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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Je me sentais à l'abri

Auteur Sujet: Je me sentais à l'abri  (Lu 1049 fois)

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
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Je me sentais à l'abri
« le: 29 Mars 2016 à 18:50:30 »
Je me sentais à l'abri entre mes murs. Le vendeur me les avait promis en béton, ou quelque chose du genre, un matériau très résistant en tout cas. Pourtant quelques heures de pluie ont suffi à faire plier le plafond et les gouttes commencent à me tomber dessus. J'ai cherché une serviette pour éponger la fuite, mais je n'ai trouvé qu'une bassine que j'ai placé en dessous. Cependant je sais que je n'ai nul part où la vider sitôt qu'elle sera pleine. Les gouttes tombent à un intervalle de plus en plus régulier et le choc de leurs chutes commence à me donner le tournis. Le silence n'existe plus, la pluie frappe mon toit et le transperce, le vent fouette mes murs, et mes doigts frappent sur le bois de ma table. J'ai perdu l'unique source de musique dont je disposais : un vieux 33 tours que mon frère m'avait offert le jour de mon emménagement. Il avait glissé le disque dans une longue enveloppe pour que je ne sache pas à quoi m'attendre avant d'entamer l'écoute. J'aimais l'idée de ne rien savoir de l'objet, alors j'ai attendu plusieurs jours avant d'oser franchir le pas. C'était un live de Brassens, enregistré à Paris dans les années 90. J'ai dansé, chanté, ris et pleuré, selon mon humeur, chaque fois que je le faisais résonner dans mon petit habitat. Je n'ai pas retrouvé le disque depuis le mois d'août.
   Je me sentais à l'abri dans ce cocon. La température y était toujours agréable, et même si je m'y ennuyais parfois, je me savais mieux ici que dehors à affronter les dangers de la rue. J'ai été élevé dans l'idée que le béton blessait et qu'il valait mieux chuter chez soi sur un matelas que sur les pavés d'une route. Je me suis imaginé que les passants ne regardaient pas les hommes à terre, qu'ils leur marchaient dessus sans aucune pitié. Mon total manque de recul vis-à-vis de la fiction me faisait craindre un sniper à chaque fenêtre, un agresseur à chaque coin de rue. Le jour où je me suis installé dans mon nouveau chez moi, j'ai commencé à mieux appréhender l'extérieur. Au fur et à mesure, je suis sorti plusieurs fois par jour pour d'autres trajets que mon quotidien maison-travail ; cependant jamais sans but précis. Je ne sais pas s'il s'agit d'une vérité générale qui s'applique à tous, mais pour ma part, ces concepts d'éducation ne m'ont jamais vraiment quitté. J'ai dormi les vingt premières années de ma vie en face d'un dessin qui associait le foyer familial au foyer d'un feu et la réalité du dehors à la froidure de l'hiver. Je garderai éternellement les couleurs de ce dessin dans mon esprit.
   Je me sentais à l'abri de tout, de la nature et des gens. Si je pouvais me plonger dans de profonds états d'angoisse pour des choses ou des événements somme toute futiles, je n'ai jamais ressenti la moindre peur au sein de ma maison. J'avais développé une hypocondrie féroce au chevet de ma mère sans cesse malade et à la lecture de divers magazines médicaux au ton alarmant. La médecine m'avait fait découvrir la science et je me suis par la suite passionné pour la physique. Après mon master, j'ai passé trois ans, tapi dans un observatoire - encore un environnement très solide -, à apprendre l'astronomie. Je suis tombé amoureux des découvertes et du génie d'Einstein, j'ai lu quatre fois chacun les ouvrages de Hawking, puis je suis devenu physicien des impacts planétaires, spécialisé dans la prévention de chutes de corps célestes sur notre belle planète, qui est ma plus grande maison. Je gagnais très bien ma vie, sans doute bien plus que je ne le méritais. En hommage à la pauvreté que j'ai tant redouté de subir, je me suis forcé à m'installer dans mon petit habitat qui aujourd'hui prend l'eau.
   Je me sentais à l'abri parce qu'il n'y a rien de pire que la pluie qui puisse m'arriver entre mes murs. La probabilité qu'une météorite me tombe dessus est de 1 sur 10 puissance 214. Infime ! Quand je dis météorite, je ne parle pas d'un caillou de plusieurs centaines de mètres mais bien d'un petit caillou. Le hasard a pourtant fait que c'est ce qu'il s'est produit. Mon plafond, alors qu'il subissait déjà la pluie, s'est troué. Une fente légère mais suffisante pour pour laisser un bon débit inonder mon chez moi. La bassine n'a évidemment pas suffit longtemps. Et je suis mort noyé parce que dehors il faisait nuit et que la nuit les animaux sortent de leurs cages.
« Modifié: 30 Mars 2016 à 13:26:06 par sonadoré »
Utopisme

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 547
Re : Je me sentais à l'abri
« Réponse #1 le: 23 Septembre 2016 à 13:52:35 »
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« Modifié: 09 Juillet 2022 à 14:17:56 par Manu »

Hors ligne Eunuque

  • Calligraphe
  • Messages: 105
Re : Je me sentais à l'abri
« Réponse #2 le: 23 Septembre 2016 à 15:37:49 »
Je vous suis cette fois ci encore. Il y a une ambiance kafkaïenne, mais moins angoissante, merci. Un seul bémol et pas des moindres : le disque live de Brassens enregistré en 1990. Était-ce un concert d'outre tombe ? Je me rappelle très bien où j'étais et ce que je faisais le 29 octobre 1981 lorsque sa mort a été annoncée sur les ondes. C'est un de mes 11 septembre, à moi.
Rien à dire sur le rythme, les enchaînements, le style.
Bravo.
À bientôt,
Berth

 


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