De par les monts gelés du Couchant,
De par les rives enneigées du Levant,
Coule aux eaux glacées une rivière
Qui mène au Royaume du Néant.
De par les plaines arides du désert,
De par les forêts millénaires,
Soufflent glacials des vents
Qui mènent au Royaume de l'Enfer.
De par-là, de par-ici, repose et dort
le Royaume de Trengor.
La reine est morte. Le roi est inconsolable. La reine est morte; on doit la remplacer.
Les Trengoriens ne sauraient comprendre la peine de leur monarque, les Trengoriens ne sauraient comprendre le chagrin de leur roi, d'un homme qui a perdu l’être aimée, sa raison de vivre dans un monde si hostile. Les Trengoriens ne peuvent comprendre ce qu'ils ne peuvent vivre : les Trengoriens sont morts; leur roi règne sur leurs esprits, seulement leurs esprits. Un royaume d'hiver, un royaume désert; un royaume qui exige beaucoup. Qui voudra bien venir ? Qui voudra bien accepter la couronne de la défunte reine, pour s'enfermer dans un couple royal sans sujets, sans vrais sujets. Au fin fond du Monde. Où siège l'Enfer. Et l'Hiver. Qui le voudra ?
Roi et Reine sont les gardiens des Enfers; sans eux point de salut, point d'avenir : le chaos. Le couple est nécessaire, le couple est vital; le couple est l'équilibre des forces qui contraignent, qui comptent et règnent, pour que ne s'échappent les esprits ici enfermés, à Trengor. Le couple royal est le gardien de la Vie, de notre vie.
On pensait l'Enfer plein de feux et de chaleur; on pensait l'Enfer siège de flammes et de fournaise; il n'en est rien : l'Enfer est froid, gelé, de quoi alanguir les esprits qui l'habitent. Une maigre consolation pour le roi, une maigre consolation pour le Monde, un répit qu'il est important d'exploiter, au plus vite, avant que les esprits ne s'échauffent. Déjà grognent les plus aguerris, déjà s'agitent les plus téméraires, les plus retors, les plus cruels; déjà le vice et la terreur frémissent aux entrailles de Trengor. Il faut faire vite, il faut faire bien, il faut faire...
Le roi gît sur son trône, la tête baissée, la main ballante, une coupe de poison au bout des doigts. Quand elle tombe, résonne dans la salle le gong des Enfers qui fait écho, écho, écho... aux trompettes de l'Apocalypse.
De par les monts gelés du Couchant,
De par les rives enneigées du Levant,
Coule aux eaux glacées une rivière
Qui mène au Royaume du Néant.
De par les plaines arides du désert,
De par les forêts millénaires,
Souffle glacials des vents
Qui mènent au Royaume de l'Enfer.
De par-là, de par-ici, s'éveille et sort
le Royaume des Morts.