Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

05 Septembre 2026 à 17:50:08
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Ingeborg

Auteur Sujet: Ingeborg  (Lu 1020 fois)

Hors ligne Meilhac

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 000
Ingeborg
« le: 03 Octobre 2016 à 12:33:57 »
Ingeborg. J’aime ce prénom. A l’écrit, on comprend quelque chose. A l’oral : que dalle. j’ai connu une Ingeborg, aux cheveux longs et secs, et au visage blanc. Elle faisait tout avec une grande lenteur. Parler. Pédaler. Marcher. elle avait renoncé à défendre son prénom. C’était touchant, et un peu triste. Son surnom ne lui allait pas du tout. Un surnom un peu onomatopique. Je me souviens du surnom. Mais je n’ai pas envie de l’écrire. J’ai un peu honte pour elle, qu’elle se soit auto-affublée d’un tel surnom.
Appelons là donc Ingeborg. Il y a des stars qui s’appellent Ingeborg. Je pense à Ingeborg Bachmann. Star : j’exagère peut-être un peu. Et puis dans Ingeborg il y a  Borg, et Borg était une vraie star, « la première rock star du tennis » et gna-gna-gna, c’est un peu ce qu’on lit parfois dans les journaux – car je lis les journaux, les journaux en papier, les journaux en matière, ceux qui servent aux clochards à ne pas avoir trop froid, ou à emballer des choses, des objets, ou à protéger leurs pieds si leurs chaussures sont trouées, ou qui servent aux cyclistes au sommet des cols à ne pas avoir froid dans la descente, car on a beau être millionnaire (il y a quelques millionnaires parmi les cyclistes, pas beaucoup je crois mais quelques uns), le vent glacé sur la sueur c’est mauvais, fluxions de poitrine, etc. pneumonies. Rhumes. Bref il y a des risques. Il faut y obvier. Alors, le journal. Les journaux nourrissent aussi mes souris. J’ai des souris. Je n’ai pas de titre de propriété sur ces souris, mais disons qu’elles sont chez moi, et j’ai fini par les appeler mes souris, de même que je dis mes toiles d’araignées à propos des deux grandes toiles qui pendent au milieu de mon studio. De même aussi que je dis ma télévision à propos de l’immense écran qu’il y a au milieu de mon studio. Et le milieu de mon studio est d’ailleurs tellement petit et le plafond tellement bas que le bas des toiles d’araignées touche le haut de l’écran. Mais ça ne les gêne pas je crois. Ni les toiles, ni l’écran. Je dis mes souris mais peut-être est-ce toujours la même. je n’en ai jamais vu qu’une, alors soit elles sont, mettons, dix, ou cent. Ou mille. Et elles passent les unes après les autres, telle souris le lundi, telle autre le mardi (c’est un exemple d’organisation), etc. ou alors, je n’ai qu’une souris – mais alors mon orgueil en prendrait un coup, et je préfère imaginer être en possession d’un énorme cheptel. Un cadeau de dieu sans doute, car je n’ai fait aucun effort conscient et délibéré pour acquérir ces souris. C’est d’autant plus jouissif, je suis d’autant plus fier. C’est comme ma grande beauté physique. Deux yeux, à peu près de la même taille l’un que l’autre. Sur ce point j’en suis réduit à faire des suppositions car j’ai d’énormes lunettes opaques sans lesquelles je ne vois qu’à vingt centimètres devant moi. Et je n’ai chez moi qu’un seul miroir. Et il est au dessus du lavabo. Et le lavabo fait quarante centimètres de longueur. Et par dessus le marché je suis un peu feignant. Tout ça fait que je n’ai jamais eu l’énergie ou la motivation suffisante pour, sans mes lunettes, pencher mon cou vers l’avant de manière à me bien voir dans la glace. Donc je suppose que j’ai deux beaux grands yeux, bleus peut-être – le bleu m’irait bien je crois. Et mon corps assez bien proportionné, avec cette tête qui est nettement au dessus des hanches, et je crois loin au dessus du cul, ce qui me donne un air altier, une démarche fière. Mes pieds sont bien campés dans le sol, malgré une voûte plantaire très haute. C’est presque une nef d’église. Avec des fidèles en dessous – mes souris notamment, qui y viennent parfois j’ai l’impression car quand je me promène pieds-nus chez moi ça me chatouille. Ça me fait des guili. Ou des guili-guili. En tout cas il y aurait la place. C’est une belle voûte. Surtout celle sous le pied droit, car autant mes yeux sont à peu près symétriques, autant j’ai deux pieds assez différents. 44, c’est ma pointure. C’est ce que je réponds quand on me la demande, par exemple au bistrot du coin, quand les autres sujets de conversation ont été épuisés. Mais quand c’est un marchant de chaussures, et que j’ai des emplettes en vue, j’entre un peu plus dans le détail. 44, c’est une moyenne. Expliquer que je chausse du 42 à droite et du 46 à gauche,  ce serait un peu fastidieux, au pmu en bas de chez moi. Mais aux marchands de chaussures je n’y coupe pas.
Car quand on a affaire à un professionnel il faut lui expliquer clairement, et sans pudeur, sans chichis, la réalité de sa situation. Docteur, il y a du sang dans mes selles. Il faut le lui dire, au médecin, si l’on tient à être bien soigné. Sans avoir peur des gros mots tels que selles, ou sang, ou docteur, ou il y a. du, dans, ça va. Je ne les mettrais pas dans la catégorie des gros mots. Ce sont des mots, ma foi, assez légers en fait. Qui n’impliquent pas trop de choses, qui ne semblent pas trop lourds de conséquences.
De même, au marchand de chaussures, marchant, j’ai deux pieds différents l’un de l’autre. Parfois certains sourient, ironisent, le gauche est à gauche et le droit et à droite c’est ça ? et moi, avec patience, surmontant mon agacement, je prends un ton le moins hargneux possible et j’explique, la différence de taille, j’en profite parfois pour glisser en passant que j’ai une voûte magnifique, qui est un peu à mon pied ce que – mutatis mutandis, comme disait ma prof de latin – la grande nef centrale est à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Et là, le marchant prend la mesure du problème, convient que c’est un problème de taille, et va dans l’arrière-salle de son magasin, fait son petit assortiment, et revient avec deux chaussures, une du 42, une du 46. Et là ça me fait un pincement au cœur, parce que ces deux chaussures côte à côte et de tailles si différentes, c’est, en fait, un peu ridicule. C’est comme un chat qui boîte, c’est triste.
Le reste de mon corps est assez beau aussi. Or je n’y suis pas pour grand-chose, et chose curieuse j’en suis d’autant plus fier, et on est fier des choses pour lesquelles on n’a pas fait grand-chose, je suis très fier d’être Cournonnais par exemple. Fier d’avoir des cheveux noirs je crois (mais chaque matin je mets mon chapeau avant mes lunettes, et chaque soir j’enlève mes lunettes avant mon chapeau, ce qui m’empêche d’être complètement affirmatif là-dessus).
Mes souris, c’est pareil. L’idée que je n’aie rien fait pour les mériter (décidément je les imagine nombreuses) me rend d’autant plus fier qu’elles m’aient choisi, moi, pour élire domicile.
Si j’ai fait une chose, c’est de laisser traîner des journaux, dont ils se nourrissent, dont ils se servent, ces journaux utiles même aux millionnaires qui pédalent.
J’ai mis de côté le Tennis magazine qui dit que Borg était une rock star. Quand j’inviterai Ingeborg à boire le thé, je le lui montrerai. Je ne lui dirai pas, tu vois, ton prénom, il est chouette, mais je le penserai j’espère, et j’espère que ça se verra. J’aime bien Ingeborg.


Hors ligne Tilis

  • Tabellion
  • Messages: 22
Re : Ingeborg
« Réponse #1 le: 04 Octobre 2016 à 03:37:27 »
D'abord, j'aime beaucoup ta prose.

Ensuite, plus qu'Ingeborg, c'est le narrateur qui  m'intéresse. Visiblement c'est quelqu'un de très articulé et perceptif. Sauf que ses opinions sont plutôt saugrenues. On ne sait pas trop s'il en est conscient ou pas, ou s'il se moque de nous. Est-il narcissique, un peu simplet ou délibérément sarcastique?

Aussi, petite faute:
Citer
Appelons-la donc Ingeborg.

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 017
Re : Ingeborg
« Réponse #2 le: 04 Octobre 2016 à 19:01:31 »
Ingeborg, prénom disgracieux et digressions discrètes,
des souris et un homme aux pieds étranges pour revenir à Ingeborg.
c'est agréable à lire, j'ai fait connaissance avec la poétesse et "obvier".
merci pour ce plaisant moment de lecture.

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 11 012
Re : Ingeborg
« Réponse #3 le: 04 Octobre 2016 à 20:23:03 »
Salut Meilhac ;)

Le détail :
Citer
que dalle. j’ai connu
manque une maj

Citer
Marcher. elle avait renoncé
pareil (ou c'est fait exprès ?)

Citer
Appelons là donc Ingeborg.
Appelons-la

Citer
Et puis dans Ingeborg il y a  Borg, et Borg était une vraie star, « la première rock star du tennis » et gna-gna-gna, c’est un peu ce qu’on lit parfois dans les journaux – car je lis les journaux, les journaux en papier, les journaux en matière, ceux qui servent aux clochards à ne pas avoir trop froid, ou à emballer des choses, des objets, ou à protéger leurs pieds si leurs chaussures sont trouées, ou qui servent aux cyclistes au sommet des cols à ne pas avoir froid dans la descente, car on a beau être millionnaire (il y a quelques millionnaires parmi les cyclistes, pas beaucoup je crois mais quelques uns), le vent glacé sur la sueur c’est mauvais, fluxions de poitrine, etc. pneumonies. Rhumes. Bref il y a des risques.

J'ai bien cette encolée, d'un souffle, du mec timide qui part un peu en apparté, en digression lachée.

Citer
est-ce toujours la même. je n’en ai jamais vu qu’une,
maj ? ou bien dans son empressement il n'a pas le temps de les mettre parfois les maj ?

Citer
j’ai d’énormes lunettes opaques sans lesquelles je ne vois qu’à vingt centimètres
opaques ? sûr ? est-ce le perso qui se fourvoie ?

Citer
et je crois loin au dessus du cul,
au-dessus
(et bof pour l'emploi de "cul" dans ce contexte)

Citer
Mais quand c’est un marchant de chaussures,
fait exprès déjà ici ?

Citer
Docteur, il y a du sang dans mes selles. Il faut le lui dire, au médecin, si l’on tient à être bien soigné. Sans avoir peur des gros mots tels que selles, ou sang, ou docteur, ou il y a. du, dans, ça va. Je ne les mettrais pas dans la catégorie des gros mots. Ce sont des mots, ma foi, assez légers en fait. Qui n’impliquent pas trop de choses, qui ne semblent pas trop lourds de conséquences.
très très chouette
(entre autre, y a de belles choses aussi avant)

Citer
convient que c’est un problème de taille,
c'est marrant-mignon

Citer
Si j’ai fait une chose, c’est de laisser traîner des journaux, dont ils se nourrissent, dont ils se servent,
"ils" ? (elles pour les souris, non ?)


J'ai beaucoup les côtés : sensible, timide, nostalgique-drôle, naïf.
L'écriture est très belle, faussement naïve avec un rythme qui est changeant au gré des digressions de l'auteur, de ses bouffées d'émotion ou de méticulosité. Ton personnage est drôlement attachant. L'aurait eu sa place dans l'AT du mout8 ce texte.

Merci pour ce chouette moment.

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Meilhac

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 000
Re : Ingeborg
« Réponse #4 le: 04 Octobre 2016 à 23:54:22 »
Salut! ;)
Merci beaucoup Fried, Champdefaye, Tilis, Rémi, pour vos remarques! :)
Merci beaucoup pour les remarques positives, qui m'encouragent.
Et merci beaucoup pour les remarques plus critiques (je suis convaincu par toutes tes remarques Rémi: notamment le "opaques" et le "cul" il faut que je revoie ça.
Quant aux majuscules, mille excuses, c'est une erreur de ma part, non ce n'est pas fait exprès, je vais rectifier ça  ;).
merci encore  ;) !

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.024 secondes avec 23 requêtes.