend par l’épaule et nous nous dirigeons finalement avec hâte à travers les couloirs blancs jusqu’au premier étage de l’hôpital. A mi-chemin, un docteur que je salue du regard nous accompagne jusqu’à la section des SP. Je constate avec étonnement sur le chemin que la plupart des chambres des patients sont grandes ouvertes. Il semble que je sois arrivé à l’heure du « dinez », ou du moins de la tournée de bouillie qu’ils servent dans ce genre d’endroit…. Voir tout ces visages fatigués en compagnie de leur famille, c’est comme si l’on me préparait à feu doux avant de rejoindre mon père pour me consumer. Finalement, je déteste les hôpitaux… Je déteste cette vie de merde ! On ne se rend toujours compte de ce qui est vraiment important qu’aux derniers instants. Moi qui aime à penser que je suis à part, au final je réagis comme tous les autres. Plus l’on avance, plus j’ai peur. 121 ; 122… J’ai déjà commencé à pleurer. Ils s’en sont aperçus. Je suis maintenant entouré par la femme brune et le médecin comme de deux piliers ou peut-être deux béquilles qui m’aident à continuer à avancer au bout de ce couloir horriblement propre. Est-ce vraiment réel ? Nous sommes arrivé mais le médecin se tient maintenant face à moi et me regarde fixement par delà ses lunettes à monture d’écaille.
« - Avant d’entrer… Vous devez savoir qu’il est extrêmement faible, je ne veux pas vous faire peur mais ce genre de visite est souvent très traumatisant, à tout âge. Il est certainement très changé physiquement depuis la dernière fois que vous l’avez vu. Restez calme. Tout va bien se passer. Je vais rentrer avec vous pour vérifier son état de santé puis je resterai dehors avec ma collègue. En cas de soucis, appelez-nous tout de suite. C’est d’accord ?
Je ne trouve même pas la force de lui répondre tout de suite, mes sanglots m’en empêchent. Je n’aurai jamais pensé que j’aimais à ce point cet homme. Je suis à la fois terriblement mal et terriblement en colère. Je pourrais défoncer cette porte de mes propres mains pour le rejoindre plus vite. Peu importe comment il est, peu importe ce qu’il a fait : c’est mon père.
« -S’il vous plait…. S’il vous plait…. Je veux juste le voir.
-On y va – dit-il en ouvrant la porte de la chambre 127.
Mon père observe alors le médecin qui regarde ses constantes et ne me remarque pas tout de suite. Le docteur le regarde et lui adresse un signe de tête approbateur. « Tout va bien ». Il me regarde à mon tour, et cette fois mon père l’accompagne. Ses yeux bleus se plongent dans les miens après trois ans d’indifférence, d’un air inhabituel. La fatigue se lit sur son visage. Le peu de cheveux qu’il lui restait sur les côtés lors de notre dernière rencontre ont disparu et ses joues sont creusées. Et je pleure encore un peu comme un gamin. Mais pour la première fois, je ne ressens aucune honte à me montrer faible devant lui, peut-être car il l’est tout autant que moi à cet instant. La chambre est on ne peut plus classique aux hôpitaux : mon père se tient dans son lit situé près de la fenêtre et d’une table de chevet, sur laquelle repose ses lunettes, un couteau suisse et un imposant livre noir. Le médecin installe une des chaises près de son lit et s’éclipse dans un sourire réconfortant. J’ignore combien de temps nous restons à nous regarder, sans que je ne m’assoie, alors que nous avons tellement de choses à nous dire…
« Noé… Viens t’asseoir ». Dit-il simplement, d’une voix peu convaincante.
- « Comment tu te sens ?
- Je me contente de ce que j’ai. Je suis heureux, simplement heureux que tu sois là, le reste ne compte pas.
- Pourquoi est-ce que tu t’es nommé avec le nom de jeune fille de maman ? Pevri ? J’aurai pu ne pas te trouver.
- Aucune importance. Tu comprendras tout en temps voulu… »
Mais le temps nous est probablement compté… Toujours ce côté froid et mystérieux, je me suis souvent demandé s’il cherchait juste à se donner ce genre de gros dur ou s’il l’était vraiment.
- « Comment ça ? Tu vas vraiment rester froid et fermé jusqu’à ta mort ?
- …
- Excuse-moi…
- Tu n’as pas à t’excuser… tu as raison. Beaucoup plus que tu ne le penses. Je ne vais pas te mentir, je me sens très faible. J’aimerai… que nous parlions… de ce qui compte vraiment. Tu comprends ? Je ne t’ai jamais témoigné beaucoup d’affection et de fierté… et j’ai l’espoir qu’un jour tu comprendras tout.
- J’imagine que tous les pères sont comme ça avec leurs enfants… et je comprends, papa. Ne t’en fais pas, vraiment. Tout ça m’a forgé.
- Tu te mens à toi-même, je sais que ça t’as beaucoup atteint. Et tu ne sais même pas de quoi tu parles…
- Doit-on nécessairement expérimenter pour comprendre ?
- Oh, je vois que tu suis assidument ta licence de philosophie…
- Et toi ton ego surdimensionné ?
- …
- Je n’ai jamais compris comment tu pouvais, en même temps, à ce point m’énerver et m’inspirer dans la vie. Et malgré tout ça, je ne t’ai jamais montré beaucoup d’affection non plus. Je crois que c’est le soir pour se le dire non ? »
Je ne l’ai pas vu tout de suite, mais il pleure. Tout autant que moi dans le couloir tout à l’heure… C’est si perturbant. La dernière fois (et c’était aussi la première) que je l’ai vu pleuré, j’avais 8 ans et mon grand-père venait de mourir. Je n’ai pas pu m’empêcher de l’accompagner à mon tour, tout comme en ce moment même. La vie ne serait qu’un schéma qui se répète ?
Oui je me suis arrêté en plein milieu !
