Une semaine qu'elle tient, une semaine qu'elle n'a pas cédé, Adèle a été sage. Ce n'est pas l'envie qui lui manque mais plutôt la peur qui fige son regard sur cet objet et paralyse ses doigts sur le couvercle.
Ce n'est qu'une petite boîte de fer. Le couvercle rouillé par l'humidité laisse toutefois entrevoir un nom : les sucres de la lézarde. C'est une petite boîte inoffensive, la poussière s'y colle, elle sent le café et le miel. Pourtant quelqu'un y a enfermé ses secrets, des confidences, des bouts de vie dissimulés au regard des autres.
« Quand tu seras grande, il faudra apprendre à être sage et attendre ». C'est ce que lui répétait souvent la vieille femme courbée et plissée qu'elle venait visiter de temps à autre avec sa mère.
« Attendre ? » Rétorquait Adèle le plus souvent ?
« Oui être sage et attendre », concluait alors la vieille dame.
Adèle ne comprenait pas bien quels étaient les rapports entre sa mère et la vieille dame. Ce n'est que bien plus tard qu'il lui apparut qu'il s'agissait de son arrière-grand-mère. Elle se souvient avoir acquiescé du haut de ses dix ans, sans vraiment comprendre néanmoins et avait retenu la formule « être sage et attendre », puis toute sa vie, elle avait eu l'impression tout le temps de rester sage et d'attendre justement. Attendre d'être servie après ses jeunes frères et sœurs qui eux allaient à l'école. Attendre encore d'être choisie parmi les dix jeunes filles qui rêvaient toutes de partir dans le froid là-bas, de l'autre côté pour garder des enfants. Attendre ensuite qu'il rentre tard et qu'il ne fallait pas espérer d'explications.
Adèle avait entrepris tout ce voyage et fait toutes ces rencontres pour tenir cette boîte entre les mains et ne pas avoir le courage de l'ouvrir. On lui avait pourtant bien dit qu'il ne sert à rien d'essayer de vouloir tout comprendre, que parfois si les choses sont, c'est que la vie les a faites ainsi. Elle savait bien que les histoires des anciens sont d'anciennes histoires et qu'on ne les ramène pas à la vie ; Que si on les ramène, on ne sait plus comment les enterrer. Elles nous entraînent alors vers d'autres boîtes en fer dans d'autres vieilles cuisines.
Cela faisait maintenant une semaine qu'Adèle était sur place, elle pensait avoir tout oublié de cette vieille et modeste maison dans laquelle elle avait passé ses vacances étant petites. Mais dans ces vieilles maisons, les portes qui ferment mal, les planchers qui craquent, les robinets qui fuient ramènent sans relâche les souvenirs. A travers la fenêtre, le grand bananier dans lequel elle regardait tous ses cousins jouer a toujours semblé pencher vers la vallée. Les papillons virevoltant sur les flamboyants semblaient faire résonner les cris des enfants qui couraient dans le champ du père Antoine. Depuis son arrivée, Adèle faisait tous les matins la même chose : ouvrir les volets en bois et compter les moustiques qui gorgés de sang peinaient à s'échapper, donner à manger aux chats qui miaulaient à l'entrée de la cuisine, prendre son déjeuner sur la table de la cuisine couverte d'un ciré bleu et jaune.
Ce n'était qu'après qu'elle soulevait une latte de bois à l'entrée de la salle de bain et ressortait la boîte de fer.
Shudrack - 2015
Incipit Leila Slimani (dans le jardin de l'ogre)