Parce que parfois je suis cucul :
Il était un peu moins de minuit quand nous nous sommes arrêtés, essoufflés. Nous faisions face à la mer sauvage et à ses vagues fracassantes. Nous avions mis du temps à cesser d'être excités, à cause de notre fou rire d'abord, puis à cause du froid. Si la journée avait été caniculaire, l'orage du début de soirée avait considérablement rafraîchit l'atmosphère sans pour autant la rendre hostile. Le vent faible suffisait à faire de l'écho de l'océan un vacarme assourdissant. De ces bruits délicats qui cachent beaucoup mieux du reste du monde que le silence. Nous étions deux jeunes personnes seulement vêtus de sous-vêtements, épuisés par une course effrénée, émerveillés par la poésie de l'endroit et du moment.
Il était minuit pile quand la pluie a de nouveau fait son apparition. En quelques secondes seulement nous fûmes trempés. J'avais pensé un instant à la prendre dans mes bras, comme le font les gentlemans des pubs pour parfum afin de protéger leur mannequin préférée. Par habitude de fuir les clichés, je me suis empêché tout geste romantique, jugeant que la situation suffirait à notre bonheur. Je n'avais pas remarqué son sourire s'éteindre petit à petit, ni ses forces s'évaporer. En fait, je n'ai rien vu du tout jusqu'au moment où son corps s'est effondré d'un coup, laissant sa tête déjà inconsciente heurter avec violence la pierre contre laquelle elle s'était adossée.
Plus tôt, dans la chaleur étouffante d'une chambre qui s'est protégée de l'orage, je m'adonnais à mon jeu préféré : masser le corps fatigué d'Iris. De temps à autre, j'arrêtais mes caresses pour écrire sur son dos du bout des doigts, un mot que je trouvais joli. Encre, chemin, espoir, douceur, tendresse. Et sa voix fatiguée de murmurer ce que j'écrivais. Et cette perle de sueur dans le bas de son dos, aveu involontaire du bien-être. Et cet instant volé qui, comme tout ce qui ne nous appartient pas, finit toujours par nous échapper.
Il en faut peu pour que deux gens qui s'aiment se mettent à courir quasi-nus dans un pré trempé alors que la nuit est déjà installée. Des guilis, des reproches, des bisous, des griffures, la course infernale qui s'enclenche et le cœur trop fragile qui menace de flancher. Nous étions seuls au monde, il n'y avait que nos corps pour nous rappeler que nous appartenions encore à la réalité. Malgré toutes nos promesses, la maladie ne s'est pas envolée. Pire encore, elle a choisi l'apogée du bonheur pour se manifester.
Je tiens encore tes mains Iris, et je me souviens. Tu trembles toujours Iris, quand j'évoque le froid de cette nuit-là. C'est encore la nuit et je suis toujours avec toi. Je n'ai pas les armes qui donneront de ton cœur sa stabilité d'autrefois. Mais puisque j'y vis, je tremble avec toi. Il est si difficile de se refuser au chagrin éternel.